L’État : le gérer, le conquérir ou l’affronter ?

French soldiers, sailors, airmen and Marines lmarch in the annual Bastille Day military parade down the Champs-Elysees in Paris, July 14, 2017. DoD photo by Navy Petty Officer 2nd Class Dominique Pineiro

Les élections présidentielles puis législatives de 2027 seront une échéance politique majeure en France. Au-delà du cirque médiatique habituel, il y a un enjeu trop fort pour être ignoré : ces scrutins déterminent quelle faction politique contrôlera l’appareil d’État à partir du printemps prochain. Pour nous, cela signifie qui aura le contrôle des forces de répression de notre classe et d’une armée impérialiste présente sur tous les continents, comment sera répartie la richesse au travers du financement des services publics… Des fascistes du RN aux réformistes de rupture de LFI, tous les partis électoralistes se démènent pour faire élire leur champion à la présidence. Mais pour nous les révolutionnaires, le problème est différent : doit-on chercher à prendre le contrôle de l’État ? D’ailleurs, peut-on prendre le contrôle de cet État, tel qu’il existe aujourd’hui ? 

Les Cahiers d’A2C #25 – novembre 2026

Il n’est pas simple de définir de but en blanc ce qu’est l’État. Les disciplines universitaires classiques multiplient les définitions plus ou moins abstraites et pratiques. Il est facile de se laisser hypnotiser par cette institution qui semble concentrer en elle autant de pouvoir et donc potentiellement la capacité de transformer l’ensemble de la vie sociale. On peut cependant déjà affirmer qu’un État est une institution capable d’absorber une partie des richesses produites par le reste de la société pour assurer au moins son propre fonctionnement (pour nous, l’impôt) et qui est capable d’imposer cette ponction, d’abord par la force (police, armée, justice), sur un territoire donné. L’État se donne aussi des règles et cherche à en donner au reste de la société (les lois, le droit). La domination qu’il exerce dépasse les individus qui le compose : élus, haut-fonctionnaires, agents de la répression, ceux-ci sont interchangeables et remplaçables, leur rôle dépasse la personne qui l’incarne. À ces caractéristiques minimales s’ajoutent beaucoup d’autres, l’État moderne intervient comme gestionnaire ou régulateur de l’économie, il assure un certain nombre de services publics (éducation, santé, culture)… Son pouvoir ne semble pas avoir de bornes. Ainsi, dans le camp de toutes celles et ceux qui veulent transformer la société, personne ne peut faire l’économie de se pencher sur le problème du contrôle de l’État. Qu’on cherche une voie pacifique vers une société plus juste au travers de réformes ou qu’on cherche à renverser le capitalisme, il faut avoir une stratégie face aux institutions. Il y a alors trois projets politiques possibles : gérer l’État, le conquérir ou l’affronter.

L’État est-il neutre ?

L’idéologie dominante tend à présenter l’État comme une instance neutre au-dessus de la société. L’État y est un arbitre qui permet de réguler une société qui sans lui ne serait que chaos. Cette idée apparaît au XVIIe siècle avec l’émergence du mode de production capitaliste et la montée en puissance de la bourgeoisie en Europe. Selon ces premiers penseurs bourgeois, il y a un état de nature : un état de la société où les individus sont laissés à eux-mêmes. Pour Thomas Hobbes, l’un des principaux philosophes de ce temps, cet état de nature est un état de violence généralisée, de guerre de tous contre tous, de lutte pour la survie permanente. Pour se préserver de la violence, les individus signent un « contrat social » : ils délèguent une partie de leur pouvoir à une instance supérieure, l’État, en échange de la sécurité et de la garantie de leurs droits, la propriété privée en premier lieu. 

Dans cette perspective, l’État est nécessaire, il est le garde-fou qui nous empêche de basculer dans le chaos. C’est lui qui nous protège et il ne faudrait pas s’y attaquer. Il serait neutre, ni du côté des exploité·es, ni de la bourgeoisie : il serait là pour assurer nos droits. Ainsi, il faudrait simplement gagner les élections, élire les bonnes personnes qui voteraient les bonnes réformes et les feraient appliquer. Il s’agit ici du projet gestionnaire : comme l’État est neutre, il peut réformer la société en faveur des exploité·es si ses gestionnaires en ont la volonté. Cette perspective gomme toute conflictualité à l’intérieur de la société, il n’y a pas de lutte de classe, seulement la violence inter-individuelle de l’état de nature que l’État contient grâce à la police. Bien évidemment, cette perspective repose sur des fictions qui ne servent plus qu’à assurer l’exploitation et à légitimer la répression de notre classe.

L’État : une main gauche et une main droite ?

Si l’État n’est pas neutre, de quel côté est-il ? Du côté des exploiteurs ou du nôtre ? S’il est entre les mains de la bourgeoisie, pourquoi nous offre-t-il encore quelques services publics ? L’État est peut-être un peu de notre côté et un peu du leur ? Nikos Poulantzas, un théoricien marxiste des années 70, a essayé de défendre cette perspective. Pour lui, l’État n’est pas un instrument aux mains de la classe dominante comme dans la conception marxiste « traditionnelle » mais il est le produit d’un rapport de force entre les classes sociales. Sous le capitalisme, cela signifie que l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie se « cristallise » dans les institutions. Comme la lutte de classe ne peut en permanence prendre la forme de la guerre ouverte, l’État apparaît pour la réguler. La conflictualité sociale et le rapport de force entre bourgeoisie et prolétariat se traduisent alors dans le droit et dans les institutions. Une classe ouvrière puissante et bien organisée gagnerait des positions dans l’État : cela se traduirait par une législation plus avantageuse pour les salariées, plus de services publics, moins de répression… Et à l’inverse, si la bourgeoisie reprenait le dessus : (dé)régulation favorable aux patrons, démantèlement des services publics, dépense publique tournée vers la police et l’armée. Pour reprendre les termes du sociologue Pierre Bourdieu1 : l’État a une main gauche (les services publics, la redistribution par l’impôt, la législation dans ses dispositions protectrices pour les salariés) et une main droite (l’armée, la police, la prison). Et si la main droite nous frappe plus fort que la gauche ne nous caresse, c’est car le rapport de force nous est défavorable2.

Dans cette vision, l’État n’est pas neutre, il est certes du côté de la bourgeoisie, mais en même temps, il est déjà en partie de notre côté. L’enjeu est alors de partir à sa conquête et d’y acquérir le plus de positions possibles pour transformer la société : à la fois en faisant élire un maximum de personnes, en occupant des postes décisifs dans les institutions, en réécrivant la loi en notre faveur, en réorientant les financements vers les services publics etc, mais aussi en accompagnant la prise de pouvoir électorale par un mouvement social fort, capable de donner une base sociale à cette transformation par en haut. Élection + mouvement dans la rue = inversion du rapport de force défavorable imposé depuis 40 ans = transformation de la société dans notre sens. C’est la stratégie actuelle de la FI.

La base matérielle de l’État capitaliste

La perspective de la FI n’est pas absurde, elle redonne espoir à la partie la plus massive de notre classe qui cherche à se battre contre le racisme et le fascisme. Cependant, si nous sommes des révolutionnaires attaché·es au mot d’ordre de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste : « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », nous ne pouvons nous en contenter. Ces réformistes conséquents ne peuvent répondre à une question fondamentale pour nous : quelle est la base matérielle de l’État ? Ou pour le formuler autrement, qu’est-ce qui permet à un État d’exister et de perdurer ? 

On a dit plus tôt dans cet article que pour exister, l’État devait capter une partie de la richesse produite par la société, ne serait-ce que pour assurer son propre fonctionnement. Pour qu’un État existe, il faut donc que l’ensemble de la société produise plus que ce dont elle a besoin pour se reproduire. Il faut qu’il y ait un surplus, une quantité de richesse qui peut être mise de côté et ne pas servir immédiatement à la reconstitution de la force de travail qui l’a produite. L’État capte alors tout ou partie de ce surplus pour assurer son fonctionnement, au moins pour entretenir son personnel. Dans l’histoire, la forme de ce surplus, la façon dont il est accaparé et son usage ont énormément varié : il a servi à bâtir les pyramides des pharaons, à financer les banquets des empereurs romains, à construire la Grande muraille de Chine… Sous le capitalisme, la forme de ce surplus, c’est le capital ! Voilà sur quoi se fonde l’État moderne et voilà sans quoi il ne peut exister. Il n’y a pas d’État sans accumulation de capital, et quelle classe a le contrôle sur le capital ? La bourgeoisie. C’est en cela que l’État sous le capitalisme est intrinsèquement aux mains de la bourgeoisie, ce n’est pas une question de politiques menées ou d’origine sociologique des dirigeant·es. Il y a donc un lien indissoluble entre l’État et le capital, l’un ne peut aller sans l’autre : le rapport de production capitaliste (l’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie) produit un surplus sous forme de capital que l’État peut s’approprier, en échange, l’appareil d’État assure que ce rapport de production perdure dans le temps (par le droit et par la répression). C’est pour cela qu’Engels et Marx ont qualifié l’État de « comité de gestion de toute la bourgeoisie »3.

La concurrence entre les capitalistes tend à concentrer les capitaux aux mains d’une poignée de grands groupes, cette centralisation aboutit à ce que Lénine qualifiait de « fusion de l’État et du capital » ou « capitalisme monopoliste d’État » ou, pour le dire encore plus vite : l’impérialisme4.  Les grands blocs de capitaux semblent ne faire plus qu’un avec les appareils d’État sur le marché mondial ; comme le disait Charles Wilson, secrétaire d’État à la défense des États-Unis pendant la guerre de Corée : « ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique », ce qui est bon pour Total est bon pour la France et ainsi de suite. C’est cette concurrence entre blocs de capitaux indissociables de leur État qui dégénère en ces conflits qui continuent d’ensanglanter le globe5.

De cette unité entre capital et État découle le reste. Le militarisme est la caractéristique fondamentale de tout État impérialiste, sa première fonction est de faire la police à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières. Une fraction de la population se distingue alors car son existence dépend exclusivement de l’appareil d’État : ce sont la police, l’armée et les grands administrateurs. Ces derniers forment une bureaucratie d’État. Cela ne veut pas dire que l’État et les grands blocs de capitaux avancent toujours au même rythme ; l’État a une autonomie relative par rapport à la bourgeoisie et peut mener une politique autonome. Si la bourgeoisie a une vision a trop court terme des affaires, la bureaucratie peut intervenir pour assurer la continuité de l’accumulation : c’est la logique derrière les grandes nationalisations de l’après-seconde guerre mondiale. Les industriels français, trop pressés de faire fonctionner leurs usines au profit de l’impérialisme nazi, ont vu leurs usines confisquées à la libération pour relancer la machine économique de l’impérialisme français6.

De l’affrontement à la révolution : construire le double pouvoir

On ne peut pas s’approprier l’État, le réformer pour nous : sa base se trouve nécessairement dans le camp ennemi. On ne peut ni le gérer ni le conquérir, il faut l’affronter. Dans les luttes qui éclatent de plus en plus au grand jour sous la pression de l’approfondissement de la crise du capitalisme, il faut refuser toutes les stratégies pacificatrices. Nous ne serons évidemment pas les bons gestionnaires du capitalisme français. Les révolutionnaires doivent s’efforcer d’intervenir dans les luttes et de leur faire passer de nouveaux caps en terme d’organisation, jusqu’au point où la base est capable d’assumer l’exercice du pouvoir dans la société : la classe doit se doter de ses propres organes de gouvernement qui seront capables de transformer la société. Cette situation où l’État bourgeois fait face à une classe ouvrière organisée au point de contester sa légitimité à gouverner s’appelle le double pouvoir7. C’est ce qui a eu lieu entre février et octobre 1917 en Russie et c’est ce à quoi nous devons travailler quand les luttes s’intensifient.

Barnabé Bouchard, A2C Paris 18e
  1. Termes issus de son cours sur l’État au Collège de France (1989-1992) ↩︎
  2. Voir la recension de L’État, le pouvoir, le socialisme de Nicos Poulantzas dans le n°23 des Cahiers ↩︎
  3. Karl Marx et Friedrich Engels, le Manifeste du parti communiste, 1848 ↩︎
  4. Voir la brochure de Chris Harman, Crise du capitalisme et rôle de l’État, disponible sur marxist.org ↩︎
  5. Voir l’article Pourquoi le capitalisme mène à la guerre ? Dans le n°21 des Cahiers ↩︎
  6. Ce fut le cas de la presque intégralité du secteur minier mais aussi de Renault. ↩︎
  7. Voir l’article À quoi ressemblerait un pouvoir ouvrier ? Dans le n°9 des Cahiers ↩︎