Face au danger fasciste : Quelle unité pour notre classe ?

Le danger fasciste a rarement été aussi important en France. Mais les mobilisations antifascistes se multiplient aussi. Comment gagner ?
Deux réponses reviennent régulièrement. La première mise principalement sur les élections : empêcher le RN d’accéder au pouvoir passerait d’abord par une victoire de la gauche. La seconde part d’un constat juste – le fascisme se développe sur le terrain d’un capitalisme en crise – mais en tire parfois une conclusion qui pousse au sectarisme : puisque les organisations réformistes ne veulent pas renverser le capitalisme, il serait incohérent de lutter avec elles contre les fascistes.
Ces deux stratégies sont insuffisantes. Mais invoquer le « front unique antifasciste » ne résout rien : avec qui faire front, pour faire quoi, et que reste-t-il d’applicable de la stratégie élaborée par Trotsky ?

Le fascisme ne se réduit pas aux élections. Une victoire du RN représenterait un changement majeur du rapport de force, mais le danger fasciste se construit hors du cadre électoral : lorsque les organisations fascistes gagnent en confiance, occupent la rue… Lorsqu’ils se construisent en force capable d’écraser notre capacité à lutter.

Gagner une élection peut faire gagner du temps. Mais une victoire électorale ne détruit pas les forces fascistes. L’expérience du NFP en 2024 est éclairante : la mobilisation a empêché le RN d’obtenir la majorité à l’Assemblée, sans inverser un rapport de force construit depuis des années. 

Seul un rapport de force dans la rue permet de marginaliser et défaire ces forces fascistes. À ce titre conclure que nous ne pouvons lutter qu’avec celles et ceux qui partagent déjà une analyse révolutionnaire nous condamnerait à l’impuissance. La majorité de notre classe n’est pas révolutionnaire. Beaucoup se reconnaissent dans des organisations réformistes, syndicales ou associatives, ou ne sont organisé·es nulle part.

Comme le disait Clara Zetkin en 1923, « le fascisme ne se demande pas si l’ouvrier a une âme peinte aux couleurs de la République bourgeoise ou du drapeau rouge à la faucille et au marteau. Il lui suffit d’avoir devant lui un prolétaire conscient, et il l’abat ».

Les révolutionnaires doivent tenir ensemble deux nécessités : construire l’unité la plus large possible de toute notre classe contre les fascistes et conserver leur indépendance politique. C’est le problème auquel répond la stratégie du front unique. 

Le front unique dans les années 30 : marcher séparément, frapper ensemble

Au début des années 1930, l’Allemagne possède un mouvement ouvrier extrêmement puissant. Pourtant, face à la progression nazie, communistes et sociaux-démocrates restent profondément divisés. La direction communiste traite les sociaux-démocrates de « sociaux-fascistes » et refuse une riposte commune ; la social-démocratie mise sur les institutions pour contenir Hitler. Trotsky combat ces deux orientations. Le fascisme n’est pas simplement pour lui un gouvernement bourgeois plus autoritaire : c’est un mouvement réactionnaire de masse capable, arrivé au pouvoir, de détruire les organisations qui permettent à notre classe de résister.

Il faut donc agir dans l’ordre. Comprendre que le fascisme pousse sur le terrain du capitalisme ne signifie pas combattre indistinctement tous nos adversaires au même moment. Il faut empêcher les fascistes de détruire les capacités d’organisation de notre classe, tout en construisant la force capable de renverser le système qui les produit. D’où sa proposition : agir ensemble (avec les réformistes) contre les fascistes sans renoncer à combattre politiquement le réformisme. 

Le front unique ne doit donc pas être compris d’abord comme une coalition entre organisations. Il cherche à mettre en mouvement ensemble les bases militantes réformistes et révolutionnaires autour d’objectifs déterminés. L’accord entre appareils n’est donc jamais une fin en soi. L’enjeu est une unité d’action temporaire visant à détruire les possibilités d’organisation des fachos, tout en maintenant nos boussoles politiques. 

En France en 1934, après la manifestation des ligues fascistes du 6 février, une immense riposte se développe. Le 12 février, les cortèges communistes et socialistes se rejoignent et des milliers de comités antifascistes apparaissent. À ce moment, l’unité de la CGT (dominée par les socialistes) et de la CGT-U (dominée par les communistes) est largement imposée par les bases elles-mêmes. Cette unité mènera aux grands mouvements de grève de 1936.

L’unité jusqu’où : penser la classe

Cette méthode doit éviter deux écueils : le radicalisme hors-sol, qui propose l’unité sur des bases tellement radicales que seul·es les convaincu·es peuvent la rejoindre ; et la dilution dans le front unique, qui fait de l’alliance un but en soi jusqu’à abandonner sa propre stratégie.

C’est ici qu’il faut distinguer front unique et front populaire. Le premier met en mouvement différentes fractions de notre classe autour d’objectifs déterminés. Le second élargit l’alliance politique à des forces représentant une partie de la bourgeoisie au nom de la défense de la démocratie. Dans un cas, nous unifions notre classe dans l’action ; dans l’autre, nous risquons de la subordonner au maintien d’une coalition avec des forces aux intérêts opposés. 

Pour le front unique, « Être le plus nombreux possible » ne constitue donc pas une stratégie. Il faut toujours se demander : avec qui faisons-nous front ? Sur quels objectifs ? Pour quelles actions ? Jusqu’où va cette alliance ?

La question se pose d’abord pour LFI, organisation réformiste dont nous critiquons la stratégie institutionnelle. Mais elle représente une fraction importante de notre classe et participe aux mobilisations contre l’extrême droite. Refuser par principe d’agir avec cette organisation contre les fascistes n’aurait aucun sens.

Le cas du PS est plus complexe. S’il n’est plus un parti ouvrier depuis longtemps, une certaine fraction de la classe travailleuse se tourne encore vers lui. Proposer une action commune ponctuelle à cette frange sur des bases antiracistes claires ne signifie ni effacer notre critique de la politique du parti, ni construire avec lui une alternative gouvernementale. Notre camp ne peut plus faire l’économie de cette question dans certaines villes ou campagnes où l’organisation des fachos progresse face à une résistance insuffisante. À tout le moins, quand les fascistes, les vrais, se mettent à pulluler à chaque coin de rue, nous ne pouvons plus nous permettre de prioriser l’attaque des socialistes au risque de diviser nos forces comme ce fut le cas lors de la manifestation antifasciste à Lorient le 2 mars 2025.1

Le front unique ne sert pas seulement à additionner des forces : les idées changent dans les luttes. L’expérience de la force collective, d’une victoire ou des hésitations des directions peut transformer la conscience de ce qui est possible.

Nous cherchons donc l’unité avec les réformistes parce que des millions de travailleur·euses continuent à leur faire confiance. Pour les convaincre d’une autre stratégie, nous devons faire avec elleux l’expérience de notre propre puissance collective par la lutte car c’est elle qui peut modifier notre conscience de classe et transformer la classe ouvrière elle-même  : «  l’émancipation des travailleur·euses sera l’œuvre des travailleur·euses eux et elles-mêmes  ». Le rôle des révolutionnaires n’est ni de se dissoudre ni d’exiger que tout le monde adopte leur programme, mais d’agir ensemble tout en défendant l’auto-organisation et une stratégie révolutionnaire. Le front unique peut ainsi devenir le terrain où se confrontent concrètement réformisme et révolution.

Front unique ou « bloc subalterne » ?

Le sociologue Ugo Palheta défend une perspective un peu différente. En reprenant notamment le Poulantzas de la fin des années 1970, son « bloc subalterne » cherche à unifier durablement classes populaires, groupes opprimés, mouvements sociaux, syndicats et forces politiques de gauche pour construire une alternative au bloc réactionnaire, en articulant mobilisations par en bas et bataille institutionnelle dans l’Etat.

Comme lui, nous identifions la nécessité d’un front contre le RN mais notre désaccord porte sur la fonction de l’unité face à lui. Pour nous, ce front unique n’a pas vocation à devenir une alternative politique commune : il permet à des courants aux stratégies incompatibles de frapper ensemble contre un ennemi déterminé. Le NFP de 2024 éclaire cette différence. Nous pouvions nous mobiliser pour empêcher une victoire du RN sans considérer cette coalition électorale comme l’embryon d’un bloc politique à consolider. Transformer l’unité antifasciste en projet politique durable risque de subordonner les révolutionnaires à une stratégie réformiste et institutionnelle. L’enjeu est d’unifier notre classe dans l’action, tout en y construisant une alternative révolutionnaire indépendante.

Agir ensemble contre une manifestation fasciste ne signifie donc pas construire un programme politique commun. Quand, au nom du barrage contre l’extrême droite, l’unité conduit à soutenir des cadres bourgeois responsables de politiques racistes, autoritaires ou antisociales comme Darmanin ou Borne dont les bases militantes n’ont rien à voir avec notre classe2, nous changeons de logique : ce n’est pas une extension du front unique, mais une alliance d’une autre nature.

Pas de modèle à reproduire : construire l’antifascisme dont nous avons besoin

Nous ne sommes ni dans l’Allemagne de 1932 ni dans la France de 1934. Le mouvement ouvrier est beaucoup moins organisé ; le RN ne dispose pas d’un mouvement de rue comparable aux SA ; beaucoup de celles et ceux qui pourraient se mobiliser ne sont membres d’aucune organisation.

La question n’est donc pas : comment reproduire le front unique de Trotsky ? Mais quelles formes d’unité permettent aujourd’hui de mettre en mouvement notre classe et d’empêcher les fascistes de développer leurs capacités d’organisation ?

L’exemple de l’assemblée marseillaise antifasciste lors des municipales de 2026 et des comités de quartier organisés dès 2024 peuvent être un début de réponse antifasciste populaire qui doit être élargie, notamment aux forces syndicales. Ouverts et ancrés dans un quartier, ils peuvent réunir personnes organisées ou non, révolutionnaires, syndicalistes, associatif·ves et réformistes autour d’objectifs concrets : empêcher une implantation fasciste, réagir à une attaque, organiser une contre-manifestation ou combattre une campagne raciste. L’exemple de la grève épaulée par une large mobilisation dans la rue contre la Nuit du Bien Commun à Aix-en-Provence en 2025 est un parfait exemple de ce que notre classe peut inventer pour créer des fronts uniques victorieux même sur des terres fascistes.

L’expérience britannique récente permet de rendre cette méthode concrète à une échelle nationale. Les révolutionnaires du Socialist Workers Party (SWP) ont contribué à construire Stand Up to Racism, un front plus large regroupant notamment syndicats et militant·es réformistes qui participe lui-même à des coalitions encore plus larges comme la Together Alliance avec ONG et associations institutionnelles. Les camarades britanniques décrivent cette articulation comme des rouages : l’organisation révolutionnaire contribue à faire tourner un front radical, qui peut lui-même entraîner une alliance de masse. Chacun conserve son indépendance et ses mots d’ordre. L’intérêt n’est pas d’importer ce modèle, mais de montrer qu’on peut chercher l’unité la plus large dans l’action sans dissoudre l’organisation révolutionnaire.

Notre objectif n’est donc pas de proclamer abstraitement « le front unique antifasciste ». Nous devons chercher les formes d’unité par en bas qui puissent assumer la lutte spécifique contre les fascistes tout en élargissant les mobilisations contre le racisme car elles renforcent l’autonomie de notre classe. C’est notamment ce que nous tentons de faire à Marseille en initiant un nouveau front antiraciste sur les bases stratégiques claires de la Marche des Solidarités avec un lien organique permanent avec l’assemblée antifasciste locale et les comités de quartier.

L’histoire nous donne des outils, pas une recette. La force capable de vaincre le fascisme existe déjà : ce sont les millions de personnes qui travaillent, subissent l’exploitation et le racisme et font tourner cette société. Notre problème est de les organiser et les mobiliser à la hauteur du danger. Construire cette puissance collective doit être au centre de notre stratégie antifasciste.

Gabin, Marseille
  1. Lire Après la manif régionale de Lorient, il nous faut une stratégie antifasciste ! ↩︎
  2. En 2024, des candidats NFP se sont désistés au second tour des législatives en faveur des candidatures de Borne et Darmanin contre des candidatures RN ↩︎