Doit-on se réapproprier les symboles nationaux ?

La progression des fascistes du RN en France s’accompagne d’une bataille pour définir les contours du « nous ». Qui appartient pleinement à la communauté nationale ? Qui peut parler au nom du pays ? Qui peut prétendre incarner ses intérêts ? Les révoltes lycéennes de l’automne 2026 rendent cette question particulièrement visible. Depuis plusieurs semaines, les blocages et manifestations contre le manque de moyens, les conditions d’études et la répression policière s’accompagnent régulièrement de drapeaux tricolores et de Marseillaises. 

Les Cahiers d’A2C #25 – Novembre 2026

Ces usages montrent que la mobilisation porte également sur la définition du camp légitime. Brandir le drapeau dans une révolte contre le gouvernement revient à affirmer que celles et ceux qui bloquent leurs lycées, réclament davantage de moyens et affrontent parfois la police peuvent, eux aussi, parler au nom du pays. Le symbole national servirait alors à renverser une accusation classique adressée aux mouvements sociaux, présentés comme désordonnés, minoritaires ou hostiles à la France. Les lycéen·nes peuvent au contraire affirmer : la France que nous défendons se trouve ici, dans la révolte, dans la défense de l’école publique et dans le refus de l’extrême-droite. Cette logique rejoint la « stratégie du drapeau » défendue par le député de la FI, Antoine Léaument, qui cherche à arracher le drapeau tricolore et La Marseillaise à leur association avec la droite et le RN pour les inscrire dans un imaginaire populaire et antiraciste. Cette réappropriation pose toutefois une question : que se passe-t-il lorsque les exploités cherchent à démontrer qu’ils représentent la France mieux que leurs adversaires ? La bataille porte alors sur le contenu du « nous national ». Elle oblige à interroger la possibilité de transformer les symboles de la nation sans mettre au second plan les divisions de classe qui la traversent.

Les symboles ont une histoire

On doit ici éviter deux simplifications concernant les symboles. La première leur attribue une essence éternelle, réactionnaire ou progressiste. La seconde les considère comme des surfaces dont le sens pourrait être réécrit à volonté. Les symboles ont une histoire. Ils changent avec les rapports de force, tout en accumulant des usages et des pratiques qui pèsent sur leurs significations. Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx montre que les acteurs politiques puisent dans les costumes  et les mots d’ordre du passé afin de rendre intelligibles leurs combats actuels. Les références héritées offrent un langage reconnaissable. Elles peuvent aussi enfermer une force sociale nouvelle dans des catégories forgées par une situation antérieure. C’est une stratégie que la FI met à son service. Une nouvelle composition du salariat, des quartiers populaires et des populations issues de l’immigration se traduit dans le langage de 1789, de la République et de la patrie. La question devient alors : cette traduction permet-elle à ces groupes de construire leur propre puissance politique, ou les réinscrit-elle d’abord dans un récit national dont l’État demeure le cadre principal ?

Gramsci aide à comprendre pourquoi cette bataille ne peut être abandonnée. Une force hégémonique doit intervenir dans le sens commun et les références populaires existantes. Abandonner les mots et les symboles aux fascistes lui laisserait une ressource considérable. L’hégémonie exige cependant davantage qu’une reconquête des signes : elle suppose des organisations et des intérêts communs. L’histoire du drapeau tricolore illustre ce problème. Le drapeau se stabilise pendant le processus révolutionnaire, puis devient l’emblème d’un État bourgeois qui traverse le XIXe siècle, réprime des mouvements populaires et construit un empire colonial. L’année 1848 est particulièrement éclairante. Le drapeau rouge s’affirme dans le mouvement ouvrier tandis que le drapeau tricolore représente la République cherchant à maintenir un langage commun entre des classes dont les intérêts deviennent de plus en plus antagonistes. Après les journées de juin, la République écrase l’insurrection ouvrière parisienne. Le symbole de la rupture avec l’Ancien Régime devient aussi celui d’un ordre politique capable de défendre la propriété et de réprimer le prolétariat. L’origine révolutionnaire du drapeau ne constitue donc pas sa vérité définitive. Deux siècles de colonisation et de guerres participent également à sa signification.

Le tournant du Parti communiste français dans les années 1930 permet de mesurer l’enjeu. Le PCF associe progressivement le drapeau rouge au tricolore et La Marseillaise à L’Internationale. Cette transformation accompagne le tournant vers le Front populaire. Le prolétariat pensé comme force autonome, disposant d’intérêts historiques propres, tend à devenir la composante avancée d’un « peuple républicain » plus large. L’alliance avec des forces bourgeoises républicaines trouve une traduction visuelle et affective dans la réunion des deux drapeaux. Cette « réconciliation » modifie la frontière politique. Le drapeau rouge peut désigner une communauté construite à partir de la condition d’exploité. Le tricolore propose un collectif capable de traverser les classes. Ouvriers, classes moyennes et certaines fractions de la bourgeoisie peuvent désormais appartenir au même « nous » républicain.

Intérêt général ou intérêt de classe ?

Les revendications ouvrières peuvent alors être reformulées comme composantes de l’intérêt général de la nation démocratique. La bourgeoisie est attaquée lorsqu’elle trahit la République, abandonne la nation ou se rapproche du fascisme. Sa position structurelle de classe possédante devient moins centrale dans la définition de l’adversaire. Cette logique traverse encore certaines formes du patriotisme de gauche. Les classes dominantes peuvent être accusées d’avoir abandonné l’industrie française, la souveraineté, les services publics ou la République. Le conflit social risque alors d’être traduit en procès pour mauvaise représentation de la nation. La stratégie d’Antoine Léaument reprend certains éléments de cette tradition dans un contexte profondément transformé. Cette stratégie possède une force réelle. Elle refuse à l’extrême droite le pouvoir de décider qui appartient à la société et remet en cause l’association automatique entre patriotisme et droite radicale. Elle rejoint la notion de « nouvelle France », développée autour de Jean-Luc Mélenchon pour désigner une société plus urbaine, plus diverse et largement salariée, susceptible de devenir la base d’un « bloc de rupture ». 

La difficulté apparaît dans la forme politique donnée à cette réalité sociale. Une composition sociologique ne devient une classe politique qu’à travers des organisations, des luttes, des solidarités et une capacité d’action autonome. Les salarié·es, les enseignant·es, les ouvrier·es, les livreur·euses ou les travailleur·euses sans papiers ne forment pas une force historique du seul fait qu’un discours les rassemble. Le passage d’une nouvelle composition du salariat à la « nouvelle France » effectue une traduction décisive : les exploité·es sont invités à se reconnaître comme le visage véritable du pays avant même d’avoir construit leur autonomie comme classe. Cette opération modifie aussi la définition de notre adversaire capitaliste. Si le « nous » devient la France populaire, inclusive et républicaine, le « eux » peut prendre la forme des racistes, des oligarchies ou de ceux qui trahiraient la République. Un capitaliste favorable à une France diverse peut pourtant appartenir au même monde national que les salariés qu’il exploite. La diversité du « nous français » ne supprime aucun antagonisme de classe. L’égalité proclamée permet de dénoncer les discriminations et la citoyenneté de répondre au déni de francité. Le problème survient lorsque cet idéal est dissocié de l’histoire matérielle de l’État français. Le colonialisme, la répression contre les syndicats, les violences policières et les hiérarchies sociales deviennent alors des écarts par rapport à une République supposée émancipatrice. 

Dans les textes de Rosa Luxemburg sur la question nationale, elle refuse de présupposer une volonté nationale homogène dans une société divisée en classes. Les intérêts présentés comme ceux de la nation sont toujours portés par des groupes sociaux déterminés. L’État national moderne concentre des rapports de classe, des politiques économiques, le militarisme et la concurrence entre puissances. Parler au nom de la nation suppose donc toujours de demander qui parle, au nom de quels intérêts et contre quels groupes.

Lénine formule une critique comparable dans ses Notes critiques sur la question nationale. Tout en reconnaissant la réalité historique des mouvements nationaux et la nécessité de défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il met en garde contre l’idéologie nationale lorsqu’elle vient obscurcir les antagonismes de classe et affaiblir la conscience internationaliste du prolétariat. Son anti-impérialisme repose sur une exigence fondamentale : les travailleur·euses doivent avant tout combattre leur propre bourgeoisie et leur propre État impérialiste. La seule fierté nationale que l’on puisse revendiquer à l’échelle d’un pays réside alors dans la lutte contre notre propre classe dominante, contre le colonialisme, l’impérialisme et l’exploitation. C’est dans ces combats et dans la solidarité qu’ils nouent avec les exploité·es du monde entier que peut se forger une tradition révolutionnaire commune.

De la lutte des récits à la lutte des classes

La stratégie de LFI doit être évaluée à partir de ces questions. Sa dimension antiraciste possède une portée réelle et sa volonté de contester le monopole national des fascistes répond à une bataille concrète. Sa limite apparaît lorsque la politique se transforme en compétition entre deux définitions de la France. D’un côté se dessine une France ethnique, autoritaire et excluante. De l’autre, une France populaire, diverse, républicaine et sociale. L’antagonisme principal risque alors de se déplacer vers l’affrontement entre deux récits nationaux. Les classes dominantes et les classes exploitées peuvent partager une nationalité et certaines valeurs démocratiques mais ne partagent pas les mêmes intérêts matériels. Un patron peut accepter une France multiculturelle tout en exploitant une main-d’œuvre multiculturelle. Un gouvernement peut défendre la diversité tout en imposant des politiques favorables au capital. Le contenu progressiste d’une identité nationale ne résout donc jamais le problème du pouvoir de classe. La bataille symbolique garde toute son importance lorsqu’elle renforce l’organisation et la capacité d’action des exploités. Elle devient dangereuse lorsque la gauche cherche surtout à démontrer qu’elle représente la nation mieux que la droite. L’enjeu concerne donc la possibilité pour les classes populaires de construire leur propre puissance sans avoir à se présenter comme la meilleure incarnation de la France.

Jack (Paris 19e)