Les mineurs ne sont pas protégés parce que fragiles, mais fragilisés par le modèle politique actuel.
Tal Piterbraut Merx, La domination oubliée, 2024, Editions Blast
Tal Piterbraut Merx était une militante queer, chercheuse en philosophie. Dans La domination oubliée, ouvrage issu de sa thèse inachevée1, il nous propose une méthode pour dé-naturaliser la relation adulte enfant afin de la politiser et faire émerger des pistes d’émancipation.
La construction politique du groupe des enfants
Au XVIIIe siècle, les théories du contrat social basent l’autorité politique sur le consentement plutôt que sur un pouvoir divin. Mais leur sujet politique demeure l’homme blanc, bourgeois et père de famille. Femmes, enfants, personnes non blanches et prolétaires sont exclus du champ politique, leur infériorité étant justifiée par leur prétendue nature. Reléguée à la sphère privée, la famille échappe ainsi à la critique des rapports de pouvoir.
Darwin dépeint l’enfant comme « laissée intacte par les transformations qu’implique tout processus de civilisation ». Il pourra échapper à son statut animal grâce à l’éducation. Les théories du développement de l’enfant se sont construites avec ce biais épistémologique : on n’étudie pas l’enfant comme sujet à part entière avec ses capacités propres, mais comme un adulte en devenir.
Ainsi les adultes définissent les critères qui permettent d’être reconnu comme sujet politique : l’Adulte serait rationnel, autonome et l’Enfant au contraire, immature et dépendant. Les institutions sont construites sur ces bases et participent ainsi à maintenir activement la domination adulte. Au besoin, elles participent à la répression, l’exclusion et la silenciation des jeunes personnes lorsqu’iels se rebellent.
Tal développe les points communs entre la domination patriarcale (théorisée par les féministes matérialistes) et la domination adulte : naturalisation de ces catégories et relégation à la sphère privée, hors du champ politique. Il pointe cependant la façon dont cette pensée féministe, en persistant à naturaliser la catégorie enfant, mène à une forme de compétition entre des groupes opprimés. Ce qui empêche l’élaboration d’une stratégie commune qui aurait comme but la disparition complète de ces catégories, qui ne servent qu’à maintenir la domination.
Penser l’exploitation des jeunes personnes, pour aller vers l’émancipation de toustes
Tal identifie les institutions qui vulnérabilisent les jeunes personnes en les privant d’autonomie2 : le statut juridique de minorité -que Tal évoque « comme enregistrement et consécration d’un rapport de pouvoir »-, la famille, et finalement l’école. À rebours d’un clivage entre les enfants scolarisés et les enfants qui travaillent, Tal propose de penser « l’appropriation temporelle » comme « le processus d’accaparement des activités intellectuelles et matérielles de la classe des enfants par le groupe des adultes ». L’éducation n’est pas faite pour être source d’émancipation, mais « une incorporation forcée et non rémunérée des normes sociales et politiques capitalistes ».
C’est là que nos analyses divergent. Il y a des intérêts immédiats certains à la domination des enfants par le groupe des adultes : obéissance, dirty care3, violences sexuelles… Néanmoins, la domination adulte profite avant tout au système capitaliste. Tal l’admet quand elle dit que « dans le cas du travail scolaire, l’extorsion sert la reproduction de l’ordre capitaliste et bénéficie donc moins au groupe des adultes en général qu’aux classes sociales dirigeantes ».
Cette articulation mériterait d’être davantage développée. Après avoir identifié la famille et l’école comme bases matérielles de l’exploitation, il faut aussi analyser comment le capitalisme façonne ces institutions et organise la reproduction de la domination adulte. Sans cela, le risque est de penser les adultes comme un groupe aux intérêts communs, indépendamment des rapports de classe.
Il semble donc essentiel de réaffirmer la centralité de la classe des travailleur.euses : les rapports de domination s’inscrivent dans une société structurée par le capitalisme et seule notre classe peut transformer radicalement la société.
Les lycéen.nes, c’est la classe !
Le mouvement lycéen qui a débuté à Mayotte et s’est étendu à la banlieue parisienne puis au reste de la France comme un feu de paille, met en lumière le potentiel révolutionnaire des jeunes personnes. La lecture précieuse du travail de Tal Piterbraut Merx nous donne une perspective enthousiasmante : ce n’est plus un mouvement qui naît de la fougue d’une jeunesse déraisonnable et hors de contrôle, mais la conscientisation massive et rapide d’une frange de notre classe qui se met en grève. La perspective stratégique est claire : on ne rejoint pas le mouvement pour protéger les enfants, on le rejoint en alliance avec les jeunes personnes pour notre émancipation collective.
Vive la grève générale enfantiste !
Jalel (A2C Rennes)
illustration: manifestation du 6 octobre à Rennes