Les Cahiers d’A2C #22 – Mai 2026
Le retour des luttes à l’internationale
Qui, en 2024, après la réélection de Trump, aurait parié sur un tel retour de la lutte des classes aux Etats-Unis ?
Le 1er mai dernier, outre-atlantique, dans un pays où le droit de grève est quasi-inexistant, des centaines de milliers de travailleur’euses, lycéen’nes et étudiant’es ont pris la rue plutôt qu’aller au travail. Iels se sont battu’es contre la guerre, pour « l’unité des travailleureuses » contre « les milliardaires » (partout !) ont appelé au « soulèvement des immigré’es » (Minneapolis et des dizaines d’autres grandes villes), conscient’es que « seul le peuple peut renverser la vapeur » (Los Angeles). Au total, 4.000 manifestations – plus du double de l’année dernière ! – ont rassemblé des millions de personnes. C’est la seconde démonstration de force de cette ampleur en un mois, après le No Kings Day qui, autour des mêmes mots d’ordres, avait déjà fait descendre 8 millions de personnes dans les rues des États-Unis le 28 mars.
C’est à Minneapolis/Saint-Paul qu’a germé cette poussée qui s’enracine désormais dans tout le pays. En 2025, l’ICE avait déjà ravagé les villes de Los Angeles et Chicago, suscitant des résistances, mais sans commune mesure avec celles qui ont secoué les villes jumelles cet hiver. Fourmillements dans les quartiers, lieux de cultes, écoles, lieux de travail… on chiffre à plusieurs milliers le nombre de personnes quotidiennement organisées pour faire face à ICE ! Dans cette lutte, l’unité de la classe ouvrière s’est forgée dans la solidarité active contre le racisme. Et très vite, une question a commencé à émerger : comment gagner ? Comment dépasser les résistances dispersées ? Comment utiliser notre force collective pour bloquer réellement les attaques du pouvoir ? Dès janvier, la question de la grève générale commençait à circuler.
C’est à partir de cette expérience victorieuse et du retrait de l’ICE à Minneapolis que la confiance a pu se transmettre et un message se généraliser : il est possible de renverser la table. Ce qui se joue aux États-Unis est significatif pour tout le monde et illustre un climat global de résistance.
En France, le 8 mars, des milliers de personnes se sont rejointes pour proposer une politique alternative à celle des directions traditionnelles du mouvement : s’organiser pour virer les fascistes et les sionistes de nos manifestations, et elles ont réussi ! Une semaine plus tard, le 14 mars, c’est plus d’une centaine de milliers qui a répondu à l’appel à manifester contre le racisme et le fascisme, dans des manifestations organisées dans plus de 100 villes par des collectifs et organisations locales qui ont répondu à l’appel de la Marche des Solidarités, des collectifs de sans-papiers et du Réseau d’Entraide Vérité et Justice. C’est une tendance globale face aux attaques de la classe dirigeante, au danger fasciste et à la guerre qui menace : non seulement notre classe résiste, mais elle est en train de gagner confiance en sa capacité de changer les choses.
Comment gagner ?
Les enjeux de la période rendent les débats stratégiques encore plus urgents, l’entrée de milliers de nouvelles personnes dans le mouvement renforce les rangs de celles et ceux qui veulent y prendre part et la situation dans son ensemble impose de les mener à l’échelle la plus massive possible.
Face au danger fasciste par exemple, on observe aujourd’hui un retour de la dynamique antifasciste, mais aussi des désaccords profonds sur les moyens de gagner face aux fascistes. L’histoire a démontré que le fascisme ne représente pas simplement une version plus autoritaire de l’État bourgeois. Son objectif est d’écraser toute possibilité d’organisation et de résistance de notre classe, en s’appuyant sur une mobilisation réactionnaire de masse. C’est pourquoi la lutte antifasciste ne peut pas se contenter de rassembler massivement, elle doit faire que ce nombre s’organise pour empêcher les fascistes d’apparaître publiquement, de s’organiser et de s’implanter.
La riposte au C9M (manifestation néonazie à Paris) est un exemple de ce qui se passe quand des centaines voire des milliers de personnes s’emparent de cette stratégie. Depuis plusieurs années, face au défilé nazi, les organisations de gauche se sont contentées d’organiser un village antifasciste faisant éloge de l’antifascisme et des idées progressistes pour combattre le fascisme plutôt que de construire un rapport de force en capacité de les empêcher de défiler. Grâce à une dynamique enclenchée dès l’année dernière pour organiser une contre manifestation plutôt qu’un village, la campagne de cette année a été massive (des assemblées publiques dans plusieurs quartiers de Paris et villes de région parisienne, des collectifs qui s’organisent et mobilisent à l’échelle de quartiers, 10000 tracts diffusés dans la manifestation du 1er mai, etc.) si bien que les institutions ont été contraintes de prendre position et face à la pression de reconnaître publiquement que les organisateurs du C9M sont des nazis. Grâce à une mobilisation qui s’est construite autour d’une stratégie qui visait à empêcher par notre nombre et notre détermination les fascistes de défiler, la pression a été telle que la préfecture a été contrainte d’interdire le défilé nazi qui n’a pas eu lieu pour la première fois depuis 2008. Ainsi les nazis n’ont pas défilé et nous ressortons de cette campagne avec des collectifs qui se sont organisés dans plusieurs arrondissements de Paris et villes de région parisienne. Ces collectifs vont constituer la base à partir de laquelle sera menée la bataille déterminante contre le RN durant les élections présidentielles et législatives de 2027.
La solution c’est nous !
La question stratégique n’est pas qu’une question générale de comment renverser le système, c’est une question présente dans chacune des luttes : comment stopper le danger fasciste ? Comment mettre fin au génocide en Palestine ? Comment gagner la grève contre le budget de guerre dans l’éducation ? Comment obtenir la régularisation de tous’tes les sans-papiers ? Comment virer ICE des quartiers des villes américaines ?
Dans la séquence électorale, les forces politiques réformistes vont tenter d’amener les conflits initiés dans nos luttes à se résoudre par en haut, dans les institutions de la classe dominante. Cette stratégie nous dépossède de notre capacité à nous penser comme la force capable de transformer la société.
Face à cela, il faut faire grandir les rangs de celles et ceux qui prennent conscience que la solution ne viendra que de notre classe qui s’organise pour se battre. Car nous seul’es partageons les intérêts communs à se poser ces questions et nous seul’es avons la force commune d’y répondre. Le potentiel de changer le monde se construit dans les luttes et la mise en mouvement du plus grand nombre d’entre nous et de la prise de conscience de notre capacité à se penser en alternative au pouvoir en place qui nous promet guerres, fascisme et autoritarisme.
De quelle organisation avons-nous besoin ?
Notre point de départ est simple : Si notre classe est la seule en capacité de changer les choses en prenant le pouvoir, alors le premier des combats à mener est au sein de la classe, pour convaincre et entraîner. Car c’est dans la pratique même de la lutte, dans la mise en mouvement que les représentations du monde se transforment. Dans la confrontation concrète avec un patron, avec l’État, ou avec les fascistes, se redéfinit progressivement la compréhension des rapports de force et des possibilités d’action collective.
Et cette intervention au sein de la classe, nous la développons à partir d’une boussole, celle de l’autonomie de classe, en défendant que ce sont les luttes elles-mêmes qui sont la solution à condition de les renforcer, de s’y impliquer pour construire sincèrement le mouvement, de poser clairement les tâches politiques et d’encourager ainsi notre classe à se penser elle-même comme celle qui dirige. La révolution n’est pas un horizon plus ou moins lointain et abstrait, elle a une actualité qui réside dans la possibilité, à partir de chacune de nos luttes et résistances, d’acquérir toujours plus de confiance en notre capacité à tout changer.
Avec A2C, nous proposons de rassembler les militant’es qui partagent cette orientation stratégique dans une organisation pour intervenir dans le mouvement, pour le mouvement. Une organisation qui soit un espace de mise en commun où les expériences sont confrontées à la théorie. Nous proposons de le faire à partir de la boussole de l’autonomie de classe, sur des bases marxistes et en tâchant à travers des réunions publiques dans chacune de nos antennes, à travers une revue comme celle-ci (pour laquelle nous ouvrons à partir de ce numéro la possibilité de s’abonner) et d’évènements tels que le festival Boussoles que les élaborations que nous pensons nécessaires pour renforcer nos luttes se fassent avec le plus possible de personnes qui se posent les mêmes questions que nous : Face aux guerres, au fascisme, au désastre climatique et à une classe dirigeante déterminée à rester au pouvoir, comment gagner ?
A2C