Figure majeure du militantisme marxiste du XXe siècle, C.L.R. James (1901-1989) s’est particulièrement impliqué dans la lutte contre le racisme et l’impérialisme, ainsi que dans la construction d’organisations révolutionnaires. Ayant vécu et milité à Trinité-et-Tobago, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, il y a mené un double combat intellectuel et politique : convaincre le mouvement noir de s’organiser par en bas, et persuader le mouvement marxiste de la centralité de la lutte antiraciste.
Les Cahiers d’A2C #24 – octobre 2026
CLR James s’est évertué à travers son activité militante et ses productions théoriques à démontrer qu’on ne se débarrassera pas du racisme sans mettre fin au capitalisme, et qu’on ne mettra pas fin au capitalisme sans placer la solidarité contre le racisme au cœur de ce combat.
Il a mené ses luttes dans un contexte bien particulier, avec d’un côté l’affaiblissement du mouvement marxiste sous les coups de boutoir du stalinisme, et de l’autre l’émergence d’un mouvement de masse au sein de la population noire aux États-Unis, dominé par des politiques nationalistes et des figures telles que Marcus Garvey.
Si son œuvre majeure, Les Jacobins noirs, reste l’une des analyses les plus précises de la révolution haïtienne, cet article ne portera pas sur cet ouvrage. Il s’appuiera plutôt sur une série d’articles que C.L.R. James a écrits entre 1935 et 1967, rassemblés dans le recueil intitulé Sur la question noire aux États-Unis, et sur d’autres articles disponibles en ligne1.
Le racisme vient d’en haut
Le racisme ne relève pas d’une quelconque nature humaine et bien qu’il s’exprime à tous les niveaux de la société et de la vie publique pour celles et ceux qui le subissent, chez C.L.R. James, le racisme s’est forgé à partir des nécessités de la bourgeoisie pour son hégémonie. Les préjugés racistes qui traversent notre classe sont réels, mais ne sont que les conséquences directes d’un racisme d’abord conçu et administré par en haut.
Dans « Une histoire des Noirs aux États-Unis » (1943), James démontre que ce sont les nécessités du capital qui ont systématisé l’idéologie raciste :
« L’importance des Noirs en tant que force révolutionnaire s’est accrue avec le développement de l’économie américaine. Cependant, les préjugés raciaux contre les Noirs se sont eux aussi développés. Entre 1830 et 1860, poussés par la contradiction croissante entre la démocratie bourgeoise en pleine expansion aux États-Unis et les besoins de l’économie esclavagiste, les planteurs sudistes cultivèrent la théorie de l’infériorité des Noirs à un degré dépassant de très loin celui des premiers temps de l’esclavage. Afin de vaincre la menace terrible que constituait l’unité des Blancs et des Noirs, la « plantocratie » sudiste éleva la conscience raciale au rang de principe. Tout le pays fut imprégné de cette idée. Ainsi, tout en étant de plus en plus intégrés à la production – une intégration qui devient de plus en plus un processus social – les Noirs sont devenus de plus en plus conscients que jamais de leur exclusion des privilèges démocratiques en tant que groupe racial séparé de la communauté. Ce phénomène dual est la clé de l’analyse marxiste de la question noire aux États-Unis. »
La centralité et la nécessité d’un front antiraciste par en bas
L’analyse que fait C.L.R. James de la société et de la lutte des Noirs aux États-Unis combine une démonstration de la nécessité absolue d’un front spécifique contre le racisme et de sa place centrale dans l’affrontement de classe.
« Le parti encourage les masses noires à chercher l’aide du mouvement ouvrier pour organiser leur propre défense à toutes les étapes de leur lutte pour les droits démocratiques. Mais, dans son agitation, il les encourage à agir ainsi dans un but précis et prioritaire ; la satisfaction de leurs propres revendications démocratiques. Sous aucun prétexte, l’objectif spécifique d’une telle alliance doit être noyé sous les termes généraux de la lutte pour le socialisme. »
Dans « Une histoire des Noirs aux États-Unis » (1943), James montre comment la communauté a brisé la ségrégation à l’embauche par le blocage et la manifestation :
« En 1935, les Noirs de Harlem firent une manifestation spontanée contre […] le fait qu’ils n’étaient pas employés dans les magasins de Harlem. Les manifestations marquèrent le début d’un mouvement qui amena des corrections substantielles à cette injustice. » ou encore « En 1941, la communauté de Harlem organisa et mena à la victoire une manifestation contre le refus d’employer des Noirs comme conducteurs d’autobus. »
En 1941, le mouvement ouvrier noir exige la fin de la ségrégation dans l’industrie de guerre. A. Philip Randolph menace le gouvernement d’organiser une Marche sur Washington de dizaines de milliers de Noirs. Sous la pression de cette menace, le président Roosevelt est contraint de créer un comité pour interdire la discrimination dans la défense.
Dans « Le pogrom racial et les Noirs » (1943), James documente les dangers d’un antiracisme qui vise plutôt à négocier et s’appuie sur des représentants plutôt que sur l’auto-organisation par en bas : Alors que des foules racistes lynchent les Noirs sous la protection de la police, les dirigeants officiels se précipitent vers le maire pour le supplier d’émettre des appels au calme et des commissions d’enquête. Malgré le refus du maire et la complicité de la police, ces notables s’obstinent à solliciter l’État qui protège les émeutiers. À l’inverse, James met en avant la réponse immédiate de la base, documentée dans le Baltimore Afro-American ou le New York Amsterdam News : l’auto-défense organisée, rue par rue et usine par usine, refusant de déléguer la sécurité des opprimés à leurs bourreaux.
Avec une stratégie de classe
Dans son analyse des émeutes de Chicago de 1919, James démontre que le mouvement de masse par en bas doit s’armer d’une stratégie de classe. Il rappelle que les travailleurs noirs et blancs s’étaient unis au sein du Stockyards Labor Council et commençaient à mener une campagne à travers tous les quartiers populaires de la ville appuyée par des grèves et des manifestations de plusieurs dizaines de milliers de personnes. CLR James décrit précisément comment, face à cette unité, l’État et le patronat ont cherché à fracturer la classe en menant des offensives racistes pour opposer les travailleurs (agents provocateurs, incendies, occupations policières des quartiers noirs) et comment la solidarité concrète forgée dans la lutte et sur les lieux de travail a permis de riposter collectivement.
Pour CLR. James, la reconnaissance de la centralité d’un front qui prend en charge de manière autonome la lutte contre le racisme doit être combinée à une stratégie de masse visant à impliquer l’ensemble de la société. Dans « The Labor Unions Must Smash Jim Crow » (1943), James exige que les syndicats ouvriers blancs s’emparent des revendications antiracistes et utilisent l’arme de la grève pour détruire la ségrégation.
Au sein de ce front autonome, la question de classe est primordiale. L’intégration massive des travailleurs noirs dans l’industrie lourde est, pour James, une donnée décisive. Dans « The Negro in Steel » (1939), il rappelle que les travailleurs racisés occupent les postes les plus exploités de la production capitaliste. Cependant, James prévient formellement : l’hégémonie ouvrière au sein du mouvement antiraciste ne signifie pas qu’il faille réduire ses revendications aux seules questions syndicales (salaires, temps de travail). Dans « Une histoire des Noirs aux États-Unis » (1943), il insiste :
« La lutte principale des masses noires des États-Unis a été et […] continuera à être leur lutte pour les droits démocratiques en tant que minorité nationale opprimée. Leur entrée dans les rangs des organisations ouvrières n’amoindrit pas leur sens de l’oppression nationale. Au contraire, elle l’accroît. »
Les travailleur·ses racisé·es se battent pour des mots d’ordre qui débordent l’usine : le droit à la vie face à la police, la liberté de circulation, l’abolition des humiliations institutionnelles.
Articuler avec la lutte des classes : faire de l’étincelle antiraciste un catalyseur
« Le lien dans la lutte pour les droits démocratiques des Noirs se situe entre la communauté noire dans son ensemble et le mouvement ouvrier, et non pas entre le seul prolétariat noir et le prolétariat blanc. »
Si un mouvement autonome est la condition pour se battre spécifiquement contre le racisme, l’affrontement ne peut être gagné sans une articulation avec la lutte des classes : James défendra dans toute son élaboration théorique et dans ses interventions dans le mouvement aussi bien qu’au sein des organisations révolutionnaires au sein desquelles il s’organisait que les syndicats et les travailleur·ses blanc·hes doivent s’emparer de ces revendications pour construire des grèves antiracistes.
James théorise l’action autonome des racisé·es comme une étincelle (« The Place of the Negro Is in the Vanguard » – 1939). Mais pour que cette étincelle devienne un catalyseur capable de faire véritablement masse, le mouvement ouvrier ne doit pas jouer les pacificateurs. Dans « Histoire des Noirs aux États-Unis », James dicte la conduite des syndicats :
« Le mouvement ouvrier doit éviter d’apparaître d’une manière ou d’une autre comme « gardien de la paix » soucieux uniquement de restaurer le statu quo. […] la meilleure façon de s’assurer que la résistance des Noir·es est dirigée contre le capital et ses alliés est de l’encourager, de l’organiser et de le soutenir jusqu’au bout. »
Cette dynamique éclaire pourquoi les révoltes consécutives au meurtre de Nahel en 2023 ont été une étincelle qu’on a empêchée de devenir un catalyseur. La jeunesse des quartiers populaires a allumé l’étincelle dans la continuité d’un autre mouvement de classe, celui contre la réforme des retraites. Mais pour que ce soulèvement devienne le catalyseur de la combativité de notre classe dans la continuité du mouvement des retraites plutôt qu’en totale séparation, il aurait fallu que le mouvement ouvrier organisé déclenche des grèves pour exiger la liberté pour l’ensemble des personnes arrêté·e·s lors des révoltes, la vérité et la justice pour Nahel et la fin des violences policières. En restant spectatrices ou en appelant au calme, les directions syndicales ont laissé l’État éteindre l’étincelle.
James dresse une critique féroce des illusions électorales et des politiques de représentativité. Dans « The Negro Petty-Bourgeoisie » (1939), il dénonce les élites noires ou la NAACP2, ces « dirigeants noirs petits bourgeois » qui « tremblèrent devant cette poussée puissante des masses noires prêtes à affronter l’État capitaliste ». Bien voter ou être représenté par des élus issus des minorités au sein de l’appareil d’État ne change rien aux rapports de production.
Pour James, la seule voie est la construction d’un mouvement de masse contre le racisme, organisé à la base, dans chaque quartier et chaque lieu de travail. Il s’appuie sur des exemples historiques d’action directe : les formidables révoltes d’esclaves (« La révolution et les Noirs » – 1939), l’auto-organisation d’un million de métayers dans l’Alliance des fermiers de couleur, ou encore le boycott massif et la victoire par l’action directe à Harlem en 1941 pour imposer l’embauche des Noirs dans les transports.
Leçons pour aujourd’hui
À travers le mouvement antiraciste et la lutte des classes aux États-Unis, CLR James trace la direction d’un antiracisme par le bas qui s’organise partout et qui met la priorité sur la riposte aux attaques menées par la classe dirigeante à travers l’État. Cela pointe la nécessité en France en 2026 de mener en priorité le combat contre le racisme autour de la solidarité de toutes et tous avec les immigré·e·s avec ou sans-papiers, de toutes et tous avec les musulman·e·s afin de gagner l’égalité des droits, de repousser les lois racistes et les violences policières.
Tout cela ne sera pas possible sans que ce front organise également la riposte contre le fascisme et sans que la riposte contre le fascisme ne fasse de ce front une priorité. C’est-à-dire empêcher la rue aux fascistes et l’occuper par la solidarité antiraciste. Pour cela, deux dates à venir seront décisives et nous devons les construire dès à présent : le 24 octobre contre le congrès du RN à Orléans et la grève antiraciste du 18 décembre à l’occasion de la Journée internationale des migrant·e·s. Inspirons-nous de l’héritage laissé par CLR James.
Mathieu Pastor (Paris 20)
- Toutes les citations sont issues du livre James, C. L. R. (2012). Sur la question noire aux États-Unis (1935-1967), ou de l’article « La question nègre », disponible sur marxists.org ↩︎
- La NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) est une organisation de défense des droits civiques fondée en 1909 ↩︎