Dans plusieurs villes en France, se constituent à l’occasion du premier mai des cortèges contre le racisme, contre le fascisme, contre le colonialisme et contre la guerre. À Paris, un pôle appelé par la Marche des solidarités et Urgence Palestine articulera ces revendications. Entretien avec Mathieu Pastor, d’A2C et de la Marche des solidarités, qui nous explique pourquoi et comment se saisir du 1er mai pour engager notre classe sur le terrain de la lutte politique, dans un contexte de polarisation marquée.
Pendant le mois de mars, en France avec le 8 mars et le 14 mars, et à l’international avec des mobilisations autour du 28 mars, on a vu des mobilisations massives, très politiques, des gens qui descendaient dans la rue en se posant à la fois la question de lutter contre le patriarcat, contre les fascistes, contre le racisme, et aussi contre la guerre, contre l’impérialisme. Est-ce que tu pourrais revenir un petit peu sur ce qu’on doit apprendre de cette période et nous dire si le 1er mai et le mois qui va suivre pourraient s’inscrire dans la continuité du mois de mars ?
Je pense que le premier enseignement de cette période, c’est se dire qu’il y a quelque chose qui est possible. Ce qu’on ressort de cette séquence, c’est que malgré ce qu’on se prend dans la tête, c’est-à-dire les guerres, l’autoritarisme, le racisme, le fascisme, il y a des volontés de se battre.
C’est ce qu’on nomme la polarisation, c’est-à-dire d’un côté l’augmentation de l’offensive de la classe dirigeante – et à travers ça de la capacité des fascistes à s’organiser – et d’un autre côté, un écho de plus en plus large pour se battre contre cette trajectoire-là et pour s’engager.
C’est ce qu’on a vu le 8 mars, avec toustes celleux qui ont manifesté pour les droits des femmes, et qui, dans certaines villes, se sont battu·es pour virer les fascistes et les sionistes. C’est ce qu’on a revu le 14 mars, les mobilisations massives dans 102 villes, contre le racisme, le fascisme et les violences policières. Et c’est ce qu’on a vu plutôt à l’international le 28 mars : aux États-Unis avec des mobilisations dans 3000 villes ; à Rome, où pour la première fois depuis que Meloni est arrivée au pouvoir, il y a eu une mobilisation de 300 000 personnes contre son gouvernement et contre le fascisme ; et à Londres, où il y a eu 500 000 personnes mobilisées, soit la plus grande manif de l’histoire d’Angleterre contre le racisme et le fascisme. Donc ce qu’on voit, c’est que les gens ont envie de se battre, et à une échelle très importante. Dès qu’on propose une stratégie qui démontre qu’en se mobilisant ça va compter, il y a un écho pour ça.
Le meilleur des exemples pour se rendre compte de ce qui est en train de se passer, c’est les États-Unis. Trump arrive il y a un an et demi pour son second mandat et il paraît avoir un boulevard devant lui. La gauche, aux États-Unis et dans le monde entier, est presque tétanisée face à sa prise de pouvoir. Il a démontré qu’il était prêt à s’engager dans ce boulevard, que ce soit par les premières attaques contre les migrant·es, l’offensive au Venezuela… Et puis là soudainement, déjà l’année dernière avec les premières mobilisations à Los Angeles dans les quartiers contre ICE, et puis de manière plus éclairante à partir de la fin 2025 à Minneapolis, on voit qu’il y a un espoir qui renaît, et que quand cet espoir renaît, et que tout le monde sent qu’en s’engageant il y a moyen de gagner, le mouvement peut prendre une ampleur où soudainement le rapport de force paraît presque de notre côté. Aux États-Unis, il n’y a pas de jour férié le 1er mai, donc les travailleurs et les travailleuses travaillent ce jour-là. Mais là, il faut voir le programme du 1er mai. C’est très impressionnant. Il y a un appel à la grève. Par exemple, Minneapolis appelle à la grève dès le matin et l’après-midi à une grande marche contre ICE et pour la régularisation des sans-papiers.
Et ici en France, le 1er mai, une date qui est déjà présente dans la tête de beaucoup de monde, comme une date emblématique de la lutte contre le capitalisme, de la lutte de solidarité internationale des travailleurs et des travailleuses, ça va être une date très importante pour mesurer où on en est du mouvement. Je pense que beaucoup de personnes ont prévu de s’en saisir, et que beaucoup de collectifs ont prévu d’y intervenir.
À A2C on pense que c’est cette classe des travailleureuses que tu as citée, qui peut changer le système. Pour s’adresser largement à la classe qui n’est pas spontanément révolutionnaire, on a tendance à se dire qu’il faut parfois limiter les mots d’ordre – construire des fronts contre le racisme, qui soient aussi indépendants des fronts pour la Palestine, des fronts contre l’impérialisme, des fronts féministes… Comment est-ce qu’on peut articuler la nécessité d’adresser largement toutes ces revendications en même temps ? Comment est-ce qu’on peut offrir un mode d’expression et d’organisation qui généralise aux milliers de personnes en train de se politiser contre un système global ? Quelle forme ça va prendre pour le 1er mai ? Et quelles suites est-ce que ça peut donner ?
Déjà je pense que pour l’ensemble des collectifs qui ont mené les combats de ces dernières semaines, que ce soit au sein du front féministe, que ce soit au sein du front antiraciste, antifasciste, la première des conditions pour s’adresser à la classe dans cette période, c’est d’en être le 1er mai. C’est d’en être et d’y intervenir collectivement. Ensuite je pense que justement, il y a un écho en ce moment pour des mots d’ordre qui, même lorsqu’ils sont pris « séparément » (au sein des fronts spécifiques qui les formulent), ne sont pas des mots d’ordres au rabais, mais qui au contraire engagent au combat et proposent une stratégie.
Par exemple, au sein de la Marche des solidarités, on mobilise sur la question de la régularisation des sans-papiers. Derrière cette revendication, tu poses forcément la question de l’unité, de la solidarité, du fait que même si tu n’es pas sans-papiers, tu es concerné·e par la régularisation de tout le monde. Si on propose des mots d’ordre contre l’islamophobie pour se défendre face aux attaques de l’État contre toutes celles et ceux qui parmi nous sont musulmans et musulmanes, contre les attaques des mosquées par les fascistes, c’est pareil, ce ne sont pas des mots d’ordre au rabais. Ce sont des revendications qui, par ailleurs, il y a quelques années, pouvaient paraître hyper radicales, mais qui au fur et à mesure de ces dernières années sont de plus en plus reprises largement. On ne va pas noyer tous ces fronts dans une lutte anticapitaliste, anti-impérialiste. Il y a besoin de combats sur des front spécifiques, qui ont besoin d’implication spécifiques, car on a besoin de victoires sur ces fronts-là. Mais on va montrer qu’on peut mener ces combats tout en disant « Oui, on se bat ensemble contre ce système ». Toutes et tous ensemble, on va appeler à la régularisation des sans-papiers. Toutes et tous ensemble, on va appeler à la solidarité avec la Palestine. Toutes et tous ensemble, on va appeler à la solidarité contre l’islamophobie.
Pour revenir sur le 1er mai, je pense que ce qui va compter pour s’adresser à la classe, c’est de montrer qu’on est prêts et prêtes à se battre. Un des moyens à travers lesquels on compte faire ça en région parisienne, c’est d’appeler à un grand pôle dans la manifestation, un pôle antiraciste, antifasciste, antisioniste et anticolonialiste contre la guerre, qui va s’appuyer sur deux forces : la Marche des solidarités avec les collectifs de sans-papiers et les mineurs isolés en lutte, les collectifs de quartiers contre le racisme et contre le fascisme, et Urgence Palestine, qui se bat pour la solidarité avec le peuple palestinien. L’année dernière déjà, on avait mené une première fois cette expérience, et à Paris, ça avait été le 2e cortège le plus important de la manifestation derrière celui de la CGT, ce qui est quand même significatif.
Et là, nous, on veut un pôle le plus massif possible, pas juste pour envoyer un message de visibilité, pas juste pour faire une démonstration de force. On veut envoyer le message qu’on est déterminé·es à se battre et que le combat va continuer dès les prochaines semaines, que ce soit pour le 9 mai virer les fachos qui veulent marcher dans Paris [Une contre-manifestation partira le 9 mai à 14h de la station Saint-Michel contre le C9M, marche annuelle de militants néonazis], que ce soit pour gagner des régularisations, que ce soit pour affirmer notre solidarité à la Palestine ou pour renforcer notre capacité à riposter face à la marche vers la guerre, comme on a pu voir ces dernières semaines dans les mobilisations lycéennes et du secteur de l’éducation.
Et je pense que ça, c’est la première des choses à faire pour s’adresser à la classe dans la période dans laquelle on est. Les gens, ils n’ont pas envie de défiler pour la gloire. Ils ont envie de se battre pour gagner. Et donc, c’est comme ça qu’on va le faire en région parisienne et il y a des échos qu’il va y avoir des cortèges similaires dans d’autres villes, à Marseille, à Rennes, à Rouen, à Toulouse, à Saint-Brieuc… Voilà comment on s’adresse massivement à la classe.
Comment est-ce que les révolutionnaires peuvent espérer soutenir, construire cette dynamique-là qui est en train d’émerger ? Et quelles sont nos tâches pour mieux l’accompagner, convaincre que c’est la bonne et poser la question de quelle stratégie pour gagner ?
Donc, il y a déjà ce mouvement-là, qui démontre qu’il y a un potentiel pour lutter largement. Maintenant, toute la question est, quelle est la stratégie pour gagner ? Car ce n’est pas parce qu’il y a un mouvement que la stratégie est spontanément dirigée vers le renforcement de ce mouvement et le renforcement de ses capacités pour gagner. Et pour tout ça, il y a besoin de débats sur quelles stratégies on doit mener, sur ces différents fronts dont j’ai parlé. Quelle stratégie dans le front antiraciste, antifasciste ? Quelle stratégie dans le front anticolonialiste et de solidarité avec la Palestine ? Quelle stratégie dans le front contre la guerre ? Et pour ça, le mouvement seul, ça ne suffit pas. Ce n’est pas uniquement des collectifs de militants et de militantes qui vont, dans chacun de ces fronts, devoir se poser la question de quelle stratégie. Il faut aussi une intervention révolutionnaire, organisée.
À A2C, on pense que la stratégie pour gagner, elle doit s’élaborer par la combinaison d’une analyse théorique marxiste et de son expérimentation, de sa pratique dans le mouvement. Et pour ça, on propose un grand événement à Paris, le 16 et 17 mai, un festival Boussoles, où il va y avoir 25 discussions, qui visent à dénouer des questions qui se posent dans le mouvement :
La libération de la Palestine se joue-t-elle uniquement en Palestine, ou doit-elle passer par le soulèvement des classes ouvrières des pays arabes environnants ?
Qu’est ce qui va compter dans le mouvement antiraciste ? Mettre une priorité à se battre contre les attaques de la classe dirigeante, massivement dirigées contre celles et ceux qui, parmi nous, sont migrants et migrantes, celles et ceux qui, parmi nous, sont musulmans et musulmanes, en pensant qu’à travers la riposte face à ces attaques-là, on va renforcer l’ensemble du mouvement antiraciste ? Le fait d’avoir une représentativité d’élus issus des classes populaires racisées va-t-il être déterminant ?
Faut-il penser que le Rassemblement National est l’incarnation du danger fasciste en France, et penser que c’est via le développement de ce parti que l’ensemble du mouvement fasciste, que ce soit les groupuscules, les milliardaires à la Bolloré, les médias, se renforce ? Ou doit-on, sur un plan stratégique, penser que se battre contre Bolloré équivaut à se battre contre Le Pen ?
Toutes celles et ceux qui font l’expérience de l’implication dans ces fronts-là se confrontent à ces questions et toutes ces questions-là vont être présentes à ce festival.
En plus d’un regroupement d’activistes et révolutionnaires en France, on a invité des camarades syndicalistes de Minneapolis, qui interviendront pour nous raconter leurs expériences, mais aussi des camarades d’Italie, où on a vu comment, justement, l’ensemble de la classe, elle redresse la tête et elle reprend confiance dans ses capacités à gagner à travers un grand mouvement de grève en solidarité avec la Palestine, ou encore des camarades de Grande-Bretagne, là où la constitution d’un front large contre le fascisme et le racisme est en train de redonner espoir dans la capacité de gagner de l’ensemble de la classe.
On a besoin d’espaces de discussion, d’élaboration stratégique, à partir de boussoles et d’analyses théoriques, à partir d’expériences vécues, et nous, c’est ça qu’on veut proposer à travers Boussoles.
Mathieu Pastor, Paris 20e. Propos recueillis par Milig Sinou, Paris 19e.