Derniers articles

De la théorie à la pratique, la grève féministe n’est pas automatique

Print Friendly, PDF & Email
Ces dernières années, la force du mouvement féministe a permis de faire de nouveau émerger la question de l’oppression des femmes comme lutte politique incontournable, s’articulant autour d’un agenda propre et s’organisant de manière autonome vis-à-vis du mouvement ouvrier. En ce sens, la question de l’exploitation peut sembler aujourd’hui secondaire dans le mouvement féministe, qui la reléguerait au champ d’intervention appartenant strictement à la lutte anticapitaliste. Pour autant, la question des imbrications entre patriarcat et capitalisme mérite de se poser au sein du mouvement féministe. En effet, l’aspect très théorique de cette question ne doit pas faire oublier l’implication concrète de sa réponse dans les luttes et des choix stratégiques qui s’offrent à nous.
Les Cahiers d’A2C #02 – MARS 2022

Débats historiques dans le mouvement : les féministes matérialistes et les féministes marxistes

La question de l’articulation patriarcat/capitalisme a été une question centrale du féminisme dans les années 1970. Deux théories sont entrées en discussion et se sont complétées : d’un côté le féminisme marxiste avec en tête de file Silvia Federici et de l’autre le féminisme matérialiste avec Christine Delphy.

Deux questions principales ont structuré leurs débats. Premièrement, patriarcat et capitalisme sont-ils deux systèmes séparés ? Sont-ils interdépendants ? Deuxièmement, quelle est la place du travail domestique ? S’agit-il d’un travail productif ? Productif, entendu ici au sens marxiste, c’est-à-dire un travail créateur de sur-valeur, donc vecteur de plus-value pour le capitalisme.

Les féministes matérialistes – ou féministes radicales – vont proposer une approche, certes inspirée des théories marxistes, mais affirmant une autonomie du système d’oppression de la catégorie femme par rapport au capitalisme. Elles vont nommer ce système « patriarcat ». La volonté de ces féministes est de tenter de remonter à la racine – d’où le qualificatif « radicales » – de l’oppression historique des femmes. Pour ce faire, elles vont rompre avec la vision des féministes marxistes en affirmant que le patriarcat n’est pas un rapport contenu dans le capitalisme mais qu’il est bien un système autonome. 

Pour les féministes marxistes, l’exploitation capitaliste est à l’origine de l’oppression des femmes. En ce sens, elles ne distinguent pas deux systèmes autonomes : le système qui est à combattre pour mettre fin à l’exploitation des femmes est le capitalisme dans son ensemble, et notamment la division genrée du travail qu’il a instaurée. La fin de l’oppression des femmes se produira après l’abolition du capitalisme car la fin de la société capitaliste et de sa division en classes conduira à la disparition de la famille conjugale grâce à la mise en place de la propriété collective. 

Au-delà de ces désaccords, les féministes matérialistes et marxistes vont contribuer à un approfondissement théorique majeur : l’analyse de l’exploitation du travail et du corps des femmes dans le mode de production domestique. Cet apport fondamental va modifier durablement la compréhension de ce que vivent les femmes dans la société capitaliste et donner de nouvelles armes au mouvement féministe.

La question du travail reproductif

La théorie de la reproduction sociale montre que si les femmes et les minorités de genre 1 Nous entendons par là l’ensemble des personnes transmasculines, non-binaires … qui subissent le patriarcat et que nous appellerons dans la suite de l’article « minorités de genre », même si cette formulation ne nous convient pas totalement. sont dominé·es, ce n’est pas dû à un simple biais idéologique qui aurait perduré. L’oppression a une base matérielle : l’assignation des femmes et des minorités de genre dans le cadre d’une division genrée du travail, à un type de travail spécifique, qu’on appelle le travail reproductif. Cette oppression n’est pas accessoire au capitalisme, elle lui est essentielle.

Ce travail consiste à produire et à reproduire la vie, c’est-à-dire de produire et de reproduire la force de travail, à savoir – dans le cadre de l’économie capitaliste – les travailleurs et les travailleuses. 

La division sociale du travail pousse à l’extrême la séparation de la sphère productive (travail salarié effectué au sein du marché) et de la sphère reproductive (travail domestique, effectué en dehors du marché) pour que le capitalisme puisse se ­développer et perdurer. 

Ce travail reproductif se traduit concrètement par des tâches quotidiennes, comme faire à manger, laver le linge, nettoyer la maison, des tâches qui permettent aux travailleur·euses d’être disponibles et productif·ves. Le travail reproductif se traduit également par la reproduction de la force de travail dans le temps, c’est-à-dire par la production des enfants et leur éducation.

Pour Silvia Federici, le foyer est le lieu du travail reproductif. Aurore Koechlin, féministe marxiste, explique quant à elle que ce travail reproductif ne s’effectue pas qu’au sein des foyers : on le retrouve dans les services publics de la santé, de l’éducation, etc., autrement dit tous les métiers dits du care. Cette partie collective du travail reproductif est très largement assurée par les femmes et les minorités de genres, majoritairement de classe populaire et racisées, avec une rémunération et une ­reconnaissance sociale très faibles.

Le travail reproductif est donc nécessaire au capitalisme pour pouvoir engranger des profits : il permet de produire la force de travail qui est la seule marchandise qui produit de la plus-value, soit du profit. Le travail est donc central pour penser les rapports sociaux genrés et de race car c’est autour du travail en tant que base matérielle que se nouent les rapports de domination, contrairement à ce que laissent penser les féministes libérales. Dans l’histoire, les capitalistes ont déterminé les modalités d’exploitation des femmes y compris lorsqu’il s’agit du travail productif : elles sont ainsi une variable d’ajustement du capitalisme.

Bien évidemment, l’approche par le travail productif et reproductif n’est pas la seule manière de penser l’oppression des femmes et minorités de genre et la façon de la combattre. Pour autant, il nous semblait important de développer ces arguments car penser l’articulation entre patriarcat et capitalisme offre des perspectives stratégiques à moyen terme pour le mouvement féministe, notamment celle de la grève, outil historique du mouvement ouvrier.

Manifestation du 8 mars 2021 à Toulouse

La stratégie de la grève féministe

La grève féministe est un outil de lutte qui a montré sa force mobilisatrice dans de nombreux pays ces dernières années. Il s’agit à la fois de porter la revendication de la grève dans la sphère du travail salarié mais aussi du travail domestique, d’essayer d’articuler ce qui a été développé plus haut : le continuum du travail des femmes et minorités de genre de la maison à l’entreprise. Dans plusieurs pays d’Amérique latine, les féministes ont été précurseures dans l’élaboration et la construction de cet outil. Au fur et à mesure des années, par les groupes de bases, depuis leurs quartiers ou leurs lieux de travail, elles ont réussi à mobiliser autour de ce mot d’ordre et sont parvenues à des démonstrations de force massives avec des millions de personnes dans la rue le 8 mars, notamment au Chili et en Argentine.

En Europe, celleux qui ont réussi à mobiliser massivement autour de la grève féministe sont les Suisses et les Espagnoles. Le 8 mars 2018, une grève historique a lieu en Espagne : 5 millions de personnes participent d’une manière ou d’une autre à la mobilisation. L’année suivante, les Suisses sont un demi-million et les Espagnoles plus de 6 millions.

Ces exemples sont bien entendu très inspirants ; depuis quelques années se discute dans différents collectifs, syndicats et associations, la possibilité de faire la même chose ici en France. Pour autant et jusqu’à très récemment, le mot d’ordre de la grève féministe paraissait plus incantatoire qu’autre chose.

La situation semble changer avec la création de la Coordination féministe. Cette dernière lancée en mars 2020, tente d’offrir un espace de discussions, d’élaboration et d’articulation pour l’ensemble du mouvement féministe autonome. Depuis un an et demi, plusieurs tribunes et actions ont été menées conjointement entre une vingtaine de collectifs et associations répartis sur l’ensemble du territoire. Ce cadre de la Coordination féministe souhaite permettre de reposer ensemble, à partir des collectifs et associations de terrain, les questions politiques et stratégiques auxquelles nous sommes confronté·es au quotidien en tant que féministes. Cette volonté semble prendre corps progressivement et a pris un tournant important lors des premières Rencontres féministes de la Coordination qui ont eu lieu en janvier à Rennes. Elles ont réuni plus de 300 personnes représentant une soixantaine de collectifs, associations et commissions féministes de plusieurs syndicats et organisations. Les discussions ont permis d’arriver à des consensus sur des priorités stratégiques pour le mouvement : la lutte contre l’extrême droite et les récupérations racistes et xénophobes du féminisme, dans le cadre de cette présidentielle et au-delà, et la grève féministe comme perspective à construire dès aujourd’hui et dans les années à venir.

Comment construire la grève ? Des freins à ne pas négliger

Un appel à la grève féministe ce 8 mars 2022 est donc lancé, qui propose également de construire dès à présent celle du 8 mars 2023. La construction de la grève sur les années à venir est un enjeu important car de notre point de vue, plusieurs freins peuvent être identifiés aujourd’hui. Nous ne les abordons pas pour signifier qu’ils sont indépassables et qu’il faudrait abandonner cette perspective stratégique mais plutôt que la stratégie doit s’éprouver en rapport avec le réel, dans un aller-retour constant et conscient. Identifier des freins ou des questions qui seront à trancher n’a pas vocation à démobiliser avant même d’avoir essayé de mobiliser ; nous pensons plutôt que cela nous permettra de faire des choix tactiques, de savoir où orienter prioritairement notre énergie dans les temps à venir. En bref, de penser comment construire la grève féministe pour qu’elle soit source d’approfondissement et d’élargissement du mouvement féministe.

Aujourd’hui, force est de constater que les forces vives, la base active du mouvement féministe sont des gens jeunes voire très jeunes, pour la plupart non salarié·es, qui n’ont pas de foyer à charge. 

Pour cette génération de militant·e·s, ce qui est à l’origine de leur mise en mouvement est la lutte contre les violences patriarcales au sens large (féminicides, violences conjugales, incestes) et la dénonciation d’une culture du viol présente à tous les niveaux de la société. On observe que les syndicats ont des difficultés à s’approprier ces mots d’ordre propres à l’émergence et la continuité du mouvement Me Too car il s’agit de revendications qui échappent au strict cadre de l’exploitation. Dès lors, comment convaincre de la grève quand ce moyen d’action paraît éloigné des réalités quotidiennes de celleux qui se mettent en mouvement ? Il va falloir être capable de tenir les deux bouts si on veut que la question de la grève devienne centrale dans les revendications et moyens d’action du mouvement féministe dans les années à venir, être capables d’articuler dans nos pratiques les mobilisations sur les violences patriarcales et celles portant sur les questions d’exploitation (allant de la charge mentale du foyer à des grèves dans les secteurs féminisés). Qu’on se le dise, ce qu’il y a à construire, c’est un saut qualitatif énorme dans la conscience de ce qu’est le patriarcat et de son lien inextricable avec le capitalisme.

Un certain nombre de nouvelles personnes investies dans le mouvement viennent des réseaux sociaux et ne sont passées ni par les organisations traditionnelles, ni par  les syndicats, ni par les partis. Les collectifs, assemblées et associations féministes offrent la possibilité de regrouper des femmes et des personnes qui vivent des violences de genre qu’elles travaillent, qu’elles soient au chômage, à la retraite, avec ou sans papiers, trans, lycéennes, étudiantes, voire collégiennes. En ce sens, les cadres d’organisation du mouvement féministe sont très créatifs parce qu’ils s’adressent et regroupent des personnes avec des réalités très diverses. Il nous semble important de prendre soin de cette vitalité et de veiller à ce qu’elle ne soit pas alourdie par l’envie de répondre à tout prix au mot d’ordre de la grève. Il faudra réussir à convaincre sur des bases saines en favorisant l’appropriation de ce concept pour l’élargir au plus grand nombre de gens et de réalités.

Banderole déployée à Rennes lors d’une manifestation contre la réforme des retraites, le 24 janvier 2020

Un autre enjeu majeur pour la construction d’une grève féministe d’ampleur est le lien avec les syndicats. Leur participation est encore faible mais idéalement il devrait y avoir beaucoup plus de liens et de fluidité entre les collectifs féministes et ces organisations. Cet état de fait est lié à des tensions relevées ces dernières années dans plusieurs villes où des organisations syndicales ont préféré appeler seules à des mobilisations faibles numériquement plutôt que de composer avec la diversité du mouvement, contribuant à une sorte de fracture autour de l’organisation du 8 mars. Pour autant, de nombreuses femmes syndicalistes font partie de collectifs féministes et peuvent faire le lien avec les syndicats tout en apportant les revendications féministes liées au milieu du travail. À l’inverse, même si les syndicats peuvent entraîner une grande proportion de femmes dans le milieu du travail, un nombre non négligeable de femmes ne sont pas en mesure d’intégrer des syndicats pour des questions de statut et d’habitudes organisationnelles. Le travail réciproque pour fluidifier les rapports entre le mouvement féministe et les syndicats est donc un enjeu important dans la perspective de la grève et de l’augmentation du rapport de forces vis-à-vis de l’État. 

Un autre enjeu de taille qui se pose va concerner le passage d’une grève de femmes à une grève féministe : d’une grève qui à priori ne concerne, en termes d’intérêts directs, que les femmes et minorités de genre, mais qui se doit, pour arriver à ses fins, de concerner l’ensemble de la classe exploitée et opprimée. Au sein du mouvement la question des premières concernées cristallise beaucoup de débats et devient souvent un sujet sensible. Il va donc falloir mener de front deux batailles : celle qui consiste à argumenter pour dépasser les conceptions morales autour de la question des premières concernées pour la repolitiser en pratique (par exemple : pour quelles raisons est-ce pertinent, intéressant de faire un cortège en non-mixité choisie ? Que voulons-nous y défendre qui ne puisse être vécu/porté dans un cortège mixte ?), bref sortir des évidences morales portées par une certaine frange du mouvement. De l’autre, il faudra construire le rapport de forces et l’autonomie politique suffisants au mouvement pour que l’on soit à même de renverser l’état de fait des oppressions quotidiennes. Dans notre classe, il y a aussi des violeurs, des paternalistes, des transphobes, des gens qui perpétuent les violences sexistes et sexuelles. Comme le dit Christine Delphy 2« La non-mixité voulue, la non-mixité politique, doit demeurer la pratique de base de toute lutte. Et c’est seulement ainsi que les moments mixtes de la lutte – car il y en a et il faut qu’il y en ait – ne seront pas susceptibles de déraper vers une reconstruction douce de la domination », voir : https ://lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite, la non-mixité est une étape nécessaire pour la construction de l’autonomie politique et la réappropriation du pouvoir mais elle ne peut être une finalité en soi. Elle est un moment de lutte avec pour objectif la lutte de tou·te·s pour abolir cette société. Il s’agira donc d’une question de tempo : construire les moments d’approfondissement de la confiance politique des premièr.e.s concerné.e.s et saisir les moments d’intervention nécessaire dans des cadres politiques plus larges et mixtes pour ne pas se couper du mouvement social.

La grève à notre sens doit être pensée comme processus et pas seulement comme finalité. Bien entendu, le taux de grévistes effectif le 8 mars ou la force numérique des manifestations ce jour-là sont des indicateurs à ne pas négliger pour dresser un constat de la réussite ou non de la mobilisation, mais ils ne doivent pas être les seuls. En effet, la grève doit aussi être entendue comme un état de mobilisation permanent, comme une augmentation significative de la conscience politique de l’oppression et de l’exploitation. En ce sens, elle doit permettre au jour le jour la mise en relation des femmes et minorités de genre à travers l’organisation et la solidarité par quartier, à la mise en réseau des associations, syndicats et collectifs divers et variés, à la réflexion sur les conditions matérielles de participation des femmes et minorités de genre dans la mobilisation en proposant concrètement de commencer ici et maintenant, par en bas, la socialisation du travail reproductif (solution de garde pour les enfants pour participer aux réunions et manifestations, organisation de repas collectifs, etc.). Le mouvement féministe est inventif et créatif, il l’a prouvé maintes fois dans l’histoire, et ce dans différents pays et contextes. Notre féminisme implique une refonte totale de la manière dont doit s’organiser la société au quotidien, il porte en lui les germes d’une alternative au modèle capitaliste. C’est donc à nous de travailler à rendre encore plus évidents les intérêts que nous avons à lutter contre le capitalisme pour ne pas laisser de place au féminisme libéral qui ne profite qu’à un tout petit pourcentage de personnes. Nous devons lui opposer au contraire un féminisme qui a pour finalité le changement réel des conditions matérielles d’existence de la majorité opprimée et exploitée.

Kim (Toulouse), avec le soutien des camarades de Rennes et Marseille

Notes[+]