Les Cahiers d’A2C #23 – Septembre 2026
Quand les « premiers concernés » sont des deux côtés de la barricade
Keeanga-Yamahtta Taylor pose une question simple : comment le plus grand soulèvement antiraciste depuis le mouvement des droits civiques a-t-il pu émerger sous la présidence d’Obama ? Cette question peut sembler risible aujourd’hui, au milieu du second mandat Trump.
Mais ce serait sous-estimer à quel point la victoire électorale d’Obama en 2008, cinq ans avant Black Lives Matter, fut le point culminant de l’illusion d’une Amérique « post-raciale », enfin prête à expier son péché originel.
Pour répondre à la question, Taylor explore l’histoire du racisme aux Etats-Unis et ses multiples facettes. Loin d’être un simple héritage du passé, il est constamment réinventé et remis au goût du jour, au point qu’il devient impossible d’imaginer le système économique, social et politique américain sans sa dimension raciste : « Le racisme aux Etats-Unis n’a jamais consisté à maltraiter gratuitement les personnes de couleur. Il a toujours été un moyen pour les hommes blancs les plus puissants de justifier leur domination, de gagner leur argent et de maintenir l’ordre social. »
De Jim Crow aux « Black faces in high places »
L’autrice revient notamment sur une période charnière de l’histoire des Etats-Unis : le mouvement des droits civiques des années 1960 et ses suites. Elle y décrit notamment la prise de conscience de la classe dirigeante étatsunienne, qui opéra un revirement historique et ouvrit ses portes à une minorité significative d’afro-américain·e·s : celle-ci donna des maires de grandes villes, des commissaires de police, juges et hauts fonctionnaires, des élu·e·s à tous les niveaux, des universitaires, patron·ne·s, etc…
Cooptée par la classe dirigeante, cette élite noire n’est pas pour autant immunisée au racisme : certes elle le subit mais elle a tout intérêt à défendre un statu quo dans lequel elle trouve son compte. Elle se retrouve souvent en première ligne pour mettre en place les réformes néolibérales (qui affectèrent plus violemment les classes populaires noires) et les légitimer idéologiquement, dénonçant publiquement « la culture du crime et de la pauvreté » qui toucherait les quartiers afro-américains les plus défavorisés.
C’est le soulèvement Black Lives Matter qui révèle le plus clairement les clivages au sein des racisé·e·s. Quand les classes populaires et les militant·e·s afro-américain·e·s se mettent en mouvement, iels se retrouvent face à des juges, maires et commissaires qui organisent la répression, des universitaires et des vétéran·e·s du mouvement des droits civiques qui condamnent les violences et appellent à voter démocrate : ces « visages noirs aux cimes du pouvoir » se révèlent être le premier rempart du système.
De #BLM à la libération noire
Pour Taylor, qui décrit le développement du mouvement BLM avec une sensibilité de militante, de plus en plus de personnes reconnaissent que « les noirs ont beau avoir la même couleur de peau, ils n’ont pas tous les mêmes intérêts ». C’est là que son dernier chapitre propose des perspectives stratégiques.
Taylor s’adresse en filigrane aux jeunes militant·e·s du mouvement quand elle affirme que « Tant que le capitalisme existera, les pressions matérielles et idéologiques encourageront les blancs des classes populaires au racisme […], mais les luttes créent des conditions dans lesquelles les intérêts communs des prolétaires apparaissent dans leur vérité nue […] ».
Cette unité entre racisé·e·s et non-racisé·e·s est donc possible et constitue même le seul chemin vers une véritable émancipation de toustes, mais elle ne peut se construire autrement que sur une base de solidarité de classe contre le racisme. Elle met en valeur la centralité de l’organisation et de la clarté théorique quand elle affirme que « le véritable enjeu est de formuler pendant les moments de lutte une analyse cohérente de la société, de l’exploitation et de l’oppression. »
Toutes celles et ceux qui ont la haine du racisme et qui veulent se battre pour un monde meilleur gagneront à lire Keeanga-Yamahtta Taylor.
Jad Bouharoun (Hauts-de-Seine)
