De quelle théorie de la reproduction sociale avons-nous besoin ? 

En 2015, le mouvement féministe connaît un regain à l’échelle internationale, autour de la lutte contre les VSS et du mouvement « Ni una menos » en Argentine. Cette vague a permise l’élaboration du mot d’ordre de la grève féministe » autour de la date du 8 mars avec de grands succès en Espagne et en Suisse en 2018 et 2019. 

En France également, le mouvement féministe s’est structuré autour de deux dates : le 25 novembre contre les VSS et le 8 mars pour la grève féministe davantage articulé autour des inégalités de genre dans le monde du travail. Dans une période de forte polarisation politique, une partie du mouvement féministe s’est radicalisé dans sa capacité à s’opposer non plus uniquement au patriarcat mais également au colonialisme, au fascisme, à la guerre. Toutefois, à l’occasion du 25 novembre, on observe que la proposition stratégique de la grève pour faire avancer nos revendications reste inégalement portée. Nous pensons que ce manque d’entrain dans le mouvement pour la grève et sa construction provient en réalité de désaccords théoriques sur où se trouvent notre pouvoir en tant que femmes et minorités de genre pour changer radicalement le monde.

Le féminisme intersectionnel

En France, depuis le mouvement metoo, le mouvement féministe a structuré une autonomie politique autour d’un agenda qui lui est propre ; la date du 25 novembre contre les VSS et la date du 8 mars pour construire une grève féministe du travail salarié et du travail reproductif non salarié et invisibilisé. Sans pour autant qu’il y ait beaucoup de force pour la construire à la base, la date du 8 mars a réussi à s’imposer dans l’agenda des directions syndicales du fait du nombre de manifestant.es dans les rues. 

Ce mouvement féministe en France a été polarisé. D’un côté le féminisme d’Etat qui a institutionnalisé la lutte contre les VSS avec des réponses punitives, racistes, et abolitionnistes1. Ce féminisme est aussi incarné par des forces politiques comme les féministes universalistes qui ont historiquement des positions transphobes, islamophobes et abolitionnistes2 et la coalition nationale féministe ou la Fondation des Femmes qui constituent des interlocutrices institutionnelles légitimes pour l’Etat et dont la stratégie repose sur du plaidoyer et non sur l’auto-organisation par en bas. Ce sont ces mêmes féministes qui ont porté le projet de la loi cadre intégrale. 

Et en opposition, un féminisme dit “intersectionnel” se structure aujourd’hui autour de la coordination nationale féministe et tente de construire ces dates par en bas, en indépendance de l’Etat et contre ses politiques racistes, islamophobes, impérialistes, putophobes, transphobes et sécuritaires au nom de la lutte féministe. Ces positions se diffusent dans le mouvement féministe après des années de militantisme de collectifs antiracistes qui y sont intervenus, contre la loi islamophobe de 2004 sur le port du voile, contre la complicité française dans le génocide et la colonisation de la Palestine. Cette génération féministe pour l’autodétermination du genre, du rapport au voile, du travail du sexe s’est formée dans le mouvement Meetoo, le mouvement Black Live Matter, le mouvement retraite, le mouvement Palestine. Après la séquence d’attaques impérialistes des Etats-Unis au Venezuela et en Iran, le retour des discours militaires et de réarmement démographique, et la minute de silence à l’Assemblée Nationale pour un nazi en ce début d’année 2026, c’est ce même mouvement féministe indépendant de l’Etat qui avait construit des manifestations massives lors du 8 mars avec des mots d’ordre contre la guerre, antifasciste, tout en empêchant Némésis et Nous Vivrons de défiler. Cette date avait représenté une bouffée d’espoir dans l’auto-organisation et la possibilité de sortir de la torpeur pour les personnes opprimées par le patriarcat mais plus largement pour tous.tes les opprimé.es et les exploité.es. C’est ce même mouvement qui a réussi, moins massivement mais tout de même de manière significative, à formuler des critiques de la loi cadre intégrale et à mettre au jour l’impasse qu’elle représente : politiques sécuritaires qui armeraient plus encore une police dont le racisme n’est plus à prouver, proposition de lois préventives sur les VSS qui ne sont que de pures effets d’annonce car elles reposent sur aucun budget à la hauteur, à l’image de la constitutionnalisation de l’IVG sous le mandat Macron, qui n’a aucune valeur quand les centres d’IVG et les maternités ferment à cause du budget d’austérité, au profit d’un budget de guerre3. Mais la forme qu’a pris cette opposition n’a pas été celle d’une lutte dans la rue, mais d’un autre plaidoyer défendu comme prenant plus en compte les oppressions croisées, et nous avons laissé les rassemblements pour Lyhanna devenir des rassemblements pour la loi cadre intégrale. 

Si l’on remonte à 20 ans en arrière quand les femmes voilées étaient exclues des manifestations, ces positions intersectionnelles et la visibilité qu’elles ont gagné représentent une grande avancée. Le mouvement féministe qui prend la rue a gagné de bons anticorps face au fascisme, au sionisme et aux divisions racistes. Mais cette radicalité des mots d’ordre reste pour l’instant déclarative et ne pourra constituer une force que si elle se traduit en solidarité concrète. Le mouvement porte aujourd’hui des mots d’ordre contre les systèmes d’oppressions qui croisent le patriarcat, et parfois même directement contre l’Etat, mais n’organise pour autant pas, ou très peu, la mise en mouvement des féministes dans les luttes menées dans notre classe contre ses oppressions croisées, contre l’Etat ou contre les attaques austéritaires sur les travailleur.euses hors des dates du 25 novembre et du 8 mars. Pourtant, la stratégie de la grève féministe rassemble beaucoup de ces féministes pour le 8 mars, mais elle n’est que très peu construite à l’année, dans un lien avec les syndicats et avec les luttes sociales. Si la théorie intersectionnelle telle qu’elle est utilisée dans le mouvement permet de nommer le fait que toutes les oppressions sont liées dans un système global, elle ne dit pas qu’elle est ce système et comment le renverser. La question qu’il faut alors se poser est : où est notre pouvoir ? 

Où se trouve notre pouvoir ? 

En tant que marxistes révolutionnaires, nous pensons que c’est depuis notre place dans le système de production global que nous avons le pouvoir de changer le monde. Car c’est le système de production capitaliste global qui, pour exploiter toute la classe des travailleur.euses, maintient les systèmes d’oppression, tout en nous divisant pour empêcher notre organisation collective. Et c’est donc en nous organisant précisément depuis cet endroit que nous pouvons enrayer la machine. En ce sens, la théorie de la reproduction sociale telle que Lise Vogel l’a définie nous intéresse car elle permet de comprendre l’articulation entre le capitalisme et le patriarcat. 

Le travail reproductif désigne l’ensemble des activités nécessaires à la reproduction de la force de travail humaine, mais non rémunérées. Il comprend l’entretien du foyer, l’éducation des enfants, la gestion domestique, l’écoute, la sexualité, le soin etc. Ce travail est essentiel au fonctionnement du capitalisme, car il permet aux travailleur·se·s de se reposer, se nourrir, se soigner, compenser les burn out et revenir au travail chaque jour. Le capitalisme externalise les coûts de la reproduction humaine vers la sphère privée. Il est structurellement invisibilisé et dévalorisé car il repose sur l’idéologie sexiste qui fait passer ce travail pour l’expression spontanée d’une profonde nature féminine. Les violences sexistes et sexuelles sur les femmes et les enfants sont renforcées par la dépendance économique que crée ce système, et par ailleurs, les violences permettent de briser toutes possibilités de résistance. 

Dans les années 1980, Lise Vogel4 et d’autres après elle parlent aussi du travail reproductif dans la sphère salariée qui est particulièrement dévalorisée et avec des hauts taux d’exploitation. Pour elle, la reproduction est indispensable au capitalisme, mais elle ne produit pas de plus-value et reste subordonnée au rapport fondamental entre capital et travail salarié. La priorité stratégique est donc d’organiser les féministes sur leurs lieux de travail, pour après embarquer la question du travail gratuit dans la lutte. Les capitalistes sont toujours à la recherche de nouveaux marchés pour faire de nouveaux profits. Sous l’effet de la crise et de la militarisation on a assisté à une privatisation d’une partie du travail reproductif qui était pris en charge par l’Etat, en même temps qu’à un retour violent de l’assignation des femmes et des minorités de genre au travail reproductif et à un durcissement de l’étau normatif sur le genre et la sexualité : discours sur le réarmement démographique, proposition de loi visant à encadrer la transition de genre des mineurs… Le capitalisme est face à la fois à la nécessité de produire de la survaleur en ouvrant toujours plus de marchés et à la nécessité d’assurer gratuitement le travail reproductif  (de travailleurs et de soldats), ce qui donne lieu à une double injonction : ramener les femmes à la maison et à leur “destin biologique” et rendre celles dont le marché ne peut pas se passer les plus dociles possibles5. 

Le travail reproductif est aussi organisé selon une division racialisée et internationale du travail. La colonisation, l’expropriation des terres, l’esclavage et l’appropriation du corps des femmes ont contribué à l’accumulation capitaliste. Aujourd’hui encore, les femmes des Suds participent à la reproduction de la force de travail et à la production de marchandises destinées aux marchés mondiaux. Dans les pays du Nord, le recours à une main-d’œuvre immigrée précaire permet de transférer une partie des coûts de la reproduction sociale vers les travailleuses et leurs pays d’origine. Ainsi, l’accès des femmes du Nord au travail salarié s’est aussi accompagné d’une externalisation du travail domestique et du soin vers des femmes migrantes, dont le travail reste dévalorisé.

Il est donc clair que la question du système de production capitaliste surdétermine ces systèmes d’oppression, et donc que depuis notre place dans ce système de production – depuis les lieux de travail – nous avons un levier de lutte pour transformer toute la société. En tant que travailleuses, nous participons à la production des richesses des capitalistes et de l’Etat, et ainsi nous disposons avec l’ensemble de la classe travailleuse, d’un pouvoir collectif capable de renverser le système capitaliste qui aujourd’hui organise et met en place l’ensemble des systèmes d’oppression.

Grève des femmes ou grève féministe ? 

Si les hommes cisgenre peuvent tirer un bénéfice direct de ce travail domestique, en dernière instance, ce sont les capitalistes qui profitent de cette force de travail. Notre horizon politique est le renversement du capitalisme comme condition sine qua non de la fin du patriarcat. Ce qui nécessite d’unir la classe des travailleur.euses – en combattant le sexisme et le racisme qui la divise – contre la bourgeoisie. Par conséquent, la stratégie implique à la fois de lutter dans le mouvement ouvrier aux côtés des syndicats et des organisations de gauche contre l’Etat et la bourgeoisie ; tout en construisant un rapport de force au sein de la classe pour briser le sexisme. C’est la perspective de la grève générale féministe qui permet cela. 

Mais la grève féministe ne doit pas rester cantonnée aux secteurs féminisés ni être portée uniquement par les femmes et les minorités de genre. Pour acquérir une force capable de transformer les rapports sociaux, elle doit pouvoir s’étendre à l’ensemble des secteurs et mobiliser les travailleur·euses dans leur diversité à travers des AGs dans lesquelles il serait possible de discuter des VSS subies chez soi ou au travail, et de construire des revendications. Les hommes doivent eux aussi faire grève, participer à la remise en cause de la division sexuée du travail et prendre leur part dans la réorganisation des tâches reproductives. Des assemblées de quartier, articulées aux assemblées de travailleur·euses, peuvent également permettre d’organiser la prise en charge collective de ce travail pendant les mobilisations. Elles peuvent ouvrir des espaces de solidarité face aux violences et faire de la garde d’enfants, du soin et de l’alimentation des questions politiques plutôt que des responsabilités privées. L’objectif n’est pas seulement de rendre visible le travail reproductif, mais de commencer à transformer son organisation. A rebours des grèves construites par en haut presque juste symboliques, la grève féministe peut devenir un espace d’auto-organisation dans lequel la classe travailleuse expérimente d’autres formes de coopération, de solidarité et de prise en charge des besoins sociaux. La grève est d’actualité avec la date du 5 novembre, à nous d’en faire une grève vraiment générale, vraiment féministe. 

Juliette (A2C Marseille) 
  1. Loi de 2004 sur le voile et toutes celles qui ont suivi, quartier sans relous, loi de criminalisation des clients des TDS prolongé par la proposition de la loi cadre intégrale.  ↩︎
  2. Féministes qui millitent pour l’abolition du travail du sexe et la criminalisation des clients  ↩︎
  3. Topo sur la loi cadre intégrale : https://link.deezer.com/s/34NKqwDLcil6ZQfy300fZ  ↩︎
  4. Le marxisme et l’oppression des femmes, Lise Vogel, 1983  ↩︎
  5. Aurore Koechlin, La révolution féministe, 2019 ↩︎