L’actualité de la théorie n’est évidemment pas déconnectée de celle des luttes. Les débats et les choix faits dans le mouvement se reflètent et se déforment dans les livres lus et les figures mises en avant. À ce titre, il faut se pencher sur le retour en apparence inattendu de la théorie de l’État de Nicos Poulantzas près de 50 ans après sa disparition.
Nicos Poulantzas (1936 – 1979) est un théoricien universitaire franco-grec dont les principaux travaux portent sur les classes sociales, le fascisme, l’État et l’articulation entre les trois. L’essentiel de sa théorie de l’État se retrouve dans son dernier ouvrage, une somme intitulé L’État, le pouvoir, le socialisme (désormais abrégé en EPS), parue en 1978, rééditée en poche en 2024 aux éditions Amsterdam. Avoir en tête le contexte est important pour saisir le projet de Poulantzas : dans la seconde moitié des 70’s, les luttes refluent à l’échelle mondiale, l’URSS de Léonid Brejnev ou la Chine de Deng Xiaping ne sont pas des modèles révolutionnaires enthousiasmants et les expériences réformistes sont battues dans les urnes ou écrasées par des coups d’état militaires comme au Chili en 1973. Alors que la situation semble de plus en plus fermée pour la gauche mondiale, Poulantzas diagnostique que les erreurs du mouvement résultent d’une incompréhension de la nature de l’État par les différents courants marxistes. L’ambition de l’EPS est de fournir une nouvelle théorie de l’État qui permettrait enfin de construire le socialisme et d’en finir avec le capitalisme.

On ne peut pas revenir en une page sur la totalité de ce que développe Poulantzas mais l’essentiel de la théorie de sa théorie tient en quelques mots : l’État n’est pas un instrument de la bourgeoisie pour dominer l’ensemble de la société, il est plutôt la condensation des rapports de force entre les classes, principalement la bourgeoisie et le prolétariat. L’État ne serait donc pas une chose que la bourgeoisie contrôlerait mais un rapport social qui permettrait à la société d’assurer la continuité de la production capitaliste. S’il est vrai qu’il y a déjà cette idée d’État comme produit d’une relation de classe chez Engels et Lénine et que les institutions étatiques ne sont évidemment pas des objets stricto sensu comme peut l’être une machine dans une usine, la théorie « relationnelle » de Poulantzas amène à des conclusions toutes autres que celles des révolutionnaires marxistes.
Si l’État n’appartient jamais exclusivement à la bourgeoisie, l’enjeu de la lutte politique change radicalement. La lutte n’a plus à être dirigé contre l’État mais vise à conquérir des positions dans un rapport de force au sein de celui-ci. Poulantzas rejette explicitement la stratégie de Lénine du double pouvoir : l’enjeu politique n’est pas de s’organiser en contre-pouvoir capable à un certain stade du processus révolutionnaire de renverser l’État bourgeois (comme les soviets en Russie en octobre 1917). À l’inverse, il faudrait s’engager dans une sorte de « longue marche à travers les institutions », il faudrait gagner les élections, engager des réformes et, au cours d’un long développement, permettre un processus lent de transition vers le socialisme, soutenu par un parti de masse dont le rôle est de désolidariser la classe ouvrière de l’idéologie dominante. Comme chaque État est borné par des frontières spatiales, cette transition vers le socialisme ne peut se faire qu’à l’échelle nationale, que le mouvement ouvrier doit s’approprier.
Le retour de Poulantzas aujourd’hui n’est pas qu’une coquetterie théorique, il est symptomatique d’un manque de confiance dans le potentiel des luttes et de notre classe à assumer elle-même le pouvoir. Cependant, l’État auquel nous nous confrontons dans nos luttes ne peut être que celui du mode de production capitaliste, il est né avec lui, pour le servir et mourra avec lui. Il est illusoire d’attendre que de la logique propre de l’État, on puisse s’engager dans le processus d’abolition du capitalisme. De même, le caractère universel de ce mode de production entre en contradiction avec le réinvestissement de l’échelon national par les anticapitalistes. Si nous sommes convaincu.e.s que l’émancipation des travailleur.se.s sera leur propre œuvre, nous ne pouvons nous satisfaire d’une théorie qui ne fait qu’ajouter une épice marxisante dans la vieille recette réformiste.