Ce numéro hors-série de la revue part de la volonté de mettre à plat les analyses, les principes et les orientations qui structurent aujourd’hui notre intervention au sein de A2C. Il rassemble différentes contributions issues de notre revue afin de rendre plus lisibles les positions que nous partageons et les stratégies que nous cherchons à défendre dans les luttes.
Il prolonge un premier travail consacré à notre premier livret sur les boussoles d’A2C. Celui-ci cherchait à identifier les éléments fondamentaux nos boussoles qui nous permettent à nous, militant∙es d’A2C engagé∙es sur des terrains différents, de construire une compréhension commune de la période et d’intervenir dans le même sens.
Comprendre la période pour agir
Notre point de départ est l’analyse de la période dans laquelle nous évoluons. Le capitalisme traverse aujourd’hui une phase marquée par l’accumulation de contradictions qui produisent des crises multiples, nourrissent les dynamiques autoritaires et rendent à nouveau possible l’hypothèse de guerres de grande ampleur. Ces phénomènes ne sont pas indépendants les uns des autres : ils sont liés au fonctionnement même du système capitaliste et aux rapports de force qui le structurent.
La compétition entre les différentes puissances étatiques constitue, dans ce contexte, un élément essentiel à prendre en compte. Le rapport de force mondial n’est jamais figé. Certaines puissances voient leur poids économique et politique progresser et cherchent à traduire cette évolution dans leurs ambitions commerciales diplomatiques et militaires. A l’inverse, les puissances qui occupent historiquement une position dominante cherchent à conserver leurs privilèges et leurs zones d’influence. La confrontation entre ces intérêts peut donc s’intensifier et produire des conflits ouverts.
Cette situation internationale a également des conséquences à l’intérieur de nos frontières. Lorsque les tensions s’accroissent, les classes dirigeantes cherchent à renforcer leur contrôle et à maintenir leur domination. Le racisme joue alors un rôle central : il permet de produire des divisions au sein de notre classe, de légitimer le durcissement des frontières et les guerres. En présentant certaines puissances étrangères comme des menaces absolues, les gouvernements cherchent à obtenir l’adhésion de la population à leurs politiques guerrières. Dans le même temps, la construction d’« ennemis intérieurs » permet d’accentuer les divisions et de renforcer l’adhésion à un projet nationaliste et impérialiste.
Cette dynamique constitue un terreau favorable au développement du fascisme. Nous considérons que celui-ci ne peut être réduit à une simple expression électorale ou à une idéologie parmi d’autres. Le développement du RN s’inscrit dans cette dynamique et constitue, pour nous, une menace majeure. Il représente un danger spécifique auquel il est nécessaire d’opposer une mobilisation spécifique.
Une classe capable de transformer la société
Cette analyse ne doit cependant pas conduire à considérer notre classe comme condamnée à subir les offensives du Capital. La période est également traversée par de nombreuses résistances. Des millions de personnes se mobilisent, se mettent en grève, s’organisent collectivement et cherchent à construire des formes de solidarité. Elles expérimentent ainsi, parfois à une échelle limitée, d’autres manières de décider et d’agir collectivement.
C’est dans cette capacité d’action que nous plaçons notre confiance. Par « notre classe », nous entendons toutes celles et ceux qui doivent vendre leur force de travail pour assurer leur existence. Cette classe est diverse, traversée par des rapports de domination et des expériences différentes. Elle constitue néanmoins, selon nous, la seule force sociale susceptible de mettre un terme à l’exploitation et de transformer radicalement l’organisation de la société.
Cette transformation ne peut pas être déléguée à une minorité. Elle suppose au contraire que le plus grand nombre puisse participer directement aux décisions et à l’organisation de la vie collective. C’est pourquoi nous défendons une conception de la lutte des classes qui parte d’en bas, qui s’appuie notamment sur la grève et sur toutes les formes d’action permettant à celles et ceux qui luttent de développer leur puissance collective.
La capacité d’une classe à agir sur le monde n’est jamais donnée une fois pour toutes. Elle peut progresser, reculer ou se transformer en fonction des expériences accumulées dans les luttes. Une victoire peut renforcer le sentiment de pouvoir collectif ; une défaite peut au contraire nourrir le découragement et le sentiment d’impuissance. Les espaces militants sont donc aussi des lieux où se joue une bataille idéologique. Dans les syndicats, les collectifs, les associations ou les réseaux militants, nous nous confrontons aux représentations dominantes qui nous apprennent à considérer les inégalités et les oppressions comme naturelles et la délégation du pouvoir comme allant de soi.
Cette idéologie peut conduire une partie de notre classe à rechercher des solutions limitées ou progressives, sans remettre en cause les fondements du système. Elle peut également renforcer l’idée selon laquelle certaines personnes seraient plus légitimes que d’autres pour décider : parce qu’elles seraient davantage diplômées, plus expérimentées, meilleures oratrices ou détentrices d’un savoir particulier.
Nous faisons le choix inverse. Nous pensons que les problèmes auxquels nous faisons face ne peuvent pas être résolus par quelques réformes isolées ou par la délégation du pouvoir à une minorité. L’ampleur de l’exploitation, des discriminations et des violences produites par le système impose une transformation profonde de la société.
C’est le sens que nous donnons à la révolution : permettre au plus grand nombre de prendre directement en charge les questions politiques, économiques et sociales qui déterminent nos existences. Et c’est pourquoi nous essayons d’intervenir dans le sens de renforcer l’autonomie de notre classe et sa confiance en sa capacité à renverser la table.
De l’analyse aux choix stratégiques
Ces principes ne prennent leur sens que lorsqu’ils sont confrontés à la réalité des luttes. Les boussoles que nous avons formulées en 2023 constituent pour nous un cadre commun, mais elles ne permettent pas à elles seules de répondre aux problèmes concrets auxquels le mouvement est confronté.
Depuis, nous avons donc cherché à les mettre à l’épreuve de différents terrains de mobilisation : solidarité avec la Palestine, lutte antifasciste et antiraciste, combats syndicaux, mouvement Bloquons Tout, luttes féministes et antivalidistes, mobilisations contre la guerre, etc.
Sur chacun de ces terrains, les mêmes interrogations reviennent sous des formes différentes : comment construire un rapport de force ? Comment élargir la mobilisation ? Comment se confronter aux systèmes d’oppression qui traversent notre classe et l’empêchent d’agir collectivement ? Comment faire en sorte que les personnes engagées dans une lutte prennent progressivement conscience de leur propre puissance ? Comment passer d’une mobilisation défensive à une dynamique capable de gagner ?
C’est en affrontant ces questions que nous avons été conduit∙es à élaborer des orientations stratégiques. Certaines situations exigent de prendre position clairement, de choisir entre plusieurs directions ou de rompre avec des habitudes qui limitent la capacité du mouvement à avancer. Nos « haches tranchantes » désignent cette volonté de ne pas rester au niveau des grands principes, mais de chercher les décisions concrètes qui permettent de débloquer une situation et de construire un chemin vers la victoire. Le présent livret cherche à poursuivre ce travail en s’intéressant davantage à la manière dont ces principes se traduisent dans nos interventions concrètes.
Une théorie qui se construit dans la lutte
Ce livret est ainsi une étape dans ce processus. Il ne prétend pas fournir des réponses définitives ni constituer un catalogue de recettes militantes. Il cherche plutôt à rendre compte du chemin parcouru, des questions auxquelles nous nous sommes confronté∙es et des réponses que nous avons commencé à construire collectivement. Passer des « boussoles » aux « haches tranchantes », c’est finalement passer d’une compréhension partagée du monde à la nécessité de faire des choix dans la lutte : savoir où nous voulons aller, identifier ce qui nous en empêche et déterminer les moyens les plus efficaces pour avancer collectivement vers la victoire.
Sommaire de la brochure*
*Les titres des articles dans cette brochure peuvent différer des titres des articles du site vers lesquels ils renvoient.
Pourquoi le marxisme ?
Partie 1 : Qui peut changer le monde ?
Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? Dans quelle classe es-tu et pourquoi c’est important ?
Class first ? Penser le lien entre oppressions et exploitation. À partir de l’exemple du validisme
Théorie des privilèges et intersectionnalité : Qu’ont à dire les marxistes à ces sujets ?
Une seule solution : la grève politique ! De la théorie à la pratique, la grève féministe n’est pas automatique
Partie 2 : La trajectoire du capital
La Chine est-elle un rempart à l’impérialisme ?
Les révolutionnaires doivent-ils demander à Macron d’armer l’Ukraine ?
Comment soutenir les luttes de libération nationale ?
Entre la milice et la cravate, le fascisme en tension
Face au fascisme, quelle unité pour notre classe ?
Partie 3 : Une seule solution…
Les promesses et les impasses du réformisme à partir de l’exemple chilien
Le chemin vers la révolution passe-t-il par les syndicats ?
Qu’est-ce qu’une révolution ? Le socialisme par en bas pour tout changer
Révolutionnaires en période électorale : que faire ?
Une approche sans tabou ni romantisme de la lutte armée
Faut-il un parti pour faire la révolution ?