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Chili, Algérie, Hong-Kong… La révolution qui vient

Editorial novembre 2019

"5 revendications pas une de moins - L'université chinoise de HK soutient le mouvement"
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Ce qui éclate aux quatre coins du monde nous enflamme. De l’est à l’ouest et du nord au sud, sur tous les continents, pays riches, pays émergents, « success stories » du néolibéralisme, pays dévastés par la guerre ou pays ravagés par la domination impérialiste. De Hong-Kong au Chili en passant par Haïti ou la Guinée, de Catalogne à l’Equateur en passant par le Liban ou l’Irak. Des luttes de masses et des processus de radicalisation qui créent des situations quasi-insurrectionnelles.

Que les désabuséEs1Ce texte est dédié à Catherine Grupper, révolutionnaire infatigable et jamais désabusée. A jamais dans la révolution qui vient… passent leur chemin. L’optimisme de la volonté, l’adhésion inconditionnelle à la révolte, n’est pas une naïveté révolutionnaire, une fuite de l’analyse. Elle en est au contraire la condition. Là où tout système de domination mystifie, y compris la pensée qui se veut critique, c’est la lutte qui clarifie.

Chaque soulèvement a bien sûr sa vérité, son contexte concret, son histoire, ses conditions et raisons spécifiques. Mais ces spécificités ne font que renforcer ce qui devrait être une évidence : la quantité produit un saut qualitatif. La multiplication des soulèvements de masse est un événement majeur.

Il n’y a pas d’état-major caché de la révolution, d’Internationale secrète des amiEs de l’insurrection, qui aurait planifié cette série de situation des Gilets jaunes en France à Hong Kong ou Alger au printemps dernier puis les contagions de cet automne.

La raison est ailleurs. Et les conséquences en sont gigantesques. C’est la crise profonde du capitalisme, les crises politiques qu’elle induit, les antagonismes irréductibles qu’elle révèle qui créent les conditions de l’explosion révolutionnaire. Et parce que le capitalisme est mondial, ces conditions le sont aussi. C’est ce qui rend la contagion possible. Là où elle se produit actuellement… comme ailleurs. Cet automne a aussi eu lieu à General Motors, pendant 5 semaines, la plus grande grève de l’automobile depuis 50 ans aux Etats-Unis, cœur de l’accumulation capitaliste et de la domination impérialiste. En France, une grève illimitée se prépare pour le 5 décembre, des grèves de Sans-Papiers ont repris ces derniers mois…

La révolution crée les luttes de masse

Tapons sur le clou encore une fois. C’est le propos provocateur de Rosa Luxemburg dans sa brochure « grèves de masse » : ce ne sont pas les luttes de masse qui créent la révolution, c’est la révolution qui crée les luttes de masse. La révolution est là.

Autour de nous la rengaine a déjà commencé dans les milieux dits de gauche. Comme avec les Gilets Jaunes. Oui c’est bien mais pour aller où ? Mais quelles perspectives? Et ça va finir comment? Parce qu’il manque ceci, parce qu’il manque cela…

Et parce que cette explosion de soulèvements ne peut être totalement ignorée : mais en même temps… En même temps la planète brûle, en même temps il y a la répression, les gouvernements nous attaquent, le fascisme se développe…

Ce n’est pas « en même temps ». C’est « le même temps ». Ce ne sont pas deux mondes parallèles. C’est la même réalité parce que ce sont les mêmes conditions, les mêmes causes profondes qui produisent l’un et l’autre, processus antagonistes, révolutionnaire et contre-révolutionnaire. Il va falloir faire avec… et en tenir compte. La lutte pour la révolution est indissociablement aussi une lutte contre la contre-révolution. Dès le départ. L’alternative n’est pas entre démocratie (bourgeoise) ou barbarie. Elle est entre communisme ou barbarie. Entre révolution et contre-révolution. C’est tout le paradoxe : sous-estimer la portée des soulèvements et leurs potentialités va avec la sous-estimation des dangers du fascisme, de l’islamophobie, de la nécessité de la lutte politique des sans-papiers et migrantEs, de la lutte contre le militarisme…

L’alternative n’est pas au centre, l’antagonisme est irréductible. Tous les soulèvements ont commencé, en apparence sur une revendication limitée, soit sur une énième mesure d’austérité, une nouvelle taxe, une augmentation de prix (c’est le cas des Gilets jaunes, du Liban, du Chili, de l’Equateur) ou sur une revendication « démocratique » (c’est le cas de Hong Kong, l’Algérie, la Catalogne, la Guinée). Et les pouvoirs ont reculé. Mais cela n’a pas arrêté le mouvement. Et les deux types de revendications se sont mêlées, sociales et politiques, politiques et sociales. Faisant apparaître ces mouvements comme insaisissables. Mais que veulent-ils vraiment ? Parce qu’au fond c’est la nature même du système qui est en cause. Et que ce système a de moins en moins de médiations à proposer pour canaliser la révolte.

Manifestation à Bagdad au pont Al-Jumhuriya à l’entrée de la zone verte.

Un « débouché politique » extérieur au mouvement? 

C’est aussi la raison de la faillite de organisations traditionnelles et de l’impasse de ceux et celles qui nous expliquent que « ce qui manque » serait le « débouché politique » sans lequel tout serait voué à l’échec dès le départ. Car tout « débouché » pensé, conçu comme extérieur au mouvement lui-même est aussi extérieur à l’antagonisme irréductible qui est à la source.

Il fut un temps où Lénine, le révolutionnaire russe, posait une question un rien ironique : « Il est sûr que les révolutionnaires apprendront de la révolution. Mais la véritable question est : est-ce que les révolutionnaires seront capables d’apprendre quelque chose à la révolution ? ». Ironique : « apprendre de la révolution », c’est la condition pas si évidente. Et sur cette base : qu’y apporteront les révolutionnaires ?

Revenons à Rosa Luxemburg. C’est fin décembre 1918 dans le feu du processus révolutionnaire, quelques semaines après l’éclatement du soulèvement en Allemagne qui provoque la fin de la guerre et la chute du régime qu’elle participe à la création du parti communiste.

Dans le congrès de fondation elle alerte contre toute tentation de substituer un état-major à un autre. Elle argumente que le processus révolutionnaire alors en cours… est un processus. La révolution ne peut-être faite par une minorité, soit-elle très nombreuse et déterminée. La révolution doit soulever, impliquer, embraser la majorité de la société. Un régime est tombé. Soit. Des millions d’AllemandEs s’éveillent alors, à des rythmes différents à l’action politique. Elle explique alors qu’il faut que les luttes entraînent des secteurs de plus en plus profonds de la société, que la lutte politique générale doit fertiliser une multiplication de grèves économiques, de luttes sur des revendications spécifiques. Que les révolutionnaires doivent s’organiser pour travailler à cela, le favoriser. Non comme une alternative à l’insurrection, mais comme préparation pour celle-ci. Elle appelle à éviter le piège de l’insurrection prématurée, annonce que le pouvoir ne manquera de tenter de la provoquer pour isoler la minorité révolutionnaire et l’écraser tant que le rapport de forces lui est favorable. Rosa Luxemburg est mise en minorité sur ce point et l’insurrection qui se déclenche à Berlin sera écrasée, provoquant l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht par les milices du pouvoir. La veille de son assassinat elle écrit un article disant que c’est au travers de ses défaites que la révolution avance.

L’autonomie de classe qui est le nom de ce bulletin n’est pas pour nous un effet de mode ou un appel abstrait à l’insurrection. Il est un projet stratégique lié à la période. Autonomie parce que c’est dans l’antagonisme assumé avec le Capital et l’Etat que le mouvement doit se construire. Autonomie de classe parce qu’il faut dépasser le vide stratégique des références aux « peuples ». L’antagonisme de classes est au cœur du capitalisme, de son fonctionnement, de ses crises, de ses aberrations mais aussi ce qui produit ce qui peut le renverser.

Ce qui éclate aux quatre coins du monde nous enflamme. Pas comme une fuite de l’analyse : il faut apprendre de chacun de ces mouvements, en comprenant chaque contexte particulier, de ce qui s’y crée, s’y joue, des débats que cela suscite. Parce que, fondamentalement, les mêmes choses se jouent ici. Parce que la révolution n’est pas seulement au début du processus. Il faut s’organiser et combattre pour qu’elle en soit le but.

Denis Godard

Notes   [ + ]

1. Ce texte est dédié à Catherine Grupper, révolutionnaire infatigable et jamais désabusée. A jamais dans la révolution qui vient…