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La longue marche des sans-papiers vers la liberté

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Cet article est un récit des 12 mois de mobilisation des sans-papiers à compter du confinement de mars 2020. Le mouvement, les pratiques et les organisations mises en œuvre au cours de ces 12 mois permettent d’éclairer la dynamique et les enseignements à l’origine de la campagne Antiracisme et Solidarité lancée le 18 décembre 2021 par plus de 50 manifestations partout sur le territoire: https://antiracisme-solidarite.org. Cet article est écrit par un camarade investi dans la Marche des Solidarités et impliqué aux côtés des camarades sans-papiers du 20e arrondissement de Paris.
Les Cahiers d’A2C #02 – Mars 2022

Le 30 mai 2020, un cortège de 1 000 sans-papiers, venu·es principalement des foyers de travailleurs migrants (FTM) de Montreuil, était stoppé par les policiers place de la Nation à Paris. Ils rejoignaient 9 000 de leurs camarades rassemblé·es depuis 14 h sur les places de la Madeleine et de l’Opéra à l’appel de la Marche des Solidarités. La police a aussi réprimé ce cortège-là, mais la détermination et le nombre des sans-papiers en ont voulu autrement. Malgré l’interdiction de manifester du préfet de Police de Paris1https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites/blog/280520/la-marche-des-solidarites-maintient-lappel-manifester-ce-30-mai, les collectifs de sans-papiers29 collectifs : CSP59, CSP75, CSP Paris 20, CSP93, CSP95, CTSP Vitry, Collectif Schaeffer d’Aubervilliers, COPAF, Droits Devant !! rassemblés au sein de la Marche des Solidarités – composée également d’organisations antiracistes militantes, associatives ou syndicales, avaient décidé de maintenir cette manifestation3https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites/blog/050520/foyers-cra-sans-papiers-nous-serons-dans-la-rue-le-30-mai.

On peut aujourd’hui constater qu’ils ont lancé ce jour-là un mouvement qui s’est organisé en quelques mois autour de collectifs qui se coordonnent désormais à Marseille, Lyon, Nantes, Montpellier, Strasbourg, Rennes, Grenoble, Rouen – en plus des collectifs historiques présents en Île-de-France ou à Lille – et capables d’actions à l’échelle nationale. Revenir sur les étapes, les débats et les stratégies que ces militant·es ont pu appliquer malgré les conditions permet d’affirmer que la lutte ne saurait accepter d’être mise entre parenthèses durant un confinement.

Des décennies de lutte contre le racisme et l’égalité des droits

Depuis la marche contre le racisme et pour l’égalité de 1983 qui avait permis d’arracher la carte de séjour de 10 ans, les mouvements luttant pour les droits des personnes étrangères en France ont évolué dans leur mode d’organisation et dans la composition de leurs forces militantes. Les conditions matérielles de vie, de logement, d’accès au travail, aux papiers, à la nationalité permettent en partie de l’expliquer. À partir de 1993, les lois Pasqua et Debré ont notamment rendu ces conditions encore plus difficiles. Le mouvement des sans-papiers a émergé dès 1996 avec les premiers collectifs qui ont exigé la régularisation de tous·tes. Ils s’appuyaient alors, entre autres, sur des occupations massives comme celle de l’Église de Saint-Bernard, et ont imposé au Parti socialiste, revenu au pouvoir en 1997, de se positionner à son tour sur la régularisation. 

Une de Libération au lendemain de l’expulsion de l’Église Saint-Bernard, le 24 août 1996

De 2006 à 2008, une série de manifestations et de grèves menées par des organisations de sans-papiers et des syndicats ont poussé le gouvernement à légiférer à nouveau pour que les préfets cessent alors de traiter les dossiers de régularisation selon leurs propres critères. Cette période a été le début de la phase de régularisation par le travail qui a provoqué un éclatement des collectifs qui se sont plutôt concentrés, au début de cette période, sur des luttes locales.En 2012, le CSP 594Collectif des Sans-Papiers du Nord a lancé une grève de la faim soutenue par leurs camarades d’Île-de-France qui se sont de nouveau rassemblés entre collectifs à cette occasion. La même année ont commencé à se multiplier les camps de migrant·es en France (Calais, Paris, Île-de-France, etc.) autour desquels un réseau de solidarité s’est développé. Les collectifs de sans-papiers se sont engagés dans la lutte aux côtés des migrant·es, comme en 2017, lorsqu’ils participent à une manifestation à la frontière franco-italienne, à Menton, avec des militant·es venu·es de nombreuses villes du pays, illustrant l’étendue de ce réseau de solidarité.

Les mobilisations annuelles contre le racisme

Cette dynamique permet, à l’occasion de la journée contre les violences policières – le 15 mars, et de la journée internationale contre le racisme – le 21 mars, l’organisation d’une large manifestation antiraciste le 17 mars 2018 pour porter les revendications des sans-papiers, des familles victimes de violences policières et des résident·es des foyers de travailleurs migrants. Ce sera la première Marche des Solidarités. La deuxième a eu lieu le 16 mars 2019 et a rassemblé la manifestation contre le racisme et les violences policières, la manifestation pour le climat et des cortèges de Gilets jaunes. En juin 2019, le collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry organise un piquet de grève devant l’agence Chronopost d’Alfortville (Val-de-Marne) qui a duré plus de 6 mois et a débouché sur la régularisation des 27 travailleurs sans-papiers d’un sous-traitant de Chronopost et la promesse (aujourd’hui non tenue) de régularisation de 129 sans-papiers venus occuper le piquet de grève5https://www.lesutopiques.org/la-victoire-des-travailleurs-sans-papiers-de-chronopost-a-alfortville/. La volonté de voir d’autres piquets de grève se multiplier n’a pas suffi à lancer une dynamique qui aurait pu entraîner d’autres collectifs.

Une nouvelle étape dans l’organisation des sans-papiers

Pour la journée internationale contre le racisme de 2020, la Marche des Solidarités avait prévu de manifester le 21 mars contre les violences policières et l’islamophobie, pour la régularisation des sans-papiers et l’égalité des droits pour tous·tes. Le premier confinement ayant été déclaré le 17 mars, la manifestation avait été annulée. Mais elle s’était largement préparée autour des collectifs de sans-papiers qui ont maintenu la mobilisation durant les premières semaines du confinement et c’est leur détermination à manifester, malgré l’interdiction, qui a fait ensuite de la manifestation du 30 mai 2020 une réussite.

Dès le 20 juin, l’organisation de nouvelles manifestations dans de nombreuses villes ainsi que la participation d’une vingtaine de collectifs de sans-papiers aboutissent à envisager un mouvement d’un tout autre niveau : d’une ampleur nationale sur la durée, partant des luttes locales et construit avec des collectifs de sans-papiers autonomes. De ce constat est né le projet d’une marche nationale des sans-papiers avec, dès les premières discussions, la conviction qu’elle ne pourra avoir lieu qu’en partant de villes dans lesquelles les sans-papiers sont en train de s’organiser. Ainsi seulement, elle pourrait permettre les échanges entre militant·es et les rencontres entre collectifs et réseaux de solidarité nécessaires aussi bien localement que nationalement. 

La marche nationale des sans-papiers

La marche nationale des sans-papiers, nommée alors acte 3 de la Marche des Solidarités, est partie de Marseille le 19 septembre, accompagnée d’une manifestation de 1 000 personnes. D’autres marcheur·ses se sont mis·es en route de Montpellier, puis de Grenoble pour rejoindre le 3 octobre à Lyon celles et ceux parti·es du sud. Le même jour, des marches sont également parties de Lille, Strasbourg et Rennes formant, avec celle de Lyon, 4 grands cortèges qui se sont retrouvés à Paris le 17 octobre6https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites/blog/181120/acte-4-des-sans-papiers-liberte-egalite-papiers pour une dernière manifestation7Cortège du 17 octobre 2020 à Paris : https://youtu.be/O3qK-gzoiNY. Le lendemain, les collectifs de sans-papiers se rassemblaient dans une première assemblée générale à Montreuil et appelaient à préparer un acte 4 pour le 18 décembre, journée internationale des migrant·es, dans le plus de villes possibles pour permettre aux collectifs les plus récents de mener localement une manifestation d’ampleur. À cette occasion, ils avaient aussi rappelé qu’ils souhaitaient « préparer les conditions d’une journée de grève interprofessionnelle pour l’égalité et la régularisation des sans-papiers ».

La série de 4 actes pour la régularisation de tous·tes, entre le 30 mai 2020 et le 18 décembre 2020, a permis à de nombreux·ses sans-papiers de s’organiser en quelques mois. Cela illustre l’importance de la lutte dans la mise en mouvement d’une partie de notre classe, même quand il s’agit de celles et ceux considéré·es comme les plus opprimé·es. C’est fondamental dans l’interprétation de la situation actuelle afin d’avoir une compréhension commune des conditions sociales internes et des conséquences politiques des ­expériences de luttes du passé. 

C’est avec l’objectif de partager un premier bilan que chacun des collectifs mobilisés au sein de la Marche des Solidarités a désigné plusieurs délégué·es pour une assemblée générale qui a eu lieu les 13 et 14 mars 2021 à Montreuil. Il en est ressorti la conviction partagée que la lutte ne pourrait être menée que si les sans-papiers s’organisent dans des collectifs autonomes, en lien avec les autres mouvements locaux et coordonnés nationalement pour pousser ensemble dans un seul sens. Ce n’est qu’en luttant collectivement pour la régularisation de tou·tes, en menant des actions qui visent au-dessus du niveau du rapport des forces en présence, que des victoires même locales seront possibles. 

Une lutte des classes antiraciste

Les collectifs de sans-papiers, comme l’ensemble des forces antiracistes qui se sont largement mobilisées en France ces dernières années, étaient présents dans les rues le 20 mars 2021 contre les violences policières et le racisme, puis le 21 mars contre l’islamophobie. On peut regretter le manque d’unité du mouvement antiraciste qui n’a, par exemple, pas permis d’organiser une seule et même journée pour que l’ensemble de ces forces marchent ensemble. Mais les cortèges ont été importants dans plusieurs villes, malgré le durcissement tout juste annoncé des règles de confinement, et surtout, ils ont tous marché pour un même but : l’égalité des droits ! 

Face à la crise du capitalisme qui creuse et creusera les inégalités, le pouvoir n’a pas d’autre choix que de souder les populations derrière l’État et la nation. C’est cette impasse qui est la raison du tournant de Macron vers un autoritarisme nationaliste labellisé « républicain ». Il prend aujourd’hui la forme d’une offensive islamophobe, d’un renforcement des pouvoirs de la police et des politiques contre les migrant·es. Forts d’organisations locales et d’une coordination nationale, les collectifs de sans-papiers s’adressent aux autres forces de notre classe en lutte en posant, par exemple, la question de la grève et des conditions qui feraient que les syndicats s’impliquent pour que des travailleur·ses convaincu·es, avec ou sans papiers, se mettent en grève pour la régularisation et entraînent la majorité. C’est le chemin à suivre pour forger un mouvement de classe en antagonisme avec la « protection » de l’économie française, de la nation et de l’État. C’est aussi le travail qui nous reste à produire pour construire un pouvoir politique alternatif.

Mathieu, Paris 20e