Le meurtre de Lyhanna en juin dernier a déclenché un mouvement inédit (voir notre article « Pour Lyhanna et toustes les autres, riposte féministe et anti-carcérale » sur le site d’A2C). Dans de nombreuses villes, des centaines de personnes dont des militant·es féministes et enfantistes se sont rassemblé·es pour dénoncer les manquements de l’institution judiciaire qui avait échoué à protéger une enfant de son agresseur alors que ses exactions étaient déjà connues. Ces mobilisations donnent de l’écho au combat contre une société qui considère trop souvent les enfants comme des êtres de second rang sur lesquels toutes sortes de violences peuvent s’exercer. Nos camarades ont activement participé au mouvement dans plusieurs villes. Cette mobilisation est riche de potentiels malgré certaines limites ou contradictions : promotion de la « loi intégrale » portée par la coalition féministe opposée à un féminisme et un enfantisme explicitement anti-carcéraux, difficulté à faire le lien avec les violences envers les mineur·es sans-papiers et la nécessité persistante de porter des arguments antifascistes et antiracistes. Nous avons interrogé cinq de nos camarades pour éclairer les enjeux de la suite du mouvement en septembre.
La rentrée sera marquée par plusieurs mobilisations (le 7 septembre pour une grève enfantiste, le 15 appel à la grève dans le social) ainsi que la perspective d’un nouveau texte de loi intégrale. Comment pensez-vous intervenir dans cette séquence ?
Juliette (Marseille) : À Marseille, dans le mouvement « Bloquons tout », les secteurs du social et médico-social étaient au cœur des mobilisations. On va donc essayer de relancer ces réseaux. Il va s’agir de réussir à articuler les revendications entre les grèves dans ces secteurs et les mots d’ordre féministes et enfantistes, notamment autour des VSS.
Shems (Marseille) : Il y a aussi le 20 septembre contre la loi « permis de tuer ». À la Marche des Solidarités à Marseille, les camarades sont très motivé·es pour intervenir, mais il faut encore réfléchir aux revendications et arguments à porter dans les rassemblements pour Lyhanna.
Lucie (Saint-Brieuc) : La séquence autour de Lyhanna réactive aussi une question enfantiste : comment ouvrir des espaces où les enfants peuvent être considéré·es et se vivre comme des sujets politiques ? À Saint-Brieuc, il n’y a pas vraiment de collectif enfantiste. C’est donc intéressant de voir si cette question peut être posée dans cette séquence, et dans quelles conditions. Je voulais parler de ce que le collectif en lutte avec les sans-papiers va faire dans la perspective de la grève antiraciste du 18 décembre. Notre entrée c’est que les lois déforment le travail social, notamment les lois anti-immigration qui amènent des travailleur·euses sociaux·ales à mettre à la rue, dans des conditions hallucinantes, des personnes en fin de parcours asile, pour ne citer qu’un exemple. Du coup pour travailler à la construction de la grève du 18 décembre, on va mener une campagne d’occupation dans des institutions, pour essayer de pointer comment nos métiers sont assujettis au racisme d’État et imposer l’enjeu d’une grève antiraciste chez les travailleur·euses. Et je me dis qu’en fait cette technique là, elle pourrait être généralisée à ce dont on parle là.
Alice (Paris) : À Nous Toutes, les camarades ne sont pas très chaudes pour la grève du 7, parce qu’elles considèrent que c’est demander aux plus précaires de sacrifier une journée de salaire. La grève du 15 n’est pas vraiment discutée non plus. Il faut encore pousser les arguments collectivement.
Kim (Rennes) : À Rennes, on prépare une réunion publique pour discuter de la loi intégrale car on sait que les débats vont continuer sur cette question. ça semble important de les articuler avec des revendications en lien avec le 19 septembre. Défendre qu’il n’y a pas d’un côté des bons flics qui reçoivent les victimes de VSS et des mauvais flics qui tuent les jeunes racisé·es, que c’est la même institution. Aussi être présent·es dans les mobilisations du secteur social et pouvoir dire : en tant que travailleur·euses, on sait qu’il y a bien mieux à faire qu’une loi intégrale.
Face aux arguments qui séparent les fronts féministe et enfantiste, quels arguments développer pour pousser à une mobilisation commune autour du 14 novembre – journée des droits des enfants – et le 25 novembre – journée de lutte contre les VSS ?
Juliette : Je pense qu’il s’agit surtout de convaincre les collectifs enfantistes de se mobiliser ensemble, que ça ne va pas invisibiliser leurs revendications. Un des arguments un peu massue, c’est le nombre d’agresseurs qui ont eux-mêmes été agressés enfants. Ça montre la profondeur du système et comment l’inceste peut être à la base du patriarcat et du cycle des violences. C’est un argument qui fait revoir le problème très profondément. On sait que des personnes sexisées exercent des violences sur les enfants, mais c’est justement dans les mouvements et les luttes communes qu’on pourra dépasser ces questions. Et puis il y a la question de la famille. Plus c’est la merde économiquement, plus la famille devient le seul endroit d’interdépendance économique permettant de survivre, et plus on est vulnérable aux violences familiales. Il y a donc un lien avec les luttes sociales. De même sur les questions antiracistes. Quand on poussait pour faire ensemble avec les collectifs de mineur·es isolé·es, on nous a rétorqué : “mais là la question, c’est les enfants donc il faut parler plus du fait qu’ils sont mineurs que du racisme”, ce qui est absurde. Notre tâche c’est de montrer ce à quoi on fait face et donc quels sont nos intérêts communs stratégiques, au-delà d’une analyse de position dans l’échiquier des oppressions.
Alice : Pour l’instant à Paris, c’est l’option de deux manifestations distinctes qui l’emporte. Je rejoins Juliette : si tu subis des violences enfant, tu as beaucoup plus de risques d’en subir adulte et d’en faire subir. L’inceste est donc un point central. Aussi, face aux critiques du mouvement enfantiste sur les violences commises par les femmes, il faut rappeler que, majoritairement, ces violences ne sont pas sexuelles. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de violences, mais il faut le prendre en compte. À l’inverse, il y a les violences vicariantes, quand les enfants assistent aux violences faites aux femmes, notamment dans les violences conjugales. Et quand les violences sont commises entre enfants, il y a souvent un écart d’âge, et c’est en écrasante majorité le petit ou la petite dernière qui les subit. Donc il y a quand même un rapport d’âge qui se reproduit.
Lucie : Je suis d’accord avec l’enjeu de mettre la famille au centre. La naturalisation de l’enfance permet de justifier la protection par un statut qui prive de droits au nom de la vulnérabilité. La protection peut donc aussi devenir une manière de priver de droits, notamment en faisant du dehors de la famille un espace présenté comme dangereux.
Juliette : C’est vrai, les situations d’éducation mettent des gens dominé·es en position d’être éducables, c’est un des ressorts de tous les systèmes d’oppression. Il y a plein de catégories de personnes qui peuvent vivre des violences qui ressemblent à celles que les enfants doivent vivre. Les personnes handicapées, les femmes, les personnes colonisées, il y a les mêmes processus civilisationnels : protection-violence, protection-domination. Et puis il y a beaucoup de meufs qui se mobilisent en tant que daronnes pour leurs enfants, contre le racisme, avec des arguments féministes. Il faut donc leur faire de la place dans le mouvement, avec des revendications pour elles, tout en disant que ce n’est pas parce qu’on est mère qu’on ne peut pas faire subir de violences à ses enfants.
Kim : Pour moi, c’est le même débat que sur les autres oppressions. Est-ce qu’on essaie de construire des mobilisations qui posent l’ensemble des questions ? En termes d’analyse, l’oppression des femmes et celle des enfants ont une source commune, et il y a donc une nécessité à mener la lutte ensemble. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de contradictions, ni que des femmes ne peuvent pas faire subir des violences. Mais l’argument ne tient pas si on regarde les violences commises contre les enfants, dont une grande partie sont commises par d’autres enfants. La question n’est donc pas la pureté des catégories. C’est plutôt : stratégiquement, comment peut-on combattre ces oppressions ? Dans le cadre du 25 novembre, le mouvement enfantiste peut profiter de la locomotive du mouvement féministe. Beaucoup de gens vont venir aux manifestations en disant que ces violences sont terribles, sans forcément les articuler ni les penser comme des rapports sociaux structurels. Le mouvement enfantiste a donc intérêt à se lier au mouvement féministe, et celui-ci à affiner sa critique de l’oppression des femmes en la liant à la famille et à son rôle dans le capitalisme. Construire une mobilisation commune ne sera pas simple, mais c’est nécessaire.
Propos recuillis par Kim Attimon(Rennes)