Les Cahiers d’A2C #22 – Mai 2026
Il y a des croyances qui sont devenues comme des lieux communs dans notre société et celles concernant la nature humaine sont particulièrement ancrées. Il est ainsi très courant d’entendre des observations de comportements d’individus (souvent condamnables ou au minimum désagréables) se conclure par « on peut rien y faire, c’est la nature humaine ! ».
Que ça soit pour qualifier quelque chose d’aussi banal que couper une file d’attente jusqu’à justifier l’existence des guerres, la nature humaine – en tout cas une certaine conception de celle-ci – est régulièrement mobilisée. Alors que les sciences regorgent désormais d’études qui démontrent qu’il n’existe pas de nature humaine qui soit violente, individualiste, sexiste, raciste, avide, la moindre contradiction apportée à la mobilisation d’une telle vision des choses est souvent perçue comme l’équivalent de venir contredire que la terre tourne autour du soleil.
Une conception qui justifie l’ordre établi
Le système capitaliste ne se contente pas d’organiser la production des marchandises y compris les plus essentielles, il doit également produire les conditions qui permettent à la classe qui le dirige de se maintenir au pouvoir. Ainsi, tout un ensemble de structures et d’idéologies qui légitiment l’organisation générale de la société a été développé. La question de la conception de la nature humaine vient occuper un rôle important pour faire apparaître comme naturels certains traits les plus terribles de la société, pour justifier d’un certain ordre établi ou encore de l’impossibilité de le changer.
Un philosophe britannique du 17eme siècle, Thomas Hobbes, a ainsi écrit un livre fondateur d’une telle conception de la nature humaine, Le Léviathan, dans lequel il décrit un état naturel qui serait soumis à la loi du plus fort et affirme que pour empêcher cela il faudrait un État en capacité de contraindre cette nature et d’incarner l’intérêt général. C’est dans ce livre qu’il reprend le fameux « l’homme est un loup pour l’homme ». La conséquence de tout cela ? Il faut des dirigeants pour prendre les grandes décisions dans l’intérêt général, l’agression est présentée comme un héritage génétique indépassable pour excuser la brutalité des rapports sociaux et donc il faut une police pour protéger les humains les uns des autres et les surveiller, il faut également des prisons pour punir et restreindre les accès de violence, etc.
Hobbes n’est qu’un exemple parmi les plus marquants d’une production idéologique qui s’étale sur des siècles. Mais bien que les idées dominantes soient celles de la classe dominante, cela ne signifie pas que ce sont les seules qui existent. Dans son livre Karl Marx, Anthropologist1, l’anthropologue anglais Thomas C. Patterson revient longuement sur l’histoire des idées autour de la question de la nature humaine. Il souligne bien que dès les Lumières, des penseurs majeurs comme Rousseau défendaient une conception de la nature humaine déterminée culturellement et historiquement2 donc très différemment de Hobbes. Plus tard encore, Marx a poussé cette réflexion plus loin en montrant que l’individualisme et le manque de communauté ne sont pas des traits humains éternels, mais des symptômes spécifiques de la société capitaliste alors émergente.
Entendu lors d’une réunion publique
L’individualisme : une caractéristique des sociétés capitalistes
« Quand on parle de nature humaine pour justifier qu’on ne peut pas changer le système, on évoque souvent l’individualisme. Il faut rappeler qu’aujourd’hui, si nos modes de vies sont si individuels, c’est qu’ils ont été façonnés par le capitalisme. Ce mode de production s’est imposé par la violence. Dans les pays européens, l’exemple le plus fort est peut-être celui de la Grande-Bretagne avec les enclosures et clearances, qui, en leur retirant leurs moyens de subsistances voire en les faisant émigrer de force, ont désintégré les communautés paysannes traditionnelles, fondées sur le travail en commun en l’entraide. Ces modes de vies bien moins individualistes qu’aujourd’hui ont été détruits par la violence. »
C’est quoi l’espèce humaine ?
Un des enjeux derrière les débats autour de la nature humaine est de savoir ce qui pourrait nous définir en tant qu’espèce. Une des premières questions qui s’est posée de ce point de vue-là c’est celles de nos origines. Le consensus scientifique affirme que l’humanité partage un ancêtre commun avec les grands singes qui est apparu il y a environ 6 à 7 millions d’années en Afrique. Un des débats les plus importants quant à l’origine de notre espèce est de savoir ce qui nous distingue des autres grands primates ou plutôt de ce qui a commencé à nous distinguer. Darwin par exemple a défendu que c’était la taille du cerveau qui avait commencé à nous distinguer dans son ouvrage La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe publié en 1871. Elle aurait permis de développer des facultés intellectuelles qui ont d’abord entraîné la bipédie, la libération des mains et la fabrication d’outils qui ont en retour exercé une pression sélective sur les individus dotés de plus grandes capacités cérébrales. Friedrich Engels, dans son texte de 1876 « La part du travail dans la transition du singe à l’homme », va quant à lui affirmer que nos ancêtres ont d’abord été contraints à se tenir debout, que cela a libéré la main qui est devenue l’organe du travail (fabrication d’outils) et que seulement après une très longue période d’activité manuelle complexe (des millénaires et millénaires) et de vie sociale nécessitant le langage pour assurer un tel niveau de coopération que le cerveau a été stimulé et a commencé à grossir.
Les preuves fossiles découvertes depuis un siècle donnent raison à Engels. Le squelette Toumaï3 découvert en 2001 au Tchad est daté d’environ 7 millions d’années. C’est l’un des plus vieux ancêtres connus présentant des signes de bipédie et son cerveau est d’environ 350 cm³, soit la taille de celui d’un chimpanzé actuel. C’est aussi le cas de Lucy4 trouvé dans les années 1970 dont le squelette est daté de 3,2 millions d’années, qui est considérée comme parfaitement bipède et dont le cerveau (environ 400-500 cm³) n’est pas beaucoup plus gros que celui d’un grand singe. Les dernières recherches scientifiques à ce sujet confirment que le volume du cerveau n’a commencé à augmenter de façon spectaculaire qu’avec le genre Homo (environ 2,5 millions d’années), c’est-à-dire des millions d’années après que la bipédie a été acquise et que l’usage d’outils rudimentaires a commencé.
Un être social et solidaire
En confirmant la séquence telle que formulée par Engels, cela pose au cœur de notre évolution la question de la collaboration pour survivre et cela a des conséquences sur ce qu’on appelle la nature humaine. Du premier ancêtre bipède jusqu’à l’apparition d’Homo sapiens il y a environ 200 000 ans, l’interaction entre l’usage d’outils, le travail collectif et le développement cérébral a forgé notre corps. Ce n’est pas la force physique qui a permis à Homo sapiens de se développer, mais sa capacité de communication (langage complexe) et sa flexibilité sociale.
Ces premiers humains ont vécu sous forme de petites bandes de chasseurs-cueilleurs nomades. Des sociétés organisées de la sorte ont continué à exister malgré le développement d’autres systèmes et malgré l’expansion sans limite du système capitaliste.
Dans les années 1930 et 1940, l’anthropologue E.E. Evans-Pritchard va rendre compte de l’étude de la société des Nuer au Soudan du Sud qui organisait la vie de milliers d’individus sans structure de pouvoir centralisé5, où chaque individu se considère comme l’égal des autres et où personne ne détient le monopole de la force. L’étude des San en Afrique australe (un ensemble de peuples présents sur ce territoire depuis plus de 40 000 ans) par Richard Lee décrit une société qui a développé des instruments de contrôle social et politique qui visaient à prévenir l’accumulation de pouvoir et de privilèges au lieu de la renforcer et de la protéger et qui a participé à démontrer en quoi l’organisation des sociétés chasseurs-cueilleurs ne reposent pas sur une division genrée du travail, la place de la chasse et la prédominance des hommes. Ou encore l’étude des Iñupiat d’Alaska par Barbara Bodenhorn qui rend compte d’un système de parenté basé sur la réciprocité plutôt que sur les liens du sang et où les enfants peuvent choisir leur famille. Ou enfin des preuves archéologiques, notamment au Pérou (sociétés vers 1000 av. J.-C.), montrent des civilisations hautement organisées avec des systèmes d’irrigation et de grands monuments, mais sans différence de statut marquée parmi ses membres.
Le développement du système capitaliste à l’échelle de la planète s’accompagne évidemment d’une homogénéisation des structures de sociétés, mais comme l’individualisme forcené n’a pas étouffé les élans de solidarité et d’altruisme qui caractérisent notre espèce, il persiste encore des modalités d’organisations sociales qui ne sont pas celles de la famille nucléaire hétéronormée qui ne s’est imposée qu’à la suite d’une crise de la reproduction de la classe ouvrière au 19e siècle. D’ailleurs, la fixité des rôles de genre et du sexe biologique n’est ni une constante dans l’histoire ni entièrement uniformisée aujourd’hui6.
Entendu lors d’une réunion publique
Quand on change le monde, on se change soi-même.
« Il y a autre chose qui est important quand on se met d’accord que la « nature humaine » n’est pas un frein à l’émancipation : les idées changent dans la lutte.
Les périodes révolutionnaires bouleversent à la fois les idées préconçues des gens mais aussi les relations entre eux. Je me rappelle de périodes de grève reconductible, où les rapports entre collègues, les rapports entre collègues et élèves, le rapport entre le bahut et le quartier : tout change, parce qu’on se met à se préoccuper de tout et à voir les choses d’un point de vue très différent. C’est un moment où on peut se libérer des identités auxquelles nous assigne la société.
C’est ce qu’il se passe lors des bouleversements où des millions de gens se mettent en mouvement, et c’est à mettre en avant, car ça peut être très puissant. »
Tout sauf un frein
L’anthropologue Patterson identifie le partage systématique comme point clé de l’évolution humaine et rappelle que pendant la majeure partie de notre histoire, les humains ont vécu dans des sociétés sans différence structurelle entre producteurs et non-producteurs7. L’égalité est en réalité une stratégie de survie et de développement qui a accompagné le développement de notre espèce pendant des dizaines de milliers d’années.
La nature humaine n’est pas un frein à l’émancipation. La grande majorité du temps que notre espèce a vécu, elle l’a passée dans des sociétés égalitaires où l’entraide et la solidarité dominaient pour survivre et vivre. Tout son développement démontre qu’une société où la production et la répartition des moyens de subsistance s’organiseraient “de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins”, où les décisions seraient prises collectivement, une société débarrassée de l’exploitation d’une part de l’humanité par l’autre, débarrassée de la domination d’humains sur d’autres humains serait une société qui permettrait à ce qui est véritablement la nature humaine de pleinement s’exprimer.
Entendu lors d’une réunion publique
D’autres sociétés sont possibles, mais avec de nouveaux défis
« On peut s’inspirer des anciennes sociétés sans État, puiser des arguments dans ce genre de recherches anthropologiques. En revanche, des nouvelles questions se posent : comment s’organiser pour sortir des énergies fossiles ? Pour gérer ce qu’on peut appeler des « communs négatifs », et dont on va hériter, comme les déchets nucléaires ? Comment construire une société égalitaire à 8 milliards sur terre ?
Alors, on peut tirer des arguments des recherches de David Graeber, Pierre Clastres et autres anthropologues… mais sans décalquer, pour ne pas négliger les nouveaux défis qui se posent à nous. Mais on va y arriver ! »
Mathieu Pastor (Paris 20e)
7 – Thomas C Patterson, Karl Marx, Anthropologist, 2009 – Pages 104-105-106
- Penny McCall Howard, « Sharing history », International Socialism, 2010 ↩︎
- Thomas C Patterson, Karl Marx, Anthropologist, 2009 – Pages 24-25-26 ↩︎
- Reconstitution du crâne de Toumaï, Hominides https ://www.hominides.com, 2005 ↩︎
- Jean-Renaud Boisserie, « Sa découverte a tout changé : ce que Lucy nous cache encore sur l’évolution des premiers humains », www.futura-sciences.com, 2024 ↩︎
- E. E. Evans-Pritchard, Les Nuer. Description des modes de vie et des institutions politiques d’un peuple nilote, 1940 ↩︎
- Sheila McGregor, « Biology is not our destiny », International Socialism, 2025 ↩︎