Le président du MEDEF, Patrick Martin, s’est inquiété après les manifestations du 17 octobre de la « dégradation de l’image de la France ».
De l’autre côté de la barricade, on a plutôt le sentiment inverse. La France brille, comme l’Italie, l’Allemagne, le Brésil, l’Albanie ou l’Inde, grâce à la jeunesse qui se mobilise et nous donne de l’espoir, de la détermination, de la force collective.
Leur monde se meurt
Les patrons sont inquiets. Ils se répandent dans la presse : « Nous avons une classe politique nulle, indigne, indigente. Retailleau, Attal, Philippe, Glucksmann, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Ils n’ont aucune vision, aucun projet. Ils ne pensent qu’à leurs petites boutiques, à leur future place », selon un banquier d’affaires qui se confie à Médiapart. D’après les sondages aucun de ces candidats ne passe le second tour et il n’y a que la moitié des personnes qui ont voté pour Macron en 2022 pour se dire prêtes à voter pour un de ces candidats.
La crise politique est profonde. Le système est devenu de plus en plus polarisé et instable, partout dans le monde. Les plans de sauvetages des entreprises et des banques, l’explosion des profits des entreprises du CAC40 et des budgets militaires pendant que les classes populaires subissent le chômage et les plans d’austérité, tout cela conduit à l’effondrement des partis qui proposent des politiques libérales.
La citation du révolutionnaire italien Antonio Gramsci qui, emprisonné par les fascistes, écrivait : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » s’incarne dans le RN. Malgré une candidate sous bracelet électronique, malgré un président rappelé à ses analyses antisémites, le RN a le socle électoral le plus solide. Et le patronat ne s’en cache plus : même si ce n’est pas leur perspective préférée, entre la possibilité d’une victoire de LFI et celle des fascistes, il choisit sans hésiter celle des fascistes.
La jeunesse emmerde le Front national !
Mais la jeunesse lycéenne a ouvert une autre voie : celle de la lutte, de l’espoir, et de notre pouvoir. Jour après jour, blocage après blocage, manif après manif, elle a contré les discours paternalistes et racistes et construit une barricade de classe, avec d’un côté « l’État, les flics et les fachos » et de l’autre notre classe, lycéen·nes, étudiant.es, salarié.es, retraité.es, chômeur·euses, etc.
À la différence des précédents mouvements sociaux massifs de ces dernières années, la force de ce mouvement est d’avoir combiné son bras de fer contre l’État, pour l’égalité sociale et son rejet explicite du racisme et du RN.
Depuis les manifestations insurrectionnelles du 17 octobre, confirmées par les marées humaines du 24 octobre, on voit bien que notre classe est embarquée, dans sa diversité d’âges, de secteurs, d’origines, et de modes d’actions1. Ce mouvement est massif, explosif, bordélique, au point de mettre régulièrement en déroute les forces de répression.
Pour l’État et le Capital : comment faire pour que cela s’arrête ?
Le gouvernement ne sait pas comment éteindre la colère venue d’en bas. Gramsci expliquait que la classe dirigeante peut maintenir son hégémonie par la combinaison du consentement (l’adhésion) et de la force (la répression).
En ce qui concerne le consentement, le gouvernement veut s’appuyer sur les directions syndicales. De leur côté, les directions syndicales cherchent depuis des mois à contribuer à stabiliser le système, pour pouvoir continuer à jouer leur rôle de négociateurs entre les travailleurs et le capital.
Cela s’est traduit dans la séquence actuelle par un positionnement de pacification. Elles ont d’abord proposé aux travailleur.euses de se limiter à un « soutien aux jeunes » en faisant des chaînes humaines.
Puis, lorsque le 17 octobre opère une bascule vers le « toustes ensemble », elles décident d’accepter la rencontre avec Lecornu qui leur propose de faire du maintien de l’ordre et de discuter des réponses à apporter aux lycéen.nes, sans les lycéen.nes !
Mais contrairement à 2023 où les directions syndicales avaient réussi à canaliser la contestation de dates en dates, suffisamment éloignées pour garder le contrôle, la rupture est profonde. Les revendications ne se limitent pas à quelques ajustements du budget, même si la crise politique se cristallise sur cet aspect. La Palestine et le refus de la militarisation, la dénonciation de l’islamophobie et de la montée du danger fasciste, l’urgence environnementale, élargissent le combat à l’ensemble du système. Le mouvement a ainsi fait siennes les manifestations antiracistes après qu’un sympathisant du RN a tué et mutilé à l’arme de guerre à Trappes.
Et les mobilisations par en bas ne se laissent pas facilement dicter leur agenda. Ce sont elles qui pour l’instant imposent leur calendrier aux organisations, comme on a pu le voir après le 6 octobre : alors que les confédérations syndicales proposaient la journée du 5 novembre, elle ont dû revoir leur calendrier et reprendre les dates du mouvement.
Du gouvernement à l’appareil d’État
Depuis le début, le seul aspect concret de la politique du gouvernement est l’usage de la matraque.
Mais la matraque n’est pas neutre et menace de devenir une politique : celle du fascisme.
Nunez a déclaré que le RN devait pouvoir faire sa campagne électorale et a empêché des bus venus de Paris d’accéder à la manifestation antifasciste à Orléans le 24 octobre, tandis que des bus publics étaient affrétés pour les sympathisant·es du RN le lendemain. Le même jour, dans plusieurs villes, des groupes fascistes ont attaqué les manifestant.es avec la complicité de la police.
L’état-major de l’armée a prévenu qu’il n’accepterait pas le rejet d’un budget qui lui promet plus de 63 milliards !
Loin de contenir la montée du fascisme, tant l’État que les patrons ne font que la renforcer. Le climat qui règne dans la classe dirigeante fait penser aux années 1930 en Allemagne, quand elle a vu dans Hitler le moyen de régler définitivement la crise politique qui mettait en péril sa domination. Elle s’est mise à financer son parti, puis lui a permis d’accéder au pouvoir, le NSDAP lui offrant en échange les moyens militants de détruire physiquement les organisations et les militant.es du mouvement ouvrier.
Notre classe a la main : Comment faire pour que cela ne s’arrête pas ?
La crise n’est pas une crise gouvernementale. C’ est une crise du système. C’est pourquoi elle oppose deux logiques qui, sur le terrain électoral, prennent la forme du RN et de la FI. Cela n’est encore qu’une illusion. Elle oppose en fait la perspective du fascisme et celle du communisme, celle de la contre-révolution ou de la révolution.
1/ Il faut barrer la route aux fascistes.
Le 17, puis le 24 octobre ont montré les possibilités. Plus d’1 million de personnes ont manifesté dans différentes villes malgré les interdictions parfois totales. Et 30 000 personnes à Orléans contre le congrès et le lancement de la campagne du RN. C’est la plus grande mobilisation en 30 ans contre un événement organisé par le RN.
Il était très important de les affronter, pour montrer qu’ils ont beau être forts dans les urnes, ils ne le sont pas dans la rue, et ne peuvent donc – pas encore – servir de milice au Capital. Orléans est une défaite pour les fascistes. Après des années à se prétendre « parti du peuple », le RN n’a pu rassembler que quelques milliers alors que la majorité était dans la rue, contre lui. Quelques jours après s’être prétendus parti de l’ordre les dirigeants du RN ont dû implorer le gouvernement de protéger leur congrès !
Il faut reproduire des Orléans partout dans les mois qui viennent, en mieux. Quand le RN viendra diffuser des tracts sur nos marchés, nous n’irons pas protester ailleurs, nous les bloquerons directement. Quand ils voudront organiser une réunion publique, nous devrons les en empêcher. Quand ils menacent d’attaquer nos manifestations, continuons à prendre massivement la rue où réside notre force.
2/ Il faut organiser notre propre pouvoir.
Le révolutionnaire russe Lénine expliquait qu’une situation révolutionnaire s’ouvre lorsque « ceux d’en bas » ne veulent plus et que « ceux d’en haut » ne peuvent plus continuer de vivre à l’ancienne manière. Mais pour lui, passer de cette situation à la possibilité d’une révolution implique de souder la lutte sur tous les fronts autour de l’axe central que constitue le pouvoir ouvrier.
Nous ne déterminons pas ici les rythmes. Mais la tâche est désormais de souder l’énergie de la jeunesse et la puissance de celles et ceux qui produisent tout ce qui existe dans cette société.
Non seulement reprendre le contrôle de nos rues, des lieux où l’on s’éduque, où l’on débat , où l’on se forme mais aussi de là où l’on soigne, où on produit.
Pour faire de cette force ce qui inflige une défaite au fascisme, renversera l’État et construira un autre monde.
A2C
- Lire nos éditos suite au 17 octobre, puis au 24 octobre, sur notre site. ↩︎