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De la force de notre antiracisme dépendra notre capacité à repousser le fascisme

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Le 10 décembre 2021, la Campagne Antiracisme et Solidarité était lancée avec un appel "D’où que l’on vienne, où que l’on soit né·e, notre pays s’appelle Solidarité". Elle affichait l’ambition d’une « riposte solidaire aux politiques et discours racistes et sécuritaires » soutenue alors par un peu plus de 200 organisations signataires1Voir le communiqué du lancement de la campagne. 
Les Cahiers d’A2C #03 – MaI 2022

Dès le 18 décembre, la 1re date de mobilisation annoncée dans l’appel de cette campagne, plusieurs milliers de manifestant·es prenaient la rue dans plus de 50 villes partout en France pour la journée internationale des migrant·es ! La liste des signataires de l’appel à lutter contre le racisme par la solidarité s’était déjà allongée en quelques jours pour atteindre 340 organisations qui s’engageaient à soutenir les revendications portées par plusieurs fronts de la lutte contre le racisme : la régularisation des sans-papiers, vérité et justice pour les victimes de violences policières et pénitentiaires, la fin des contrôles au faciès, l’abrogation de la loi dite « séparatisme », le respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et la fin des dominations économiques, militaires et politiques, en particulier la Françafrique, etc.

Les collectifs de sans-papiers et la Marche des Solidarités ont été à l’origine de cette campagne et pouvaient alors voir à travers le test des premiers jours une confirmation de plusieurs constats issus en particulier de l’expérience de la marche nationale des sans-papiers de 20202Lire et relire La longue Marche des Sans-Papiers vers la liberté, publié dans les Cahiers de l’Autonomie de Classe n° 1 : malgré la prolifération des discours, des politiques racistes et sécuritaires face à auxquels les seuils de « tolérance » à l’immonde s’abaissent de plus en plus, il y a des résistances qui s’expriment d’une multitude de façons.

Il y a de la solidarité autour de plusieurs fronts (solidarité avec les migrant·es, avec les familles qui luttent contre les violences policières, etc.), et il y a une société qui n’a rien à voir avec l’image donnée par la nature des débats développés dans les médias dominants.

C’est dans la pratique des luttes collectives que les militant·es sans-papiers ont pu constamment tester leurs expériences, leurs analyses et leurs stratégies pour rompre avec les idées dominantes et développer une conscience politique qui se pérennise et qui s’illustre, par exemple, dans les discours de plusieurs figures actuelles de la lutte des sans-papiers.

Écoutons les militant·es sans-papiers

À travers leurs prises de parole, les représentant·es des luttes de sans-papiers et leurs collectifs ont été moteurs et animateurs de cette Campagne nationale Antiracisme et Solidarité. Ils et elles s’adressent aux autres forces combatives de notre classe et montrent le chemin à suivre pour forger un mouvement en antagonisme avec la « protection » de l’économie française, de la nation, de l’État et une conscience de classe qui soit une conscience politique véritable, selon la définition proposée par Lénine :

« La conscience de la classe ouvrière ne peut être une conscience politique véritable si les ouvriers ne sont pas habitués à réagir contre tout abus, toute manifestation d’arbitraire, d’oppression et de violence, quelles que soient les classes qui en sont victimes ; à réagir justement du point de vue social-démocrate, et non de quelque autre point de vue. »3Cette citation a été revisitée par l’article publié dans les Cahiers de l’Autonomie de Classe n° 2 : Moins de programmes électoraux, Plus de politique 

Écoutons Aboubacar Dembelé 4Les interventions de ces camarades ont été enregistrées à différentes reprises via la chaîne Youtube de la CNAS. La conférence de presse annonçant la manifestation du 19 mars a permis de réunir ces trois camarades, délégué de la grève de Chronopost et du CTSP Vitry, Bchira Ben Nia, déléguée de la CSP 75 et porte-parole de la Marche des Solidarités (MDS), Anthioumane Touré, porte-parole du CSPM et de la MDS. Ils n’ont cessé de répéter lors de chacune de leurs prises de paroles que ça soit lors de conférences de presse ou de manifestations :

1 – Solidarité avec le peuple ukrainien et ouverture des frontières pour tou·tes.

2 – Non au tri inhumanitaire entre réfugié·es ukrainien·nes, malien·nes, tunisien·nes, syrien·nes, etc.

3 – Personne n’empêchera le mouvement des sans-papiers de se battre pour la régularisation de toutes et tous et pour notre dignité à toutes et tous : que ce soit le 30 mai 2020 malgré l’interdiction de manifester, le 7 octobre 2021 contre la Françafrique.

Écoutons Anzoumane Sissoko, figure historique de la lutte des sans-papiers, qui avait participé à l’occupation de l’église Saint-Bernard en 1996 quand il prend la parole au nom des collectifs de sans-papiers le 19 mars 2022 et propose à l’ensemble de la manifestation de ne plus avancer tant que la préfecture maintenait une nasse autour du cortège. C’est bien la conscience politique de ce qui se joue dans la rue ce jour-là, du rôle joué par la préfecture dans la lutte que les sans-papiers mènent pour la régularisation et donc du rapport de forces.

Antiracisme par en bas

Hal Draper introduit le concept de « socialisme par en haut » en 1966 dans Les deux âmes du socialisme et il en résume parfaitement la principale caractéristique dès les premiers paragraphes de cet essai :

« À l’inverse d’une démarche audacieuse d’action de masse par en bas, il est plus prudent de trouver le « bon » dirigeant qui « répandra ses bienfaits sur le peuple ». »

Et, au passage, il entame aussi en creux une définition d’un « socialisme par en bas ». Quelques lignes plus haut dans son essai, il ouvre même la possibilité que cette approche « par le haut » ne soit « pas spécifique du socialisme » car cette « aspiration à l’émancipation par en haut est un principe permanent au cours des siècles de lutte de classe et d’oppression politique » et permet ainsi de se poser dans notre situation la question d’un antiracisme par en bas qui viendrait s’opposer à un antiracisme par en haut.

L’ « antiracisme de façade » de SOS Racisme a pu incarner à l’intérieur de l’antiracisme cette tradition d’émancipation par le haut, mais ce n’est pas le seul et, comme pour le socialisme, l’histoire de l’antiracisme « peut être lue comme un effort, constant mais malheureux, pour se libérer de l’ancienne tradition de l’émancipation par en haut », effort incarné actuellement par plusieurs fronts dont la lutte des sans-papiers.

Donc plutôt que se poser la question de savoir s’il est politique ou moral, réfléchissons à comment organiser un antiracisme par en bas plutôt qu’un antiracisme par en haut. C’est-à-dire un anti­racisme qui, sans rien céder sur le fond et sur les mots d’ordre que dicte l’urgence de la situation, un antiracisme qui pousse au regroupement, un antiracisme qui propose de faire de la politique par la mise en mouvement, pour donner confiance au plus grand nombre d’entre nous sur des idées simples qui dessinent les contours d’une contre-hégémonie antiraciste.

L’urgence de la situation

Les mobilisations du 19 mars, organisées à l’occasion des journées contre les violences policières (15 mars) et contre le racisme (20 mars), étaient un objectif de la Campagne Antiracisme et Solidarité dès la sortie de l’appel en décembre. Elles ont rassemblé 10 000 personnes à Paris, 1 000 à Toulouse, des centaines à Avignon, Bayonne, Bordeaux, Caen, Dijon, Lille, Lyon, Metz, Montpellier, Poitiers, Saint-Étienne, Strasbourg, et Lille.

Une réussite en soi, mais en dessous des espoirs ouverts quelques mois plus tôt par les mobilisations du 18 décembre et surtout en dessous de ce que l’urgence du contexte exige avec le durcissement des politiques racistes et sécuritaires et la montée de partis fascistes.

Les résultats du 1er tour de l’élection présidentielle qui avait lieu le 10 avril sont venus confirmer cette urgence en annonçant pour la troisième fois en 20 ans que ces élections se joueront entre un candidat fasciste (Jean-Marie le Pen et le Front national en 2002 ; Marine Le Pen et le Rassemblement national en 2017 et 2022) et un candidat choisi par la bourgeoisie (Chirac et le RPR en 2002 ; Macron et En Marche en 2017 et 2022).

Dès la sortie de ces résultats, le soir du 10 avril, parce qu’ils avaient anticipé ce scenario du pire, les collectifs de sans-papiers et la Marche des Solidarités proposent à la Campagne Antiracisme et Solidarité d’appeler à la Résistance face au racisme et face au fascisme dans la rue dès le 16 avril.

Dans plus de 35 villes, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont venues poser les bases de cette résistance, avec des cortèges impressionnants de jeunes et d’étudiant·es. La jeunesse scolarisée avait déjà, dans les jours précédents, organisé des piquets de grève. Cette force sociale a précédé les collectifs de sans-papiers, des collectifs antifascistes, des syndicats, et des foules entières qui avaient besoin de relever la tête.

Évidemment, nous aurions dû être plus nombreux·euses. Nous aurions même pu si les appels au vote Macron n’avaient pas malheureusement été bien plus unanimes et univoques que les appels à manifester en masse. Entre le 1er et le 2nd tour, et notamment dans les premiers jours, alors qu’une partie trop large de notre camp restait silencieuse, la position prise par les collectifs de sans-papiers et la Marche des Solidarités dans cet appel à la résistance ont donné une visibilité supplémentaire à la Campagne Antiracisme et Solidarité, qui s’est retrouvée désormais soutenue par 485 organisations à travers tout le territoire, et qui publiait alors son deuxième communiqué décisif lors de cette séquence.

Notre priorité était de continuer dans les jours suivants pour que pas une voix supplémentaire n’aille pour la « préférence nationale » et la « remigration » et nous le répétons : le fascisme n’est pas une option, pas un jeu. C’est un poison mortel pour toute la société.

Les 13 millions de voix obtenues par Marine Le Pen, candidate fasciste d’un parti fasciste, au 2nd tour (presque 3 millions de voix gagnées par rapport au 1er tour) viennent rappeler l’urgence de construire un front antifasciste. La France n’est pas devenue fasciste du jour au lendemain, mais le danger grandit. Et c’est le racisme, le nationalisme et la haine de l’immigration qui mobilisent actuellement autour du Rassemblement national et des organisations fascistes dans leur ensemble en France.

La centralité de la lutte antiraciste

Nous ne pouvons pas faire l’impasse sur ce constat : le racisme ouvre la voie au fascisme. Pour abattre le second, il faut regrouper contre le premier. Et regrouper « par le haut » est une des erreurs qui nous ont conduit à cette situation.

Alors regroupons pour un antiracisme par en bas qui permette au plus grand nombre d’agir, qui ne s’adapte pas à l’idéologie capitaliste en refusant le point de vue des dominants qui voudraient nous faire croire qu’il n’y pas de solutions pour empêcher les migrant·es de mourir par milliers chaque année en Méditerranée, dans la Manche ou ailleurs.

Il nous faut nous rassembler autour d’une mosquée fermée ou attaquée, autour d’une famille qui réclame vérité et justice face aux crimes policiers… et qui affirme que la lutte contre le racisme n’est pas seulement une nécessité « défensive » contre la violence qui touche certain·es d’entre nous.

Elle est aussi une lutte offensive pour construire une conscience politique véritable, pour ne plus reculer face aux fascistes, pour « faire classe », et faire de l’antagonisme ouvert avec la classe dirigeante, ses intérêts et ses institutions, le cœur de la transformation de toute la société.

Mathieu, Paris 20e

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