Construire le 25 novembre comme une date pour le mouvement.

Alors que le mouvement féministe est traversé par des divisions politiques et stratégiques, les mobilisations de la jeunesse et la perspective du 25 novembre ouvrent de nouvelles possibilités. Entretien avec Kim, militante de #NousToutes 35 à Rennes, et Mathilde, militante de #NousToutes Paris 13-14, toutes deux membres d’A2C.

Le mouvement féministe apparaît aujourd’hui divisé entre plusieurs cadres d’organisation, notamment à Paris entre Grève féministe et l’inter-orga féministe dont fait partie #NousToutes. Ces divisions sont parfois présentées comme une opposition entre féminisme libéral et féminisme radical. Est-ce vraiment là que se situe la fracture ?

Kim : Historiquement, les désaccords que nous avons rencontrés en construisant la Coordination féministe portaient surtout sur les positions transphobes, islamophobes et hostiles au travail du sexe de certaines organisations. C’est ce qui a rendu impossible le travail commun. Le féminisme libéral, je l’associerais davantage à la Fondation des Femmes et à cette partie du mouvement associatif reconnue par l’État comme interlocutrice institutionnelle. Sa stratégie repose principalement sur le plaidoyer auprès des parlementaires et des ministères.

Mathilde : À Paris, ces désaccords se sont cristallisés autour des manifestations du 8 mars et du 25 novembre, notamment sur la participation de Némésis et de Nous Vivrons. L’attitude de Grève féministe face à ces deux collectifs a été vécue comme une ultime trahison par de nombreuses militantes de #NousToutes. L’inter-orga féministe rassemble des positions diverses et, malgré les profonds désaccords, Grève féministe conserve un rôle important dans l’organisation des mobilisations. Ce sont des contradictions que nous devons prendre en compte dans nos stratégies.

La mort de Lyhanna et la mobilisation autour de la proposition de loi intégrale semblent avoir renforcé les organisations féministes institutionnelles. Comment expliquer les difficultés de #NousToutes à intervenir dans cette séquence ?

Mathilde : Cette séquence a mis en évidence une difficulté stratégique. #NousToutes était opposée depuis longtemps à cette proposition de loi et travaillait à un projet alternatif, sans parvenir à rendre lisible sa position. Lors du premier rassemblement organisé par la Fondation des Femmes, #NousToutes a pris la parole. Mais l’intervention a été interrompue par des slogans réclamant la loi intégrale. Les militantes ont eu le sentiment que leur présence servait à soutenir une revendication qu’elles contestaient. À partir de là, il y a eu une forme de paralysie. Participer aux rassemblements risquait d’apparaître comme une caution donnée à la loi, rester à l’écart revenait à abandonner la rue. 

Kim : Je pense que cette situation révèle des contradictions anciennes. La création de #NousToutes avait permis de rassembler autour de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, en mettant temporairement de côté plusieurs désaccords historiques. Mais le mouvement s’est transformé. Une nouvelle génération militante a imposé des positions pro-choix sur les questions trans, le voile ou le travail du sexe. C’est une évolution très positive. En revanche, ces positions ne se sont pas toujours accompagnées d’une radicalisation des méthodes. Nous pouvons avoir des textes offensifs, tout en ayant beaucoup de difficultés à construire une mobilisation effective. C’est cette tension qui met #NousToutes en retrait de cette séquence.

Quel bilan tirez-vous de la mobilisation autour de la loi intégrale ?

Kim : Face à l’ampleur des violences, il est compréhensible que beaucoup de personnes veuillent croire qu’une loi apportera une réponse. La Fondation des Femmes a su se saisir de cette aspiration. Notre difficulté a été de défendre une autre perspective tout en restant dans le mouvement. Le rôle d’un collectif est aussi d’intervenir dans un mouvement spontané pour faire évoluer les idées et construire un rapport de force. Si nous nous retirons dès que nos positions sont minoritaires, nous abandonnons la possibilité de convaincre.

Mathilde : #NousToutes a consacré beaucoup d’énergie à la rédaction d’une contre-proposition, un plan global d’action féministe, avec une inter-orga dédiée. Ce travail est considérable, mais il mobilise de fait des forces qui sont moins disponibles pour  organiser les collectifs locaux et intervenir dans la rue, d’autant qu’il est parfois considéré comme un préalable à l’action.

Les mobilisations actuelles, parties notamment de la jeunesse lycéenne, peuvent-elles ouvrir une nouvelle perspective pour le féminisme ?

Kim : À Rennes, notre deuxième réunion de rentrée a accueilli trente-cinq nouvelles personnes, majoritairement jeunes. Nous retrouvons une dynamique que nous n’avions plus connue depuis longtemps. Nous intervenons sur les blocages lycéens et dans les manifestations. Il y a quelque chose de très enthousiasmant à retrouver des jeunes portant nos bandanas « Grève générale féministe », parfois sans même appartenir à nos collectifs. Cela montre que des idées que nous défendons depuis des années se sont diffusées. Nous essayons d’intervenir dans nos syndicats pour pousser à des appels à la grève. L’enjeu est de construire des liens entre les lycéen·nes, les étudiant·es et les travailleur·euses, en intervenant à la fois comme militantes féministes et comme travailleuses.

Mathilde : En Île-de-France, les militantes ont été présentes dès le début des mobilisations. Mais elles interviennent souvent dans une logique de soutien : apporter du matériel, participer aux manifestations, aider les jeunes mobilisé·es. Nos comités locaux manquent parfois d’implantation dans les quartiers et les établissements proches de chez nous. Nous participons aux grandes manifestations sans toujours construire des liens durables avec les mobilisations locales.

En quoi une grève féministe le 25 novembre pourait-elle permettre de dépasser ces limites ?

Kim : Je pense qu’il faut défendre cette perspective. Au sein de la Coordination féministe, certaines organisations hésitaient encore en septembre à appeler à la grève, considérant que nous étions trop minoritaires pour le faire. Mais la grève féministe est une stratégie qui se construit dans la durée. Les appels du 8 mars ont permis des avancées, notamment dans les syndicats. Il faut continuer à mener cette bataille. Nous pouvons obtenir des mesures de prévention, de protection et d’accompagnement indispensables. Mais mettre fin aux violences suppose de s’attaquer aux rapports sociaux qui produisent et reproduisent les oppressions. La grève permet de poser cette question du pouvoir et de l’organisation collective. Les revendications féministes rejoignent les luttes sociales et les moyens des associations.

Mathilde : À Paris, il existe une défiance telle envers Grève féministe que participer à cet appel à la grève peut être perçu comme un rapprochement politique avec cette organisation. C’est une limite majeure : les désaccords entre collectifs finissent par compliquer l’appropriation d’une méthode de lutte pourtant essentielle. Nous avons construit un féminisme qui sait articuler plusieurs oppressions, mais qui peine encore à retrouver des liens organiques avec le mouvement des travailleur·euses. La grève reste trop souvent une pratique individuelle de militantes syndiquées, plutôt qu’une démarche collective.

Le mouvement social actuel ne pourrait-il pas constituer une opportunité de surmonter ces blocages ?

Kim : C’est une possibilité qu’il faut prendre au sérieux. Dans les mouvements sociaux, il arrive que la mobilisation impose ses propres rythmes et ses propres formes d’organisation, au-delà de ce que les organisations avaient prévu. Nous devons être capables de nous laisser transformer par ces dynamiques. Les dates, les modalités d’action, les alliances peuvent évoluer très vite. C’est une force du mouvement, et les collectifs militants doivent apprendre à s’en saisir.

Mathilde : Les forces militantes franciliennes sont concentrées sur la manifestation du 28 novembre. Dans certains comités locaux, il existe des discussions pour mieux articuler les mobilisations féministes avec celles des collectifs trans, notamment autour de la Journée du souvenir trans. C’est une évolution positive, même si la multiplication des dates complique la construction d’une mobilisation nationale commune. Le mouvement actuel nous oblige à nous interroger sur nos habitudes, nos priorités et notre organisation. Au fond, c’est peut-être l’une des questions les plus importantes pour les mois qui viennent : comment faire en sorte que les collectifs féministes participent à un mouvement social plus large et qu’ils contribuent à le construire, plutôt que d’organiser leurs propres échéances ?

Propos recueillis par Vanina Giudicelli (Paris 20e) et Jack (Paris 19e)