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Moins de programmes électoraux, plus de politique !

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Coronavirus, surendettement des États, dérèglement climatique, affrontements guerriers entre puissances impérialistes, deux candidatures fascistes à 30 % d’intention de votes, etc. À ce niveau de crise du capitalisme, les élections présidentielles d’avril font figure d’un vote pour nous laisser choisir de quoi nous préférons mourir.
Les Cahiers d’A2C #01 – Mars 2022

Il y a 150 ans, Engels avait annoncé la trajectoire du capital, et l’histoire n’a cessé depuis de lui donner raison : « La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie ». Mais de la nécessité d’une révolution permettant le passage au socialisme à sa possibilité, les obstacles sont nombreux : « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », mais « les idées dominantes sont les idées de la classe dominante »1Selon deux analyses de Marx, qui figurent notamment dans le Manifeste Communiste.. Ces idées dominantes correspondent à celles qui reflètent l’organisation actuelle de la société, basée sur la compétition et la domination d’une minorité. Elles prennent des formes multiples, comme les idées réactionnaires, le racisme, le sexisme, le corporatisme… Mais elle prennent aussi la forme d’idées réformistes, qu’un changement progressif de la société serait possible : les patrons sont nécessaires mais il faudrait qu’ils soient moins assoiffés de profits, il faut des leaders, des chefs politiques mais plus proches du peuple, il faut intervenir dans les institutions existantes, politiques ou médiatiques, car elles ont autant voire plus d’impact que les mobilisations, il faut réformer la police ou la prison, etc.2Lénine, dans une des réponses à un courant qui se développe en Russie, « l’économisme » (voir plus bas). Il me semble qu’on peut élargir la sphère économique à toute forme de lutte sur un front spécifique, dans le sens où cette séparation détache celleux qui agissent contre une situation spécifique et la question plus globale de l’exercice du pouvoir, incarnée dans l’État.

La théorisation du réformisme

C’est Éduard Bernstein le premier qui entreprend de critiquer la perspective révolutionnaire dans ce qui est connu comme la première théorie systématisée du réformisme. Mais comme il le rappelle dans son ouvrage publié en 1899, Socialisme théorique et social-démocratie pratique, il ne fait que rendre compte d’un point de vue théorique de ce que son parti (le SPD, Parti ouvrier socialiste allemand) qui se prétend révolutionnaire, fait déjà en pratique.

Bernstein prétend réviser Marx sur trois aspects : il n’y a plus de crise générale du système, pas de polarisation de classe (les classes moyennes se maintiennent, de larges couches du prolétariat les rejoignent), pas de paupérisation (la situation économique et politique du prolétariat s’améliore). Il n’y a donc plus besoin d’un changement révolutionnaire pour passer du capitalisme au socialisme, puisque le capitalisme devient progressivement socialiste. Pour mener à bien ce processus, il n’est donc pas nécessaire de dissoudre l’État existant, comme l’affirmait Marx dans ses écrits sur la Commune de Paris. Au contraire, il est nécessaire d’acquérir une majorité parlementaire. Réforme et révolution sont deux moyens différents de parvenir au même but mais « tout but final fixé d’avance ou allant à l’encontre du mouvement est irrationnel ». Les socialistes devraient poursuivre une politique de réformes au sein du système (objectifs immédiats), sans se soucier de la réalisation du but final (lointain), proposition résumée dans la formule restée célèbre : « ce qu’on appelle d’habitude le but final ne m’est rien, le mouvement est tout ».

Réforme ou révolution

Réforme sociale ou révolution ? paraît en 1899. C’est une compilation d’articles écrits par la dirigeante révolutionnaire Rosa Luxemburg. Elle est alors elle aussi membre du SPD. Elle y porte le débat sur la façon d’obtenir un changement social. Elle rappelle que les révolutionnaires sont favorables aux réformes, c’est le moyen par lequel un mouvement commence à trouver les forces d’affronter le système dans son ensemble. Mais en dernier ressort, les réformes ne peuvent être acquises sans une remise en question du pouvoir de l’État, basée sur une activité de masse par en bas.

Elle montre que la nécessité du socialisme repose sur l’analyse marxiste selon laquelle le régime capitaliste fera naître de lui-même, à partir de ses propres contradictions internes, le moment où son équilibre sera rompu et où il deviendra proprement barbare. Elle explique que si les réformistes admettent eux aussi ces contradictions internes du capitalisme, ils veulent les émousser, les amoindrir, là où les révolutionnaires veulent les supprimer par un renversement révolutionnaire de la société. Quel que soit le sujet, il y a donc toujours un choix qui s’opère entre les méthodes réformistes qui espèrent des négociations ou des améliorations liées aux prochaines élections, et celles des révolutionnaires qui militent pour l’action de masse par en bas, immédiate. Rosa Luxemburg indique que les deux approches ne sont pas compatibles. Réforme sociale et révolution ne sont donc pas deux moyens différents vers le même but, mais deux buts différents. Pour les révolutionnaires, les réformes sont un moyen vers le but qui est l’émancipation des travailleur·euses.

Les deux âmes du socialisme

Bernstein écrit à un moment où le capitalisme allemand n’a pas connu de crises depuis 20 ans, les salaires augmentent et l’État introduit des rudiments de protection sociale. Mais dès 1900 une crise profonde éclate. Le niveau de vie des travailleur·euses cesse de progresser, et les liens entre les cartels et l’État conduisent non pas à un développement pacifique comme le pronostiquait Bernstein, mais à des clashs de plus en plus importants entre États rivaux. Cela débouche quelques années plus tard sur la Première Guerre mondiale. Et bien qu’en théorie le SPD avait rejeté formellement les analyses de Bernstein, il a continué d’évoluer en pratique vers des positions réformistes, allant jusqu’au vote des crédits de guerre par la fraction parlementaire du SPD.

La situation peut sembler très différente aujourd’hui de celle du début du 20e siècle. Il devient difficile de nier que le capitalisme est dans une crise grave et que les antagonismes de classes se développent. Certain·es y voient la mort inéluctable du réformisme, comme l’illustre par exemple les annonces sur les réseaux sociaux du « jour d’après » qui promettaient des barricades à la sortie du confinement. Mais en fait, les idées dominantes ne se remettent pas en question si facilement, surtout quand on est isolé·e, donc impuissant·e. De nombreuses analyses expliquent le problème dans les excès du capitalisme plutôt que dans sa dynamique même (seraient en cause la finance, le néolibéralisme, la mondialisation, les policiers mal formés). Et surtout, l’idée persiste que ce n’est pas la classe ouvrière qui doit et peut assurer une organisation alternative de la société, c’est l’État qui pourrait être un instrument au service de la satisfaction des besoins humains. Une bonne illustration peut être trouvée dans la tribune « Plus jamais ça ! », publiée en mars 2020 – donc en plein confinement – par 18 organisations dont Attac et la CGT, qui expliquait notamment que « En mettant le pilotage de nos sociétés dans les mains des forces économiques, le néolibéralisme a réduit à peau de chagrin la capacité de nos États à répondre à des crises comme celle du Covid. » Il faut donc que l’État reprenne la main pour amoindrir les dégâts, au moment où toutes les luttes collectives de notre classe sont suspendues.

Il y a un texte incontournable d’un révolutionnaire américain, Hal Draper. Il rompt en 1940 avec le trotskisme orthodoxe sur la question de la nature des États qui se revendiquent du socialisme, la Russie et l’Union soviétique, alors que les gens restent exploité·es et opprimé·es. Cela le pousse à revenir sur l’essence du socialisme. Dans les Deux âmes du socialisme, il écrit : « Retournons donc aux racines. Les pages qui suivent se proposent d’examiner la signification du socialisme historiquement, d’une manière nouvelle. Il y a toujours eu différentes « espèces » de socialisme, et elles ont été habituellement divisées entre réformistes ou révolutionnaires, pacifiques ou violentes, démocratiques ou autoritaires, etc. Ces divisions sont réelles, mais il en existe une autre, sous-jacente. Tout au long du mouvement et des idées socialistes, la coupure fondamentale s’est faite entre socialisme par en haut et socialisme par en bas. »

La conscience contradictoire de notre classe

Pour expliquer l’emprise des idées réformistes dans notre classe, il y a dans la tradition révolutionnaire l’idée assez répandue qu’elles seraient le résultat d’une influence extérieure à notre classe, celle des petits-bourgeois ou des bureaucrates. C’est Engels qui a le premier utilisé ce concept pour expliquer le conservatisme croissant de secteurs de la classe ouvrière britannique. Mais on retrouve aussi cette idée dans les analyses de Rosa Luxemburg pour qui le réformisme est la théorie « d’éléments petits-bourgeois venus au parti ». Et c’est souvent Lénine qui est cité en référence. Lorsqu’il cherche à comprendre les racines économiques qui ont rendu possibles la guerre mondiale et le basculement de la IIe Internationale dans le chauvinisme, il en arrive à la conclusion, dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, qu’il existe au sein de la classe ouvrière une aristocratie qui véhicule les idées réformistes, une couche de travailleur·euses acheté·es par les superprofits que les capitalistes réalisent grâce à l’impérialisme.

Ces analyses conduisent celles et ceux qui y adhèrent à la conclusion logique que les travailleur·euses du nord profitent de l’exploitation de ceux du sud, et que les travailleur·euses « privilégié·es » – du fait de leur salaire plus élevé ou de leur contrat de travail plus stable – sont plus réformistes que les travailleur·euses précaires ou mal payé·es. Il faudrait donc s’adresser à la fraction supposée spontanément révolutionnaire (les travailleur·euses du sud ou les précaires et les chômeur·euses), et dénoncer en parallèle la corruption économique et politique des autres. Il existe pourtant de nombreuses études qui démontrent la non consistance du concept d’aristocratie ouvrière, en plus des nombreuses expériences de luttes qui fournissent des contre-exemples pratiques.3Voir par exemple « Le mythe de l’aristocratie ouvrière », écrit par Charlie Post, un révolutionnaire américain.

En fait, les idées réformistes sont d’abord le produit de l’expérience contradictoire que font les travailleur·euses. On doit au révolutionnaire italien Gramsci la mise en relief de la conscience contradictoire des travailleur·euses. Il reprend le fil des analyses de Marx selon lesquelles « les idées dominantes sont les idées de la classe dominante » mais que « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Pour lui, les travailleur·euses sont dominé·es par les idées de la classe dirigeante, appelées « le sens commun », selon lesquelles le capitalisme est l’ordre naturel des choses sur lequel iels ne peuvent agir. Si ces idées sont acceptées, c’est qu’elles apparaissent cohérentes avec la situation de mise en concurrence dans laquelle iels se trouvent en permanence, pour trouver un travail par exemple, et qui les amènent à penser que c’est dans la nature de l’homme, indépendamment des classes sociales qui structurent la société. Mais lorsqu’iels se retrouvent en situation d’agir collectivement, les travailleur·euses développent également des idées de « bon sens », qui sont celles de la coopération et de la solidarité. À cette expérience contradictoire, entre l’organisation de la société basée sur la concurrence et la lutte collective, correspond une conscience contradictoire, une remise en question partielle du sens commun, un sentiment réformiste.

La pratique des luttes collectives est donc fondamentale pour commencer à rompre avec les idées dominantes et développer « du bon sens », c’est-à-dire une conscience, cohérente avec l’expérience des luttes collectives, qui se pérennise.

L’expérience de la révolution russe de 1905 allait d’ailleurs fournir une occasion de poursuivre le débat sur les erreurs de la stratégie réformiste, en permettant de reposer le lien entre lutte économique et lutte politique sous un jour nouveau. Rosa Luxemburg a rédigé en 1906 la brochure Grève de masse, parti et syndicat, dans laquelle elle s’emploie à critiquer la séparation mécaniste entre les luttes économiques et les luttes politiques. Elle y décrit la vague de grèves en Russie sur 10 ans, de 1896 à 1905. Elle démontre que lorsqu’un grand nombre de travailleur·euses se met en grève, c’est un défi à la fois pour le pouvoir économique et le pouvoir politique de l’État. Elle montre comment, en Russie en 1905, les travailleur·euses ont, à travers leurs luttes, transformé leurs idées politiques et acquis le pouvoir de changer la société. Comment l’économique se transforme en politique et inversement.

La grève de masse casse la séparation entre économique et politique, inhérente au réformisme (aussi bien qu’à son symétrique, le syndicalisme). Elle fusionne la lutte pour des réformes au sein de la société capitaliste et la lutte pour le renversement révolutionnaire de la société. (« la journée de 8 heures et des armes », selon la formule du dirigeant révolutionnaire russe L. Trotsky)

Le plus haut degré de cette jonction est atteint par la création d’une nouvelle forme d’organisation, les soviets (conseils ouvriers), organe de contrôle des travailleur·euses leur permettant de débattre, décider et mettre en œuvre les choix économiques comme politiques sur la base de leurs intérêts propres, et donc constitutif d’un pouvoir alternatif.

Plus de politique au sein des luttes !

Rosa Luxemburg met en avant les évolutions incroyables de la conscience des travailleur·euses au cours des luttes. Mais n’est pas analysé le fait que ce processus est loin d’être homogène. Pourtant, les expériences révolutionnaires passées nous montrent que si une partie de notre classe, souvent celle déjà militante, tend à rompre avec les idées réformistes, les millions de personnes qui entrent dans la lutte pour la première fois tendent plutôt à s’identifier avec les courants qui leur apparaissent moins utopiques. Dans la révolution russe de 1917, l’écrasante majorité des membres des soviets soutenait le gouvernement provisoire après la révolution de février. Les luttes qui se développent à partir de 1934 en France se traduisent par un afflux de militant·es au Parti communiste, mais aussi à la SFIO (ancien PS). La période de radicalisation qui suit mai 1968 permet à la SFIO de se régénérer sous la forme du Parti socialiste, etc.

La réponse que le dirigeant révolutionnaire russe Lénine apporte au développement de « l’économisme » est ici utile. À la base de ce courant, la conviction que la social-démocratie (les marxistes révolutionnaires), pour sortir de la marginalité, doit effectuer un tournant vers l’agitation et doit donc concentrer son travail non pas sur la lutte politique contre l’autocratie tsariste, mais dans le développement des luttes économiques des travailleur·euses. Les travailleur·euses apprendraient ainsi, par l’expérience de la lutte elle-même, qu’il y a besoin de politique. Mais la théorisation de cette pratique conduit à s’accorder avec Bernstein sur la séparation entre la lutte immédiate et le but ultime, et à acter la séparation entre les luttes économique et politique, en proposant de se concentrer sur les premières.

Lénine adhère au début au tournant vers l’agitation. Mais pour lui, les théorisations qui en sont faites conduisent inévitablement à un abandon de l’hégémonie du prolétariat en instituant une division du travail dans laquelle les travailleur·euses se limitent à la lutte économique, syndicale, laissant les luttes politiques être menées par d’autres courants (à l’époque, notamment la bourgeoisie). Ce faisant, les révolutionnaires trahissent la révolution. La réponse qu’il élabore se trouve dans différents textes4« Protestation des social-démocrates de Russie » est la réponse première, mais Que Faire ? est son écrit le plus connu sur la question.. Il écrit par exemple :

« D’une part, le mouvement ouvrier se dissocie du socialisme : on aide les ouvriers à mener la lutte économique, mais on ne leur explique pas du tout ou pas assez les buts socialistes et les objectifs politiques du mouvement dans son ensemble. D’autre part, le socialisme se dissocie du mouvement ouvrier : les socialistes russes recommencent de plus en plus à dire que la lutte contre le gouvernement doit être menée par les intellectuels avec leurs propres forces, car les ouvriers se cantonnent dans la lutte économique. »

Pour Lénine, la tâche des socialistes est de contribuer à la fusion de la lutte économique et de la lutte politique. Refuser de poser clairement des tâches politiques au sein du mouvement, mène à penser que les luttes spontanées sont suffisantes ce qui conduit au suivisme : on commente les flux et reflux des luttes, plutôt qu’on ne les fait progresser. Cela éloigne des possibilités pour notre classe de se penser elle-même comme classe dirigeante.

« La conscience de la classe ouvrière ne peut être une conscience politique véritable si les ouvriers ne sont pas habitués à réagir contre tout abus, toute manifestation d’arbitraire, d’oppression et de violence, quelles que soient les classes qui en sont victimes ; à réagir justement du point de vue social-démocrate, et non de quelque autre point de vue. »

Lénine rejette l’idée que la conscience de la classe ouvrière peut se développer graduellement sur la base de l’accumulation des luttes économiques. Cela le conduit à redéfinir les sphères économiques et politiques : se cantonner à revendiquer des améliorations économiques, y compris à l’échelle nationale et sous un aspect contraignant pour la classe dirigeante (une loi par exemple), c’est maintenir la classe ouvrière sous la domination de la bourgeoisie car cela l’empêche de devenir l’acteur politique dirigeant. Plus on cantonne les luttes à de simples revendications économiques, plus les questions politiques relèvent alors d’autres sphères, de l’activité électorale ou de la propagande des partis.

La traduction concrète de cette logique, en cette période électorale ? Comme l’indiquait l’édito du précédent numéro, « nous faisons nôtre le slogan zapatiste « Votez, ne votez pas, on s’en fout ; Organisez-vous ! » ». Et face à la barbarie qui s’annonce, nous qui « ne sommes rien », soyons réalistes, devenons tout.

Vanina (Paris 20e)

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