Pourquoi revenir sur cette période ? La dynamique autour de la campagne de La France Insoumise laisse entrevoir la possibilité d’avoir, dans quelques mois, l’élection d’un parti sur la base d’un programme de rupture avec le néolibéralisme.
Les Cahiers d’A2C #24 – octobre 2026
Elle rend ainsi beaucoup plus concrets les débats sur les possibilités de changer le cours du capitalisme par le biais de ses institutions. Il existe bien d’autres expériences, plus récentes, de gouvernements qui portaient un programme de rupture avec l’ordre capitaliste, et portés au pouvoir par de grandes mobilisations. On pourrait par exemple faire le bilan du gouvernement Syriza en Grèce élu en 2015. Donc, si on prend le temps de revenir sur l’expérience entamée en 1981-1995, c’est avant tout parce que Jean-Luc Mélenchon dresse un bilan admiratif de F. Mitterrand. Pour lui, l’union de la gauche « était d’abord un programme de transition vers le socialisme »1. « Parvenir au pouvoir peut permettre de changer la donne. Mitterrand l’a prouvé »2. Il n’aurait manqué que l’élan populaire, ce que La France Insoumise appelle de ses vœux pour les expériences de conquête du pouvoir à venir.
D’ailleurs, JL Mélenchon, cadre du Parti Socialiste en 1981 puis sénateur en 1986, restera longtemps au PS. Il sera ministre délégué à l’enseignement professionnel sous le gouvernement de L. Jospin entre 2000 et 2002, et il ne quittera le PS qu’en 2008, pour fonder le Parti de gauche, sur des bases critiques de l’orientation néolibérale de la campagne présidentielle de S. Royal et de la direction donnée par F. Hollande. Dans cet article, je voudrais me concentrer sur deux aspects : les raisons de l’échec de la « transition vers le socialisme » des années Mitterrand, et le désaccord sur le bilan tiré, avant d’aborder le contexte des luttes, très différent de celui dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui.
Du keynésianisme de gauche…
Le programme commun entre le PS et le PC correspond à ce que l’on pourrait qualifier de keynésianisme de gauche. Keynes est un économiste dont la théorie s’élabore face à la crise des années 1930. Il est associé à l’idée que la solution ne peut pas reposer sur le marché mais sur l’État, et à la nécessité de relancer la demande. L’État doit augmenter le pouvoir d’achat des ménages, car cela favorise leur consommation et permet aux entreprises de trouver des acheteurs pour leurs produits. Il doit aussi favoriser l’investissement des entreprises, en passant des commandes publiques. Ces dépenses de l’État seraient alors compensées par des rentrées fiscales liées à la reprise de l’activité des entreprises et à la baisse du chômage.
Le programme commun vise donc à actionner deux leviers. Le premier, c’est la relance de la consommation, avec des augmentations de salaires, notamment du SMIC, et des prestations sociales. Le second, c’est une intervention de l’État dans les secteurs clés de l’économie afin de mieux contrôler les modalités de la relance tout en modernisant les entreprises face à la compétition internationale. Ces deux leviers seraient complétés par l’extension de la démocratie (suppression de la cour de sûreté de l’État, abolition de la peine de mort, élections à la proportionnelle, droit de vote des immigré·es aux élections locales, réduction du service militaire).
JL Mélenchon souligne que dans ses meetings, beaucoup sont impressionné.es au rappel des mesures mises en œuvre sur le plan économique après l’élection de F. Mitterrand : la nationalisation du secteur bancaire (39 banques) et des secteurs-clé de l’industrie (9 sociétés), le passage de 4 à 5 semaines de congés payés, la retraite à 60 ans (en 1981, elle est à 65 ans), la diminution du temps de travail, la participation des représentant·es syndicaux·les dans les Conseil d’administration des entreprises nationalisées, etc.). Le SMIC a augmenté de 38% entre 1981 et mars 1983, les prestations familiales de 50% pour les familles avec deux enfants ou plus, les allocations logement de 50%, le minimum vieillesse de 62%.
À la rigueur… En moins de deux ans !
Pourtant, un an plus tard, le franc est dévalué (ce qui conduit automatiquement à une baisse du pouvoir d’achat car les produits importés deviennent plus chers), et les salaires du secteur public sont gelés. Et en mars 1983 s’amorce ce qui s’appellera « le tournant de la rigueur » : blocage des salaires, plan d’économie de la Sécurité Sociale, hausse des prélèvements sur les couches populaires, restructuration du secteur nationalisé avec le licenciement de dizaines de milliers de personnes. Le chômage augmente, la consommation recule. L. Fabius, Premier ministre entre 1984 et 1986, dira « c’est à nous qu’est revenu de faire le sale boulot ». Que s’est-il passé ?
Depuis le milieu des années 1970, le contexte international est à la « stagflation », une combinaison de stagnation économique et d’inflation. Partout, les taux de chômage et d’inflation grimpent, l’investissement baisse.
En France, la balance du commerce extérieur, déficitaire depuis le choc pétrolier de 1973, se dégrade toujours plus. Important pays exportateur, les entreprises parviennent moins vendre. À cela s’ajoute le fait que la croissance du pouvoir d’achat bénéficie surtout aux produits importés.
Le déficit budgétaire, lui, se creuse : il double entre 1981 et 1982, double encore entre 1982 et 1983. L’État doit emprunter massivement, et le pouvoir est sous pression.
JL Mélenchon parle d’« agression du capital » : des financiers ont spéculé contre le franc, et une partie des capitaux a fui le pays. Jusqu’ici, rien d’imprévisible : toute l’histoire du capitalisme montre que la bourgeoisie ne se laissera pas détrôner sans réagir. D’ailleurs, il rappelle lui-même que 8 ans auparavant, c’est un coup d’État qui met fin au gouvernement socialiste de S. Allende au Chili. Mais il estime aussi que « il n’y avait aucune dynamique sociale pour porter ce grand bond en avant en dehors du système ». C’est évacuer la lourde responsabilité qu’ont les réformistes au pouvoir, au Chili3 comme en France, dans cette situation.
« La grève des ayatollahs »
En 1981, cela faisait 23 ans que la droite gouvernait. Dans la classe ouvrière, l’enthousiasme suite à la victoire de F. Mitterrand est certain. 200 000 personnes se rassemblent sur la place de la Bastille le soir même. Le lendemain, les ouvriers vont au travail avec fierté, ce sont les petits chefs et les contremaîtres qui rasent les murs. La droite parle du péril du Goulag.
Pourtant, cela fait plusieurs années que le niveau de grèves est faible. La CGT a perdu la moitié de ses effectifs sur les 3 années précédentes.
La victoire de la gauche redonne confiance, et il y eut une légère remontée des grèves ouvrières. Des grèves partent sur les salaires, la baisse du temps de travail, le droit syndical. Le secteur le plus combatif est celui de l’automobile, dans lequel les travailleurs immigrés à Citroën et Talbot sont en première ligne de grèves entre 1982 et 1984. Mais le mouvement est brisé dans son élan. Par la direction nationale et locale de la CGT, qui mettent leurs forces dans la reprise du travail pour éviter une généralisation du conflit et risquer de compromettre les ministres communistes qui partagent la responsabilité de la décision du gel des salaires. Et par le gouvernement lui-même, qui se fera le relais d’une campagne raciste de la droite, avec notamment P. Moroy, alors Premier Ministre, qui parle de travailleurs manipulés par des « extrémistes religieux ».
On peut également prendre l’exemple de la Marche pour l’égalité de 1983. Le pouvoir refuse d’accorder gain de cause aux revendications qui remettent en question l’appareil d’État, la police et la Justice, et favorise le développement d’un mouvement concurrent, apolitique, centré sur la dénonciation du racisme individuel, SOS racisme.
Le revirement politique du gouvernement n’a pas été neutre d’un point de vue social, il s’est accompagné d’une offensive pour mettre un terme aux luttes.
La classe ouvrière sortira profondément et durablement démoralisée de cette politique, menée par un pouvoir supposé être de son côté. En 1985, la Bourse avait augmenté de 41%. En 1986, le niveau de combativité était le plus bas depuis 1946.
Les fascistes du Front National se saisissent de ce contexte et font leurs premières percées électorales. En 1983, Stirbois entre dans le Conseil municipal à Dreux, ville ouvrière et immigrée. En 1986, 35 députés FN entrent au Parlement.
Tout change, pour que rien ne change
Keynes lui-même reconnaissait la limite de ses propositions dans son ouvrage « La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ». Il y expose un défaut fondamental du capitalisme, la baisse de « l’efficacité marginale de l’investissement », qui entraîne le capitalisme dans des crises inévitables. Cela s’apparente beaucoup à l’analyse par Marx de la « baisse tendancielle du taux de profit »4. Mais contrairement à Marx, il cherchait à sauver un système de lui-même, à limiter ses contradictions fondamentales plutôt que de vouloir y mettre fin, ce qui l’a amené à reconnaître : « la lutte des classes me trouvera du côté de la bourgeoisie instruite ».
Cela n’empêche pas les réformistes de justifier en permanence leur stratégie par les conditions changeantes et leur échec par les conditions imprévues de la situation. Dans les années 1970, deux théories vont accorder du crédit aux expériences réformistes. La première, l’eurocommunisme, justifie le tournant des partis communistes dans plusieurs pays occidentaux. Elle déforme les analyses de Gramsci sur la nécessité de mener une guerre de position, pour justifier des alliances gouvernementales. La seconde est portée par N. Poulantzas, référence de plusieurs intellectuel.les proches de LFI. Pour lui, l’échec de l’expérience chilienne serait dû au manque de mobilisations extra-parlementaires, tandis que la Révolution des Œillets au Portugal démontre que la révolution peut prendre son origine dans l’appareil d’État (en l’occurrence, l’armée)5. Dans son ouvrage « L’État, le pouvoir, le socialisme » publié en 1978, il affirme que « L’urgence, à l’origine de ce texte, concerne, tout d’abord, la situation politique en Europe : si la question d’un socialisme démocratique n’y est pas, loin de là, à l’ordre du jour partout, elle se pose néanmoins dans plusieurs pays européens. ». Mais à la fin des années 1970, la situation internationale, comme en France, est plutôt marquée par un profond et durable recul des luttes.
La grande différence aujourd’hui avec les années 80, c’est que, partout dans le monde, se déroulent des démonstrations de la force de notre classe. Ne serait-ce que depuis le début de l’année 2026, des révoltes massives ont éclaté en Iran, aux USA, en Albanie, en Bolivie, en Tunisie, en Croatie, en Inde… Si le débat entre réforme et révolution ressurgit, c’est que le réformisme n’est pas d’abord le produit des théoriciens ou des organisations, et qu’il ne disparaît pas automatiquement avec les luttes. Gramsci analysait qu’il était le produit de l’expérience contradictoire vécue par la classe exploitée. D’un côté, le vécu quotidien de la mise en concurrence, produit par l’organisation du capitalisme, empêche d’envisager la possibilité d’une autre société. De l’autre, des expériences des solidarités et de la force collective produites par les luttes, qui ont le potentiel de développer une conception du monde entièrement nouvelle. Les organisations réformistes ont intérêt à maintenir cette contradiction, alors que nous avons besoin d’organisations qui favorisent le basculement complet de la conscience vers cette seconde conception.
Vanina Giudicelli (Paris 20e)
- Voir l’article « Je marche monsieur » sur le site https ://melenchon.fr ↩︎
- Lire l’interview donnée par Jean-Luc Mélenchon sur le site https ://revuecharles.fr ↩︎
- Lire à ce sujet l’article « Salvador Allende et les impasses du réformisme », sur notre site. ↩︎
- Pour un exposé de cette théorie, voir par exemple : « Le taux de profit et le monde aujourd’hui » par Chris Harman, sur le site : https ://quefaire.lautre.net ↩︎
- Voir la recension de ce livre, « Les vieux habits neufs du réformisme », sur notre site ↩︎