Les Cahiers d’A2C #22 – Mai 2026
Nous sommes aujourd’hui face à un constat qui ne peut être réfuté : la crise environnementale est en cours, et ses conséquences meurtrières n’auront de cesse de se renforcer dans les années à venir. Face à cette catastrophe, il est de notre responsabilité de construire une réponse politique ancrée dans des réalités matérielles. Sur quelles bases souhaitons-nous construire cette riposte ? Quelle stratégie voulons-nous construire pour faire face à un système qui détruit les conditions mêmes de la vie ? « Les perspectives sont sombres : d’où la nécessité de se lancer dans l’action » écrit Andreas Malm. À l’heure du désastre climatique, seule l’humanité peut se sauver elle-même.
La seule écologie cohérente est une écologie anticapitaliste
Afin de développer une stratégie cohérente et efficace pour lutter contre la crise environnementale, il faut d’abord en comprendre la cause. Comme le souligne John Bellamy Foster, professeur de sociologie, ce n’est pas la nature qui est en crise, c’est le capitalisme. La crise environnementale est donc l’une des nombreuses conséquences de la crise d’un système tourné vers une croissance infinie. C’est pour cette raison que nous choisissons de parler de capitalocène, et non d’anthropocène : la crise environnementale n’est pas le fait de l’humanité en tant que telle, mais bien d’un système économique et social fondé sur l’exploitation des travailleur’ses, l’accumulation du capital et la destruction du vivant. Cette crise est donc une histoire de classe, et l’analyser sous cet angle permet de cibler celleux qui en portent la responsabilité : les capitalistes.
Deux éléments principaux permettent d’illustrer les conséquences destructrices du capitalisme sur le vivant. Le premier élément est le productivisme inhérent au mode de production capitaliste : c’est-à-dire la recherche constante à augmenter toujours plus le volume de la production. Il repose sur l’exploitation des travailleur’ses, mais aussi sur l’extraction de ressources naturelles à constamment injecter dans le processus de production. Or ce productivisme est destructeur pour le vivant, car il se fonde sur le postulat que la production peut croître indéfiniment, alors même que nous vivons sur une planète aux ressources finies. Il y a donc une incompatibilité fondamentale entre la logique du capitalisme et la préservation du vivant. La déforestation, l’épuisement des sols, l’extraction minière à outrance, sont des conséquences directes de cette contradiction. Mais le capitalisme ne la résoudra pas de lui-même, car pour lui, s’arrêter de produire, c’est mourir.
Le second élément est la rupture métabolique, concept développé par John Bellamy Foster, à partir des analyses de Marx et d’Engels. Pendant des millénaires, les humains vivaient près des terres qu’ils cultivaient et ils mangeaient ce qu’ils produisaient sur place. Les déchets organiques retournaient au sol et les nutriments faisaient un cycle, et un équilibre existait. Avec le capitalisme et l’industrialisation, deux choses changent : les paysan’nes quittent les campagnes pour aller travailler en ville dans les usines (c’est la séparation ville/campagne), et l’agriculture s’industrialise. On produit donc massivement pour le marché et les aliments partent loin de là où ils ont poussé. Donc les nutriments extraits du sol ne lui reviennent jamais. Le sol s’appauvrît, et pour compenser, on utilise des engrais chimiques, des pesticides. Le cycle naturel est rompu, c’est la rupture métabolique.
Ainsi le capitalisme, par sa nature même et ses contradictions, ne peut pas apporter de réponses à la crise environnementale. Une écologie politique cohérente ne peut donc être qu’une écologie anticapitaliste. Mais ce constat ne suffit pas, et, comme on peut l’observer actuellement, le mouvement écologiste est en perte de vitesse. Il ne parvient plus à mobiliser massivement, comme il a pu le faire avec le mouvement climat de la fin des années 2010, et il a du mal à s’adapter face à la répression et à la criminalisation de ses militant’es. Afin de répondre à ces enjeux, il faut aller plus loin que la seule critique du capitalisme : il nous faut une écologie porteuse d’un nouveau projet de société politique et social : il nous faut développer une écologie révolutionnaire.
Construire une écologie révolutionnaire : Développer une conscience écologique de classe
Cette écologie révolutionnaire doit se construire en intégrant une lecture de classe. En effet, la crise environnementale nous concerne tous·tes, même les bourgeois. En revanche, nous ne sommes pas tous·tes égaux·les face à cette crise. Nous avons des intérêts contradictoires avec les bourgeois qui profitent de la crise pour poursuivre leurs affaires. Notre classe, elle, cherche juste à sauver sa peau face à une catastrophe sans précédent. D’ici 2050, c’est 200 millions de personnes déplacé’es, une personne sur deux atteinte de cancer, des conditions de travail de plus en plus difficiles avec l’intensification et la multiplication des épisodes caniculaires… La lutte écologique, c’est donc une lutte sociale pour sauver nos conditions d’existence sur cette planète : celles des travailleur’ses, des jeunes, des vieux, des vieilles, des paysan’nes, des peuples autochtones – en bref, les exploité’es et les opprimé·es que le capitalisme menace de sacrifier en masse.
Comment faire pour permettre à notre classe de se saisir de la lutte écologique ? L’idée de développer une conscience écologique de classe est au centre de cet article. Cette expression désigne la capacité de notre classe à comprendre que sa position dans la production la place au cœur des contradictions écologiques, qu’il y a une nécessité à refuser le chantage entre emploi et environnement et qu’il faut revendiquer un contrôle collectif sur les finalités et les modalités de la production afin de rendre compatibles les besoins sociaux et les équilibres écologiques. Notre classe doit prendre conscience que c’est la classe bourgeoise la responsable de la crise. Cette conscience écologique de classe, nous devons la construire par en bas, dans les quartiers, les villes, les villages, les organisations de lutte et les syndicats.
Développer une conscience écologique de classe, c’est aussi réaliser que l’écologie est un enjeu pleinement relié au monde du travail. La production est en effet un espace clé des contradictions écologiques du système capitaliste : choix des matières premières, chaînes logistiques, logiques productivistes, exposition aux polluants etc. Les travailleur’ses sont donc placé’es au centre de ces logiques contradictoires, et ont donc le pouvoir de créer un rapport de force. Construire cette conscience, c’est donc pointer du doigt que les logiques qui épuisent les corps, sont les mêmes qui épuisent les sols, et le vivant dans la globalité. Les injonctions à la croissance, et au productivisme, nous mènent donc à la destruction des conditions d’habitabilité sur la Terre.
Une écologie révolutionnaire commence donc par la prise de conscience que notre classe, dans sa diversité, est à la fois victime de la crise environnementale, et capable de renverser l’ordre responsable de cette crise.
Construire une écologie révolutionnaire : comment faire concrètement ?
Cette conscience écologique de classe reste à construire, nous ne prétendons pas donner une recette infaillible pour la faire émerger. Néanmoins, nous proposons quelques bases qu’il semble important de développer dans le mouvement. Afin de construire cette conscience écologique de classe, il faut mettre en place des modes d’actions et des revendications cohérentes dans l’objectif de massifier et de rendre accessible l’écologie à l’ensemble de notre classe.
Actuellement, un certain nombre de stratégies issues de collectifs écologiques militants reposent sur des actions de désobéissance civile, qui sont extrêmement exigeantes (blocages longs, occupations, mobilisations quasi permanentes, disponibilité totale, intensité forte).
Cette stratégie a des limites, notamment compte tenu du fait de la posture minoritaire qu’elle donne au mouvement écologiste. Ces actions de désobéissance civile ne sont pas accessibles à tou’tes car elles impliquent des risques judiciaires. De fait, les personnes ne rentrant pas dans les normes attendues par ce système sont bien plus exposées à la répression de la police et de la justice.
Il est donc nécessaire d’adapter les modes d’actions pour massifier le mouvement et le rendre accessible à l’ensemble de notre classe. Cela implique de la construire dans chaque quartier, en partant des situations concrètes : logements insalubres, mauvaise isolation, factures énergétiques trop élevées, restrictions d’eau l’été, accès inégal aux services essentiels. C’est là que l’écologie cesse d’être abstraite et devient immédiatement politique. En s’ancrant dans ces réalités, il devient possible de construire des formes d’organisation accessibles, compatibles avec la vie quotidienne, et capables d’élargir la base sociale du mouvement. À l’inverse, un militantisme centré sur des actions très engageantes mais déconnectées de ces conditions reste minoritaire et finit par tourner en circuit fermé. Une écologie révolutionnaire conséquente doit donc construire des formes d’action plus larges et reproductibles, mais aussi protéger concrètement ses membres face aux risques qu’elle produit elle-même.
Afin d’ancrer l’écologie dans des réalités sociales, il y a nécessité à construire des alliances entre les mouvements écologistes et les travailleur’ses. Quelques exemples récents montrent que ces convergences sont possibles. On peut citer la campagne « Soulèvement des salaires », mené par les Soulèvements de la Terre en soutien aux grévistes de Gennevilliers de la CGT Géodis, mobilisé·es pour une augmentation de leurs salaires. Cette mobilisation a permis de montrer que le secteur de la logistique est non seulement un milieu écocidaire, mais aussi un milieu destructeur pour les travailleur’ses. L’alliance entre certains collectifs écolo, les cheminot’es et les syndicats, contre le démantèlement du fret ferroviaire est un autre exemple de la façon dont on peut rassembler ces acteurs. En construisant des revendications écologiques en lien avec des revendications sociales, on peut mobiliser à la fois contre le productivisme destructeur, et contre l’exploitation de notre classe. Mais, aujourd’hui, ces alliances restent fragiles et peu nombreuses : la place des travailleur’ses reste un impensé dans les mouvements écologiques, et l’écologie reste un thème marginal dans les revendications des travailleur’ses.
En prenant conscience des contradictions du capitalisme, on prend aussi conscience de l’aspect destructeur du productivisme. Cette écologie révolutionnaire, elle se veut aussi révolutionnaire dans son rapport au vivant. La conscience écologique de classe implique de repenser notre rapport au vivant. Aujourd’hui, pour répondre aux logiques productivistes, le vivant est perçu comme un simple outil, ce qui se traduit donc par l’exploitation des sols, des animaux et des ressources. Pour rompre avec cette vision destructrice, il nous faut prendre conscience que nous faisons partie d’un écosystème dont l’ensemble des composantes sont interdépendantes. De fait, si nous déséquilibrons un élément de cet écosystème, c’est l’ensemble qui est déstabilisé. Nous ne pouvons pas poursuivre cette exploitation du vivant, tout en pensant que cela n’aura aucune conséquence. Il faut donc penser de nouveaux modes de production, un nouveau rapport au travail, aux technologies et à notre quotidien. Il faudra faire des choix sur ce que nous garderons, tant dans la production que la consommation.
Parce que nous savons que les capitalistes n’ont d’autres intérêts que de s’enrichir sur la crise environnementale, parce que notre classe est directement exposée à ces conséquences meurtrières, parce que nous croyons que seule notre classe, dans sa pluralité, est à même de lutter pour sa survie et pour celle des générations futures, il est dans notre intérêt vital de construire une écologie révolutionnaire. Il nous faut lutter pour la protection du vivant, en s’organisant par en bas, dans notre classe, pour construire une conscience écologique de classe, ancrée dans des revendications matérielles. Les barrières sont nombreuses, mais pas insurmontables. Il nous faut créer des alliances, construire des revendications à la fois sociales et écologiques. Il nous faut rendre nos stratégies d’actions accessibles pour massifier et construire un front commun pour renverser le rapport de force et déborder ce système capitaliste destructeur du vivant.
Anouk (Paris XXe)