Lutte des sans-papiers à Saint-Brieuc : déjouer la peur, choisir la résistance collective

Permis de tuer, règlement retour, loi darmanin… En pleine crise du néolibéralisme nos classes dirigeantes surenchérissent de racisme pour toujours plus exploiter, diviser et écraser notre classe. Alors que celles et ceux qui subissent frontalement ces politiques – les immigré·es, les musulman·es, plus largement les racisé·es – sont traqué·es, enfermé·es, tué·es, c’est parfois depuis la gauche qu’on donne le coup de grâce : en leur déniant leur pouvoir de résister. Mais quand en réponse aux attaques racistes, ces bien-pensants disent aux migrants : « Restez chez vous ! », il en est qui décident de ne pas les écouter. À Saint-Brieuc le collectif en lutte avec les sans-papiers déjoue collectivement la peur et s’organise pour le droit au logement pour toustes. Entretien.

Est-ce que tu peux te présenter et nous raconter rapidement dans quel cadre militant tu interviens ?
Je m’appelle Lucie et je suis membre du collectif en lutte avec les personnes sans-papiers de Saint-Brieuc. Ce collectif  existe depuis novembre 2025, et s’est constitué suite à une première mobilisation durant l’été 2025. 
Jusqu’alors, il y avait des espaces où des associations fournissaient un travail de plaidoyer auprès des institutions. Mais il n’y avait pas d’espace de lutte qui permette aux camarades sans-papiers de pouvoir se mobiliser pour défendre leurs droits.

Est-ce que tu peux parler de la campagne que vous avez menée ces dernières semaines ? 
La campagne logement arrive au printemps 2026. Au départ, on a dénoncé les conséquences de l’assignation des personnes sans-papiers dans les hôtels sur les enfants. On voulait interpeller le conseil départemental chargé de la protection de l’enfance car la loi de protection de l’enfance de 2022 interdit le placement des mineurs isolés à l’hôtel, alors que les lois anti-immigration assignent les enfants de sans-papier à l’hôtel pour des durées longues. L’idée, c’était de dire que les risques auxquels sont exposés les mineurs non-accompagnés et les enfants de sans-papier sont les mêmes et donc de dénoncer la différence de traitement.

Ça s’est accéléré lorsqu’un camarade s’est retrouvé mis à la rue avec ses cinq enfants et sa femme. Ça a enclenché la première vague d’occupation : celle de la mairie de la commune proche de Saint-Brieuc où ils vivaient depuis 3 ans et où les enfants étaient scolarisés. On a obtenu 2 nuits d’hôtel, on a donc réoccupé le lendemain et obtenu 3 semaines, puis 10 jours de plus… Et puis plus rien !  On a alors décidé de rester dormir dans la mairie, le 10 juin. On avait des AG chaque jour, ça permettait de s’organiser politiquement, d’organiser des réunions publiques, avec appel à la presse…

En parallèle, le 11 juin, on a appris que 7 familles de Saint-Brieuc allaient être mises à la rue. On a alors occupé le musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc, et non pas directement la mairie , parce qu’on voulait installer l’occupation, pouvoir y dormir. 

La mairie nous a transféré’es  dans une salle associative  en mettant en place une pseudo solution de logement d’urgence (un CHRS).  Cela ne correspondait en rien à nos revendications car les familles n’avaient pas encore été mises à la rue !  Il s’agissait d’un simple affichage de la part de la mairie. On a donc  déjoué le piège en disant :  nous nous battons pour des logements dignes et pérennes pour tous et toutes, et nous nous battons contre la menace de la rue qui vise des familles. On voulait aussi revendiquer cette occupation comme un espace d’organisation politique, pour construire un rapport de force. On a occupé une semaine. 

Le maire de Saint-Brieuc a alors tenté de casser notre l’unité, puisqu’on est un collectif mixte où il y a des solidaires et des sans-papiers, en proposant une rencontre  avec les seules familles, pas au nom du collectif. Ce qui a déclenché une colère notamment des camarades sans papiers du collectif. 

Tu as fait face à des arguments qui amenaient à dépolitiser la lutte que mènent les sans-papiers. Ces arguments venaient à la fois de la droite – sans surprise – mais aussi de camarades de luttes. Peux-tu nous raconter ça ?
Quand on a constitué le collectif, il y avait une majorité de personnes sans papiers, mais il y a des militants solidaires qui ont des trajectoires différentes, et parmi elleux,  ce que j’appelle des projections de vulnérabilité. En gros, ça consiste à dire qu’on est pas égaux, parce qu’on n’a pas les mêmes positions face à la police, et donc, à  disqualifier des modalités d’action jugées trop dangereuses :  l’occupation, les manifestations, etc. Ça conduit la perspective d’action à l’échec,  plutôt que d’essayer de se concentrer sur les conditions de solidarité qui permettent de  garantir la participation de tous et de toutes. On a bataillé sur la  ligne  « Non mais en fait, il faut y aller, et ce n’est pas dans les manifestations ou les sans-papiers sont unis, qu’ils sont le plus exposés à la police, bien au contraire ». Mais  elle est dure à tenir. 

Cette situation va se produire à deux reprises. La première fois, quand on occupe le musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc. La ville est de droite et on sent que ça se tend pendant l’après-midi. A ce moment, des militants vont commencer à souffler aux personnes sans-papiers que ça serait bien qu’elles s’en aillent. On va être très peu à dire non. Ça fait des mois qu’on déjoue la peur et qu’on se rend compte qu’on a le droit de manifester, de prendre la parole, et qu’on ne finit pas en prison pour cela. Il faut qu’on continue à construire ensemble les conditions de participation à toutes les étapes de la lutte de tout le monde. 

Ça a fonctionné la première fois. Mais la deuxième fois, ça a été un échec. Plutôt que d’attendre d’être expulsé de l’occupation de la salle associative, c’est la voix des camarades avec les projections de vulnérabilité qui a gagné.  Ils ont réussi à convaincre le collectif qu’il fallait évacuer par nous-mêmes. Ce qui nous a un peu mis dans la merde pour la suite:  on n’a pas obligé le maire de Saint-Brieuc à assumer l’expulsion d’un collectif mobilisé autour des familles. 

Cette dépolitisation qui intervient dans nos rangs entre en écho celle de la mairie de droite. Elle a produit une communication affreuse, pour dire que le collectif était partisan et politique et que des militants y instrumentalisaient la misère des personnes sans-papiers,  en invitant comme je l’ai dut  les familles à une rencontre sans le collectif. 

Les camarades sans-papiers ont alors décidé d’écrire au maire leur refus d’être reçus sans le collectif en disant:  « nous sommes des militants politiques, nous sommes là ensemble parce que nous sommes le collectif, donc nous voulons être reçus au nom du collectif ». 

Bref, la dépolitisation des camarades sans papiers revient en permanence  de tous les côtés, et  on doit batailler en permanence.

Ce qu’on a gagné c’est qu’on essaye de s’adresser les uns aux autres en tant que militants, ce qui implique de ne pas avoir peur de la conflictualité entre nous, aussi avec les camarades sans-papiers. Or, ce qu’on sent c’est que la projection de vulnérabilité prendre racine dans la théorie des privilèges, et a  pour conséquence de sacraliser la parole des personnes sans-papiers. Mais le fait de sacraliser leur parole annule la possibilité du conflit, donc la possibilité d’avoir un débat politique avec eux.

En réalité vous avez fait face à un choix extrêmement politique : mener une lutte sur le plan strictement humanitaire ou mener une lutte politique, ce qui implique forcement des débats dans le collectif et donc aussi avec les camarades sans-papiers. Qu’est ce que ca signifie en pratique ?
Ce sont des arguments très minoritaires et difficiles à tenir dans le collectif. Mais ça va finir, petit à petit, par être approprié par les camarades sans-papiers. 

On a déjoué la peur, face à toutes les pressions de découragement que les sans-papiers reçoivent de la part de la droite, des humanitaires, et même dans nos rangs. Un élément central a été d’avoir des AG régulières et de pouvoir en parler, en s’appuyant sur des exemples de luttes comme celle des mineurs de Belleville à Paris. 

L’autre chose qui a permis de donner la confiance, c’est de se donner les moyens de s’exprimer, notamment au travers d’ateliers de prise de parole, à chaque manifestation. Ça a vraiment participé à la politisation de chacun, chacune. D’apprendre à se dire qu’est-ce qu’on veut, pourquoi on est ensemble. Pourquoi on est en colère contre le racisme ? C’est quoi l’implication dans nos vies ? Et derrière, c’est quoi nos revendications ? Ce travail de construction, puis d’incarnation d’un discours a aussi bougé les lignes très fortement, parce que ces prises de parole se passaient en public, face à l’intersyndicale et à la Coordination Solidarité Migrant. Elles ont vu tout à coup des personnes qu’elles ne reconnaissaient pas tout à fait comme des sujets politiques, se dresser publiquement comme tels. Ça a été vraiment déterminant. Un camarade a pu le résumer en AG : “En fait, il faut que tout le monde apprenne à parler ici. »

Ton collectif s’est relié au réseau de la Marche des Solidarités. Est-ce que ça a aidé à construire la confiance et à faire de la politique dans le collectif ? Comment avez-vous articulé ce rattachement à une campagne nationale avec une construction des luttes locales ?
Le Front commun antifasciste était en lien avec la Marche des Solidarités. Depuis, avec le collectif on a construit le 18 décembre, puis le 21 mars, et pendant la campagne action logement, on s’est saisi’es du 21 juin.

Ça nous a donné des occasions de pouvoir sortir, nous montrer, nous imposer dans le paysage local, en articulant  avec la construction d’un rapport de force à l’échelle nationale. Ca nous a permis de faire exister la lutte des sans-papiers dans une perspective antiraciste, ce qu’on n’avait pas encore réussi à atteindre au niveau simplement local. Ça a été des occasions de prendre la rue et la parole, en permettant la construction politique du collectif. 

Et le fait de se dire qu’on est tout un pays, donne la confiance de lutter face à notre mairie de droite. Ça permet d’imposer un rapport de force : sachez que si jamais vous nous touchez, ça soulèvera de la colère et de la solidarité partout dans le réseau. Et ça, alors que les camarades étaient au début très flippés à l’idée de manifester parce qu’ils avaient des OQTF, etc… ça a aidé. 

Ca permet aussi de voir qu’ailleurs, il y avait des victoires des militants sans-papiers qui étaient engagés dans la lutte depuis très longtemps. Et inversement, de se rendre compte, quand on est allé’es aux rencontres nationales de la Marche des Solidarités en juin à Paris, que notre collectif était connu. Pouvoir participer à introduire des ateliers en tant que collectif, ça a vraiment renforcé vraiment la confiance. 

Tous ces liens sont précieux à condition qu’ils soient articulés avec une recherche d’intervention localisée. S’il s’agit juste de  répondre aux appels nationaux où on fait la manif et puis on s’en va, il manque un truc.

Et en fait, ce qu’on a fait dans le même temps, c’était de se dire, OK, on est en train de chercher pourquoi on est ensemble et ce qu’on peut faire ensemble dans une perspective d’action directe. Et petit à petit, en faisant les tournées dans les hôtels, on a commencé à comprendre qu’on allait pouvoir imposer nos revendications.. L’enjeu a été de comprendre quels étaient les nœuds particuliers à Saint-Brieuc dans les parcours que vivent les personnes sans papiers, chercher les brèches pour se dire qu’est-ce qu’on peut faire comme action. Vraiment un travail de recherche qui amène à de la créativité. 

Par exemple, on s’est rendu compte, autour de la campagne d’action logement, qu’il y avait 16 enfants menacés de rue. On a alerté les écoles, les associations de parents d’élèves, et on a pu voir que le Réseau Éducation Sans Frontières s’était complètement cassé la gueule et avait disparu. Et qu’il y avait un enjeu à recréer un réseau de vigilance autour des enfants de sans-papiers pour avoir des réflexes militants autour des groupes scolaires quand il y avait des enfants menacés. C’est en cours, on va démarrer l’année avec une AG Enfance et Éducation à l’initiative des sans-papiers. En parallèle, le collectif tisse aussi des liens avec les syndicats locaux, et se projette dans la construction de la grève antiraciste du 18 décembre.