La théorie du privilège peut-elle nous aider à comprendre le racisme ?

Par Yuri Prasad et Esme Choonara

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Cet article, initialement publié en anglais, est extrait de W. Beynett, E. Choonara, K. Olende & Y. Prasad, Does privilege explain racism ? Contemporary debates in anti-racism, Bookmarks, 2020. 
Les Cahiers d’A2C #04 – SEPTEMBRE 2022

Pour des millions de personnes à travers le monde qui sont descendues dans la rue pendant le mouvement Black Lives Matter, un mouvement superbement militant et multiracial, la théorie du « privilège blanc » correspond le mieux à ce qu’elles voient autour d’elles. Nous vivons dans un pays où la plupart des plus hauts postes de pouvoir sont occupés par des personnes blanches. Les hommes et femmes politiques qui répandent des mensonges sur la vie des Noir·es, les flics qui arrêtent les gens, les juges qui condamnent, les patrons qui embauchent et licencient, sont majoritairement blanc·hes. Par conséquent, nos interactions quotidiennes avec le pouvoir sont déterminées, dans une certaine mesure, par notre ethnicité et nos origines. En bref, le racisme signifie que les personnes noires et asiatiques ont plus de probabilité que les Blanc·hes de vivre le monde d’une manière brutale et destructrice.

Pour beaucoup de gens les idées de « privilège blanc » et de « suprématie blanche » sont devenues une manière courante de reconnaître le racisme et de comprendre l’impact qu’il a sur nous. Mais décrire le racisme comme une forme de privilège peut avoir des implications bien plus grandes que le simple fait de constater les différences d’expériences entre personnes noires et blanches. L’ensemble de ces idées s’ancrent dans la théorie du privilège, une manière d’aborder la question de l’oppression qui est née chez des universitaires et des formateur·ices à la diversité aux États-Unis au cours des trente dernières années. La théorie du privilège insiste sur le fait que toutes les personnes blanches profitent du racisme et qu’elles ont donc un intérêt personnel à son maintien. Cet article questionne cette affirmation et propose une autre façon de comprendre le fonctionnement du racisme et la manière dont la libération noire peut être atteinte.

Qu’est-ce que la théorie du privilège ?

Plutôt que de commencer par une analyse de la manière dont le racisme est inscrit dans le système, la théorie du privilège commence généralement par l’aspect personnel. Elle nous encourage à considérer l’oppression comme étant ancrée dans nos interactions entre individus et affirme que le privilège fonctionne par le biais d’une série d’« avantages non mérités » dont jouissent celles et ceux qui ne souffrent pas du racisme ou d’autres formes de discrimination. L’une des pionnières les plus influentes de la théorie du privilège, la militante états-unienne Peggy McIntosh, a décrit dans une phrase célèbre le privilège comme un « sac à dos invisible ». Analysant sa position en tant que femme blanche, elle écrit :

« J’en suis arrivée à considérer le privilège blanc comme un paquet invisible d’avantages non mérités, un capital que je peux utiliser chaque jour et dont j’étais censée rester ignorante. Le privilège blanc est comme un sac à dos invisible qui ne pèse rien, rempli de provisions spéciales, d’assurances, d’outils, de cartes géographiques, de guides, de manuels de code, de passeports, de visas, de vêtements, de boussoles, d’équipement d’urgence, de chèques en blanc. »1McIntosh, Peggy, White Privilege and Male Privilege, 1988, réédité dans Michael S Kimmel et Abby Ferber (dir.), Privilege: A Reader, Westview Press, 2010.

Elle poursuit en énumérant 46 moments de sa vie quotidienne qu’elle peut, en tant que femme blanche, considérer comme allant de soi, à la différence de la plupart des personnes noires. En un sens, on peut considérer cela comme une exploration des voies par lesquelles le racisme impacte la vie de tous les jours. Pourtant, derrière cette description, McIntosh propose une explication du fonctionnement de l’oppression et des intérêts qu’elle sert. McIntosh est explicite à ce sujet : 

« Les conditions que j’ai décrites ici fonctionnent de manière à donner systématiquement plus de pouvoir à certains groupes. Un tel privilège confère simplement de la dominance, donne la permission de contrôler l’autre à cause de sa race ou de son sexe. »2McIntosh, idem.

La théorie du privilège affirme donc que l’oppression raciale est le reflet d’un désir inné de domination, commun à l’ensemble de l’humanité. Selon ce point de vue, nous sommes formaté·es pour avoir des préjugés parce que c’est dans notre intérêt personnel. Mais cette théorie affirme aussi que les bénéficiaires de ces privilèges peuvent en être complètement inconscient·es. En fait, les théoricien·nes du privilège s’attachent surtout à « rendre le privilège visible », en sensibilisant les gens sur les avantages non mérités qu’iels acceptent comme allant de soi. De cette manière, les notions de privilège sont étroitement liées à celles de « préjugé inconscient » (« unconscious bias » en anglais, ndt), qui cherchent à nous montrer les manières dont le racisme infiltre le subconscient et influence ensuite le comportement. Et, de même que les individus ne sont pas toujours conscients de leurs avantages, iels ne choisissent pas non plus d’avoir ou non ces privilèges. Ils leur sont conférés automatiquement par le simple fait d’être blanc·he. Ainsi Reni Eddo-Lodge écrit :

« Pour certaines personnes, le mot privilège, dans le contexte de la blanchité, invoque des images d’une vie menée dans le plus grand confort, à profiter du luxe des super riches. Lorsque je parle du privilège blanc je ne veux pas dire que les Blancs ont la vie facile, qu’iels n’ont jamais eu à lutter ou n’ont jamais vécu dans la pauvreté. Mais le privilège blanc, c’est le fait que si vous êtes blanc, votre race aura quasi certainement un impact positif d’une manière ou d’une autre sur la trajectoire de votre vie. Et vous ne le remarquerez probablement même pas. »3Eddo-Lodge, Reni, Why I’m No Longer Talking to White People About Race, expanded edition, Bloomsbury, 2018, p.87.

Cette notion du privilège blanc comme un fait inné, parfois inconscient et toujours inéluctable de la vie quotidienne fait du racisme un phénomène naturel, ahistorique, et occulte la manière dont la race elle-même est une construction sociale. Le racisme est bien sûr une caractéristique très réelle du monde dans lequel nous vivons mais les « races » sont des groupes construits sans aucune base scientifique4Pour une excellente discussion à ce sujet ainsi que d’autres débats sur la « race » et la science, voir Saini, Angela, Superior — the return of race science, 4th Estate, 2019..

Ce sont les empires européens qui ont les premiers déterminé la manière dont les personnes à peau plus sombre devraient être regroupées et selon quels critères. Ce sont ces empires qui mesuraient les crânes, les nez, l’angle des yeux, afin de pouvoir nous placer dans une hiérarchie raciale. Et ce ne sont pas seulement les identités noires et asiatiques qui sont socialement construites et constamment réinventées. Les notions de blanchité et de qui est considéré comme étant blanc le sont aussi. Ainsi, tandis que le racisme britannique du 19e siècle refusait le statut de « blanc » à beaucoup de personnes du sud de l’Europe, quelqu’un.e de la même nationalité pouvait entrer aux États-Unis et être classé·e comme blanc·he. À tout le moins cela pose un problème pour les théoricien·nes du privilège car cela signifie que la notion de « privilégié » est susceptible de changer constamment. La théorie du privilège ne tient pas du tout compte de la manière dont de nouveaux groupes, qui auparavant avaient une place marginale dans l’idéologie raciste, peuvent soudainement occuper une place centrale, tandis que d’autres disparaissent du regard du racisme et deviennent blanc·hes.

Si les idées du privilège blanc offrent une explication précise du fonctionnement du racisme, alors le mieux que des antiracistes blanc·hes puissent faire est d’abord de reconnaître leurs privilèges puis de demander aux autres de reconnaître les leurs également. Selon ce concept des « alliés » (« allyship » en anglais, ndt), un·e antiraciste blanc·he participe à la lutte de quelqu’un·e d’autre et doit accepter que, puisqu’iel lui manque la réaction instinctive au racisme qui vient du fait d’en avoir directement souffert, alors son rôle est au mieux secondaire. Mais ce que nous avons vu jusqu’à présent dans le mouvement Black Lives Matter contredit fortement cette vision des choses. Le vieil homme blanc qui a subi une hémorragie cérébrale aux mains des flics lors d’une manifestation, la jeune femme blanche qui a été tuée lorsqu’elle bloquait une rue à Seattle et les nombreux·ses manifestant·es blanc·hes qui ont rejoint les rangs des personnes éborgnées par les balles en caoutchouc de la police ne doivent certainement pas être considéré·es comme de simples « auxiliaires » de la lutte.

En juin 2020 l’intellectuel états-unien Cornel West parlait des fantasmes de Donald Trump sur la « guerre des races » à venir. Mais, disait-il, « La bonne nouvelle est que s’il y avait une guerre des races, nous avons beaucoup de frères et de sœurs blanc·hes dans notre camp maintenant. Et cela change vraiment la donne. »5www.realclearpolitics.com/video/2020/06/10/cornel_west_if_this_was_a_race_war_weve_got_a_lot_of_white_ brothers_and_sisters_on_our_side_now.html

Le racisme institutionnel

En situant l’oppression dans nos interactions avec des individus dont la couleur de peau leur confère plus ou moins de pouvoir que nous, la théorie du privilège nous invite à considérer le racisme qui émane d’une institution ou d’un système comme rien d’autre que le résultat d’une collection de mauvaises personnes. Mais cette approche est difficile à défendre face aux questions clés d’aujourd’hui. Si nous prenons le racisme de la police par exemple, peu de gens croient que les incidents quotidiens de brutalité oppressive sont les actes de quelques « brebis galeuses ». La plupart des gens pensent plutôt que c’est tout le troupeau qui est malade et qu’il doit y avoir quelque chose de systémique. L’impact de la pandémie du Covid a également mis en lumière les énormes inégalités structurelles de race et de classe qui défigurent nos sociétés.

Les partisan·es de la théorie du privilège acceptent néanmoins que l’existence d’une large couche de personnes liées par le privilège aura forcément des implications systémiques. La conséquence pour les personnes blanches qui reçoivent ces avantages, disent-iels, est qu’elles sont naturellement disposées à les défendre de façon collective – par le biais de la « suprématie blanche ». Ce mécanisme de contrôle sociétal encourage toutes les personnes blanches à travailler ensemble pour assurer la continuation de la domination sur tous les non-blancs. Et c’est à travers ce mécanisme que tous les Blanc·hes, quelle que soit leur classe sociale ou leur statut, sont doté·es d’un pouvoir que même les Noir.es et les Asiatiques les plus riches n’ont tout simplement pas. Mais cette manière de penser commence en général par l’idée que les préjugés intrinsèques des individus existent d’abord avant d’infecter ensuite l’institution, au lieu d’accepter que l’institution a été conçue comme une entreprise raciste et que les individus ont été façonnés pour s’y conformer.

Le directeur de l’Institute of Race Relations, le pionnier Ambalavaner Sivanandan, a soutenu il y a bien longtemps l’idée que les théories du racisme « individualisé » étaient une diversion organisée de la lutte contre le racisme d’État. « Les attitudes des gens n’ont aucune importance pour moi », disait-il. « La traduction en actes des préjugés c’est la discrimination, et lorsqu’elle s’institutionnalise dans les structures de pouvoir de la société, alors nous n’avons pas affaire à des attitudes mais au pouvoir. Le racisme est une question de pouvoir, pas de préjugés. »6A. Sivanandan, Communities of Resistance : writings on Black Struggles for Socialism, Verso, 1990, p. 65.

Le racisme structurel ou institutionnel n’est pas seulement la somme de tous les privilèges blancs de celles et ceux qui occupent les postes de pouvoir ou qui dirigent une organisation. Il découle de la fonction de ces institutions, en particulier de l’État qui joue un rôle central dans l’organisation et la défense d’un système capitaliste qui est intimement lié au racisme depuis ses origines.

Cela explique pourquoi le simple fait d’augmenter le nombre de personnes noires ou asiatiques employées à la police, aux services pénitentiaire ou judiciaire, ne change rien à l’expérience du racisme dans ces institutions.

C’est aussi la raison pour laquelle la stratégie de recrutement de personnes noires à des postes à responsabilité (« Black faces in high places », ndt) a été un échec. Et là encore, il est essentiel de comprendre l’expérience des États-Unis. Dès la fin des années 1960, les mouvements sociaux contre le racisme ont tenté de faire passer le radicalisme de la rue vers les élections à différents postes au niveau de l’État et ont commencé à obtenir des sièges pour des activistes de la communauté noire. L’espoir était qu’une fois qu’un nombre suffisant de ces personnes seraient au pouvoir, on commencerait à voir des changements fondamentaux, en particulier dans les domaines de la politique sociale et du maintien de l’ordre. Mais au milieu des années 1970, quand les mobilisations de rue ont commencé à décliner et que l’économie mondiale s’est effondrée, ces milliers d’élu·es noir·es sont devenu·es de plus en plus déconnecté·es de leur base et de plus en plus intégré·es aux classes moyennes. Ainsi, plutôt que de changer les institutions de l’intérieur, ce sont les institutions qui les ont changé·es.

Le racisme structurel, incarné dans les institutions centrales de l’État, n’est pas simplement un reflet des personnes en leur sein mais un reflet des besoins du système qui les a créées. C’est la raison pour laquelle la révolutionnaire noire Angela Davis disait : « Quand l’inclusion des Noir·es dans la machine de l’oppression est conçue pour rendre la machine plus efficace, alors cela ne représente en rien un progrès »7Davis, Angela, 2007 : www.theguardian.com/world/2007/nov/08/usa.gender  et pourquoi Malcolm X insistait : « Vous ne pouvez pas avoir le capitalisme sans le racisme »8Malcolm X and George Breitman, Malcolm X Speaks, Merit, 1965.. Le concept de racisme institutionnel a des racines radicales parmi les militant·es du Black Power des années 1960 qui voulaient montrer que le racisme n’était pas seulement les actes de quelques extrémistes mais quelque chose de systémique ancré dans un système raciste. Ainsi, Stokely Carmichael, le révolutionnaire noir et membre du Black Panther Party, affirmait :

« Quand des terroristes blancs bombardent une église noire et tuent cinq enfants, il s’agit d’un acte de racisme individuel que l’on déplore dans presque toutes les sphères de la société. Mais quand, dans cette même ville — Birmingham, Alabama — cinq cents bébés noirs meurent chaque année faute de nourriture, de logements, de soins médicaux, et quand des milliers d’autres sont marqués à jamais et mutilés dans leur corps, leur cœur et leur intelligence, à cause des conditions de misère et de discrimination infligées à la communauté noire, il s’agit alors de racisme institutionnel. »9Carmichael, Stokely and Hamilton, Charles V., Black Power: the Politics of Liberation (publié initialement en 1967), Vintage, 1992, p.4.

La tendance de la théorie du privilège à mettre l’accent sur l’individu s’appuie sur le cadre théorique des politiques identitaires qui ont dominé la gauche dans les années 1980 et 1990. Ces politiques reflétaient la fragmentation des mouvements sociaux des années 1960 et 1970 qui avaient pour objectif la transformation fondamentale du monde par la révolution. Cet optimisme a été remplacé par le pessimisme politique des années de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan.

En Grande-Bretagne, cela s’est traduit par un abandon des luttes qui défiaient le pouvoir d’État au profit d’une adaptation à celui-ci ou d’un repli sur des politiques de plus en plus axées sur le style de vie ou l’identité, qui ignoraient complètement l’État et les questions d’inégalité structurelle. Dans de nombreux cas, y compris en Grande-Bretagne après les émeutes de 1981, l’État a même encouragé une telle fragmentation, en finançant par exemple différents projets « ethniques » qui étaient en concurrence les uns avec les autres pour leur survie financière.

La politique identitaire soutenait fondamentalement que seules les personnes qui vivent quelque chose peuvent vraiment le comprendre ou être invoquées pour le contester. La théorie du privilège accepte en grande partie cette prémisse mais constitue à bien des égards l’envers de ce cadre, en se focalisant non pas sur l’opprimé mais sur le supposé oppresseur « privilégié ».

Avec une telle concentration sur les déséquilibres de pouvoir entre les individus qui nous entourent, les théoricien·nes du privilège ont souvent du mal à identifier les origines du racisme et la manière dont il est perpétué et réinventé pour répondre aux besoins changeants de l’élite capitaliste. L’influent écrivain américain Tim Wise, par exemple, admet que les origines du racisme sont liées au capitalisme et à l’esclavage. Cependant, il suggère qu’après l’esclavage le racisme est devenu tellement enraciné que « le racisme blanc peut maintenant fonctionner dans un mode pilote automatique » grâce auquel il est entretenu non par les besoins du Capital mais par les personnes blanches elles-mêmes10http://www.timwise.org/f-a-q-s/.

Est-ce que tou·tes les Blanc·hes bénéficient du racisme ?

En voyant le monde à travers le prisme des « avantages non mérités » la théorie du privilège accepte l’apparence de bon sens du fonctionnement de l’oppression, à savoir que la mauvaise qualité de vie des Noir·es et des Asiatiques est le fruit d’un surcroit de privilèges des Blanc·hes. Mais comme l’a fait remarquer Karl Marx : « toute science serait superflue si l’apparence répondait directement à la nature des choses »11Marx, Karl, Le Capital, Livre III, Section 7, Chapitre 48 : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_47.htm. Pour comprendre comment fonctionne l’oppression et dans l’intérêt de qui elle fonctionne, nous devons regarder sous la surface.

Les marxistes considèrent le racisme comme un phénomène uniquement capitaliste. Cette idéologie trouve son origine dans la justification de la traite transatlantique des esclaves , où elle a d’abord été développée par des propriétaires de plantations blancs dont les profits étaient réalisés principalement grâce au travail des esclaves africains.  Comme les Lumières et le christianisme enseignaient que « tous les hommes ont été créés égaux « 12 Déclaration d’indépendance des États-Unis, 1776., l’esclavage était difficile à justifier d’un point de vue moral. La solution à ce problème consistait à déclarer que les Noir·es, et de nombreuses autres « races inférieures », n’étaient pas vraiment des êtres humains, mais une espèce différente, plus proche des singes ou d’autres animaux Quand, enfin, l’esclavage a été aboli, le racisme a continué à exister, à la fois parce qu’il fournissait une justification utile de la domination coloniale à l’étranger et parce qu’il aidait à maintenir la division dans la métropole. Cela permettait de détourner l’attention des vraies causes de la pauvreté, de l’exploitation et de la misère.

De la même manière que les puissances coloniales utilisaient une stratégie de diviser pour régner en Afrique et en Asie, elles l’utilisaient aussi dans la métropole. Le racisme fut utilisé pour semer une profonde division au sein du mouvement ouvrier en racialisant des personnes à la peau noire ou brune, les désignant comme des personnes ayant des intérêts économiques et sociaux distincts qui découleraient de leur biologie et de leur culture supposément différentes. L’objectif était d’encourager chez les travailleur·euses blanc·hes l’idée qu’iels appartenaient, tout comme leurs patrons, à une caste supérieure. Pour faciliter le processus, toutes sortes de petits avantages étaient accordés aux Blanc·hes, de nature souvent plus symbolique que réelle. C’est ce que WEB Du Bois, le radical noir et éminent historien de l’Amérique de l’après-guerre civile, a appelé « le salaire psychologique ». Écrivant sur les travailleur·euses blanc·hes pauvres de l’ère de la reconstruction après la guerre civile aux États-Unis,, il disait :

« On leur accordait une déférence publique et des titres de courtoisie parce qu’ils étaient blancs. Ils avaient libre accès, à côté des Blancs de toute classe sociale, aux événements publics, aux parcs publics et aux meilleures écoles. Les officiers de police étaient recrutés dans leurs rangs et les tribunaux, qui dépendaient de leur vote, les traitaient avec une telle indulgence que cela encourageait chez eux une culture de l’impunité. »13Du Bois, WEB, Black Reconstruction in America, (Initialement publié en 1935), Transaction, 2013, p.626.

Mais les « privilèges » qu’on leur accordait n’étaient qu’un artifice stratégique utilisé par les riches :

« À la théorie de la race s’ajoutait une méthode soigneusement planifiée et évoluant lentement qui a creusé un tel fossé entre les travailleurs blancs et noirs qu’il n’existe probablement pas aujourd’hui dans le monde deux groupes de travailleurs aux intérêts quasiment identiques qui se haïssent et se craignent aussi profondément et constamment et qui sont maintenus si éloignés l’un de l’autre qu’aucun des deux ne voit d’intérêt commun. »14 Du Bois, idem.

Les mots clés ici sont « intérêts quasiment identiques ». Du Bois soutient que malgré les faveurs accordées aux Blanc·hes pauvres, leurs intérêts matériels restent mieux servis en luttant aux côtés des Noir·es pauvres. Du Bois affirme que l’oppression raciste peut pousser les travailleur·euses blanc·hes à se sentir supérieur·es et que la blanchité peut leur offrir toutes sortes de conforts qui découlent de leur acceptation par la société, et même un certain degré d’avantage matériel relatif en termes d’emplois et de salaires mais, pour la classe dominante, ce ne sont que des babioles conçues pour éblouir et semer la confusion. Parce que celui qui profite vraiment d’une classe ouvrière divisée, c’est le patron.

Les travailleur·euses qui ne peuvent pas lutter ensemble sont incapables d’opposer une résistance efficace et le coût de l’échec est supporté à la fois par les personnes noires et les personnes blanches. Par exemple, l’économiste Michael Reich a étudié la distribution des revenus dans 48 agglomérations urbaines aux États-Unis dans les années 1970 et a constaté que plus le fossé entre les revenus des Noir·es et des Blanc·hes était grand, plus l’inégalité entre les revenus des Blanc·hes eux-mêmes était importante. Autrement dit, plus le racisme divise les travailleur·euses, plus le capitaliste en profite15Reich, Michael, Who Benefits from Racism? The Distribution among Whites of Gains and Losses from Racial Inequality,Journal of Human Resources, volume 13, number 4 (autumn), 1978, p.524.. Reich observe que :

« Par sa capacité à diviser, le racisme affaiblit la force des travailleurs lorsqu’ils négocient avec les employeurs. Les conséquences économiques du racisme sont non seulement des revenus inférieurs pour les Noirs, mais aussi des revenus supérieurs pour la classe capitaliste et des revenus inférieurs pour les travailleurs blancs. Même si les capitalistes n’ont pas conspiré consciemment pour créer le racisme et même s’ils ne sont pas les principaux responsables de sa perpétuation, le racisme contribue néanmoins à la viabilité du système capitaliste américain. »16Reich, Michael, “The Economics of Racism”, in David M Gordon (ed), Problems in Political Economy: an Urban PerspectiveHeath, 1971 : http://tomweston.net/ReichRacism.pdf 

C’était quelque chose que Marx avait bien compris dans son analyse du racisme contre les travailleur·euses irlandais·es en Grande-Bretagne au 19e siècle, qu’il a décrit comme le « secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise ». C’était, disait-il, « le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste ».17Karl Marx à Siegfried Mayer et August Vogt, 9 avril 1870 : https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/parti/kmpc062.htm

Aujourd’hui, le racisme joue un rôle similaire pour le système. A chaque fois que Donald Trump ou Boris Johnson se déchaînent avec une diatribe raciste, comme ils l’ont fait si souvent, ils ne font pas qu’exprimer leurs propres préjugés, ils cherchent à polariser la société et aussi à solidifier leur base raciste. Ils ne se contentent pas de transmettre à des millions de personnes le message qu’il n’y a pas de mal à être raciste, ils suggèrent également qu’ils sont les seuls à pouvoir défendre les intérêts des travailleur·euses blanc·hes. Les appels racistes sont spécifiquement conçus pour lier les Blanc·hes riches et pauvres dans un espace politique commun. Mais ce faisant, les politiciens racistes cherchent constamment des moyens de détourner d’eux la colère suscitée par leurs politiques économiques et sociales. Le racisme joue ainsi un double rôle.

Il devrait être clair que le racisme fonctionne dans l’intérêt du système capitaliste et que les représentant·es de cette classe sont ses principaux ambassadeur·rices. Cependant, il ne s’ensuit pas que les marxistes considèrent que toutes les divisions de ce type sont purement manigancées par la classe dirigeante, de manière conspiratrice. Il est clair que certains membres de cette classe – les magnats des médias, par exemple – sont consciemment impliqué·es dans l’aggravation des divisions et cherchent activement des moyens de dévier l’attention des causes réelles des souffrances de la classe ouvrière vers celles et ceux qui n’ont aucune raison d’en être tenu·es responsables. Mais en général, les idéologies qui divisent fonctionnent d’une manière moins soigneusement construite. Pour une partie de l’élite dominante, le fait d’attiser l’oppression reflète des préjugés profondément ancrés, transmis par les générations de leur classe. Pour d’autres, leur comportement est purement opportuniste. L’intérêt du développement d’une telle idéologie de division est qu’elle doit pénétrer l’imagination populaire et influencer le bon sens de millions de personnes. Ces idées, qui s’infiltrent dans toute la société et fonctionnent avec un certain degré d’indépendance par rapport à la base économique, sont en même temps contraintes par celle-ci. Ainsi, écrivait Friedrich Engels :

« Le développement politique, juridique, philosophique, religieux, littéraire, artistique, etc., repose sur le développement économique. Ils réagissent tous les uns sur les autres et sur la base économique. Il n’est pas vrai que la situation économique est la seule cause active et que tout le reste n’est qu’un effet passif. Mais il y a une action réciproque sur la base de la nécessité économique qui finit toujours par l’emporter en dernière instance. »18 Engels, Lettre à Borgius, 1894 : https://www.marxists.org/francais/engels/works/1894/01/18940125.htm

Ce processus d’interaction explique pourquoi la nature du racisme change constamment à mesure que le système capitaliste lui-même évolue. Cette compréhension explique comment la classe capitaliste peut abandonner certaines stratégies racistes, telles que la ségrégation légale et l’apartheid, et embrasser de nouvelles idéologies racialisées telle que l’islamophobie par exemple.

Conclusion

Puisque la théorie du privilège présume que toutes les personnes blanches ont un intérêt à maintenir le racisme, l’idée qu’elles puissent jouer un rôle dans la lutte contre l’oppression la laisse perplexe. C’est presque comme si ces personnes blanches qui trouvent une place dans la lutte agissaient contre leurs propres intérêts matériels, qu’ils soient réels ou imaginaires, conscients ou inconscients. La vision la plus pessimiste nous enferme dans une boucle sans fin : nous ne pouvons pas briser l’emprise des préjugés tant que nous n’avons pas mis fin au privilège blanc, mais cela ne peut pas arriver parce que les préjugés freinent constamment la lutte.. Seule une toute petite minorité de Blanc·hes serait capable de s’échapper de ce cycle et ce rôle d’une poignée de personnes éclairées ne sert, semble-t-il, qu’à encourager d’autres Blancs à rester en retrait.

Si des travailleur·euses blanc·hes ont développé une théorie de la supériorité qui les empêche en permanence de voir le monde avec une conscience de classe et de manière interraciale, comment se fait-il que, dans les périodes de haut niveau de lutte des classes, autant de personnes en viennent à questionner les idées de supériorité avec lesquelles elles ont peut-être vécu toute leur vie ? Chaque regain de militantisme de la classe ouvrière a créé ses propres contestations de la division raciale. Il existe une longue histoire, souvent cachée, de travailleur·euses en Grande-Bretagne – dont un grand nombre de travailleur·euses blanc·hes – qui ont fait cause commune avec des migrant·es ou avec celles et ceux qui essayaient de se libérer de l’esclavage ou de l’Empire. Par exemple, la première utilisation de pétitions de masse par la classe ouvrière en Grande-Bretagne a été l’énorme pétition lancée dans le cadre d’une campagne pour l’abolition de l’esclavage. Davantage de travailleurs ont signé cette pétition par solidarité avec d’autres que la Charte (la pétition des Chartistes des années 1840, ndt) qui visait à garantir leurs propres droits19Choonara, Esme, “How do we fight racism today?”, in Brian Richardson (ed), Say It Loud: Marxism and the Fight against Racism, Bookmarks, 2013, p. 302..

Les travailleur·euses qui ont été confrontés au racisme se sont également organisé·es pour remettre en cause de manière spectaculaire leur oppression et transformer le paysage politique. Qu’il s’agisse des travailleur·euses irlandais·es puis juif·ves qui se sont engagé·es dans une vague de grèves à la fin du 19e puis du 20siècle, sur la base desquelles le syndicalisme industriel s’est construit, jusqu’aux années 1960 et 1970 où les batailles des travailleur·euses asiatiques ont transformé la relation des syndicats avec les migrant·es de l’après-guerre20Prasad, Yuri, “Here to stay, here to fight: How Asians transformed the British working class”, International Socialism, Issue 153, 2016: https://isj.org.uk/here-to-stay-here- to-fight/. Dans ces situations, les luttes des travailleur.euses ont ouvert d’énormes possibilités pour les antiracistes.

Les idées de division, si soigneusement cultivées, peuvent soudainement apparaître répugnantes et dépassées. Cela ne se fait pas automatiquement, ni par un processus de lente progression, mais uniquement lorsque celles et ceux qui s’engagent à lutter contre le racisme refusent de lui faire des concessions. La lutte ouvre l’esprit des gens parce que de nombreuses idées que nous avons reflètent et renforcent l’état actuel des choses. Mais lorsque les gens se battent, ils ont besoin de nouvelles explications pour savoir pourquoi les Blanc·hes au sommet de la société, qui leur avaient promis monts et merveilles, utilisent maintenant tous les moyens à leur disposition pour les écraser. Ils veulent également comprendre comment ceux qui ont longtemps été désignés comme « étrangers » ou « autres » sont maintenant des personnes sur lesquelles ils doivent compter pour obtenir du soutien. Dans de telles batailles physiques et idéologiques, les arguments socialistes sur le besoin d’unité de la classe ouvrière pour briser l’emprise des préjugés peuvent être gagnés.

La lutte de classe est donc un champ crucial. Mais le mouvement Black Lives Matter nous en montre un autre. Les millions de personnes qui ont participé aux manifestations, que ce soient celles qui ont posé un genou à terre ou celles qui se sont affrontées à des flics lourdement armés au milieu des nuages de gaz lacrymogène, ne seront plus jamais tout à fait les mêmes. Beaucoup des Blanc·hes qui se sont joint·es à ces actions n’ont commencé que tout récemment à voir que la société est sans cesse défigurée par le racisme et d’autres formes d’oppression. Iels regardent le monde et leur place en son sein et se demandent : « suis-je complice ? » et « si c’est le cas, comment puis-je changer cela ? ». Ce sont de bonnes questions.

Beaucoup de Noir·es pensaient qu’iels devraient faire face seul·es à un tel déchaînement sauvage d’injustices. Et maintenant iels se posent la question : « pouvons-nous nous battre ensemble ? » et « si oui, pouvons-nous le faire par solidarité plutôt que par sympathie ? ». Ce sont là aussi des questions essentielles.

Ensemble, les Noir·es et les Blanc·hes remettent en question tant de choses que leur avaient raconté leurs parents, leurs écoles, les médias et les hommes politiques et elles commencent à établir des connections dans leur esprit entre la manière dont la recherche du profit a entravé la lutte contre le coronavirus, la lutte pour sauver la planète et la façon dont le système cultive délibérément la division.

À ces personnes il y a besoin de proposer autre chose que des théories qui encouragent la culpabilité et entravent la lutte pour le changement. Au contraire, nous devons leur proposer la perspective d’une lutte révolutionnaire pour renverser ce système pourri.

Yuri Prasad et Esme Choonara

Traduit par Ross Harold et Cédric Pikto

Notes

Notes
1 McIntosh, Peggy, White Privilege and Male Privilege, 1988, réédité dans Michael S Kimmel et Abby Ferber (dir.), Privilege: A Reader, Westview Press, 2010.
2 McIntosh, idem.
3 Eddo-Lodge, Reni, Why I’m No Longer Talking to White People About Race, expanded edition, Bloomsbury, 2018, p.87.
4 Pour une excellente discussion à ce sujet ainsi que d’autres débats sur la « race » et la science, voir Saini, Angela, Superior — the return of race science, 4th Estate, 2019.
5 www.realclearpolitics.com/video/2020/06/10/cornel_west_if_this_was_a_race_war_weve_got_a_lot_of_white_ brothers_and_sisters_on_our_side_now.html
6 A. Sivanandan, Communities of Resistance : writings on Black Struggles for Socialism, Verso, 1990, p. 65.
7 Davis, Angela, 2007 : www.theguardian.com/world/2007/nov/08/usa.gender
8 Malcolm X and George Breitman, Malcolm X Speaks, Merit, 1965.
9 Carmichael, Stokely and Hamilton, Charles V., Black Power: the Politics of Liberation (publié initialement en 1967), Vintage, 1992, p.4.
10 http://www.timwise.org/f-a-q-s/
11 Marx, Karl, Le Capital, Livre III, Section 7, Chapitre 48 : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_47.htm
12  Déclaration d’indépendance des États-Unis, 1776.
13 Du Bois, WEB, Black Reconstruction in America, (Initialement publié en 1935), Transaction, 2013, p.626.
14  Du Bois, idem.
15 Reich, Michael, Who Benefits from Racism? The Distribution among Whites of Gains and Losses from Racial Inequality,Journal of Human Resources, volume 13, number 4 (autumn), 1978, p.524.
16 Reich, Michael, “The Economics of Racism”, in David M Gordon (ed), Problems in Political Economy: an Urban PerspectiveHeath, 1971 : http://tomweston.net/ReichRacism.pdf 
17 Karl Marx à Siegfried Mayer et August Vogt, 9 avril 1870 : https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/parti/kmpc062.htm
18  Engels, Lettre à Borgius, 1894 : https://www.marxists.org/francais/engels/works/1894/01/18940125.htm
19 Choonara, Esme, “How do we fight racism today?”, in Brian Richardson (ed), Say It Loud: Marxism and the Fight against Racism, Bookmarks, 2013, p. 302.
20 Prasad, Yuri, “Here to stay, here to fight: How Asians transformed the British working class”, International Socialism, Issue 153, 2016: https://isj.org.uk/here-to-stay-here- to-fight/