Les Cahiers d’A2C #23 – Septembre 2026
En cet été 2026, la crise écologique est plus palpable que jamais. Nous venons de vivre 5 vagues de chaleur en 3 mois et beaucoup d’entre nous ressentent pour la première fois les limites d’habitabilité de la planète. On risque notre santé et parfois notre vie en continuant d’aller travailler ou étudier, on meurt de chaud chez nous (+36% de mort·es pendant l’épisode caniculaire de juin en France d’après Santé Publique France), on ne peut pas trouver d’espaces de fraîcheur, la production de fruits et légumes est réduite par la sécheresse et donc les prix augmentent, les animaux sauvages et d’élevage meurent “par tonnes” à cause de la chaleur et de la sécheresse, la même sécheresse qui détruit nos habitations (fissures, glissements de terrain, incendies) et les écosystèmes.
Alors que les milieux écolo peinent à obtenir des victoires, que le backlash anti-écologique a réussi à imposer ses éléments de langage comme l’écologie punitive ou l’éco-terrorisme 1, l’été 2026 a réveillé de nombreuses consciences sur la crise écologique. Nous pensons qu’il pourrait être un coup d’élan de massification des luttes écolo et il semble donc important de (1) mieux comprendre ce qu’est la crise écologique, (2) en quoi elle est liée au capitalisme, (3) définir le rôle de notre classe face à celle-ci, (4) discuter des stratégies des mouvements écolo et (5) identifier les principaux leviers d’action à investir pour nous permettre de nous diriger vers la révolution climatique.
1/ Vagues de chaleurs, changement climatique et crise écologique
Pics, vagues de chaleur, canicules, ces épisodes pendant lesquels les températures dépassent nettement les normales de saison voient leur fréquence augmenter avec le changement climatique.
Mais le changement climatique est seulement l’un des symptômes de la crise écologique globale. On peut appréhender les dimensions de cette crise via les notions de limites planétaires 2 (concept proposé en 2009 par des chercheur·euses) et d’épuisement des ressources. Les limites planétaires sont les conditions qui permettent la vie de l’espèce humaine sur terre. Elles sont au nombre de 9 dont : l’état de la biodiversité, le changement climatique, l’usage des sols (avec les dangers liés au changement d’utilisation des sols comme l’artificialisation ou la déforestation), la pollution de l’environnement, ou le cycle de l’eau. Ces limites interagissent entre elles et nous en avons déjà dépassé 6. L’épuisement des ressources décrit quant à lui le fait que nous utilisons toujours plus de ressources naturelles (eau, bois, sols, énergies fossiles, sables, métaux), à un rythme qui excède celui de leur régénération. Les concepts de limites planétaires et d’épuisement des ressources sont complémentaires : le premier pose un cadre global de stabilité de la Terre à ne pas dépasser, tandis que le second mesure la surconsommation des stocks naturels qui provoque précisément ce dépassement.
2/ Lien entre crise écologique et capitalisme
Si de tout temps l’humain a exploité la nature, cette exploitation a été profondément changée par notre système actuel de production et de consommation, le système capitaliste. En se basant sur l’extractivisme, l’accumulation et la compétition entre puissances capitalistes, le capitalisme utilise la nature comme source de matières, d’énergie et d’espace pour produire des biens et des profits.
La logique capitaliste mène à ce que le philosophe John Bellamy Foster appelle la rupture métabolique3. Celle-ci décrit la rupture des cycles écologiques par le capitalisme : en cherchant à extraire toujours plus de ressources, le capitalisme exploite la nature au-delà de ses capacités. Ce concept a été développé sur l’exemple de la rupture métabolique entre villes et campagnes mais est applicable à des échelles plus larges : les ressources sont extraites dans les pays du sud par une exploitation inhumaine des travailleur·euses et une extraction illimitée des écosystèmes de ces pays; les matières premières sont exportées dans les pays du nord où les travailleur·euses sont exploité·es pour les transformer en marchandises et optimiser l’exploitation de la nature; les marchandises sont vendues et consommées dans les pays du nord mais aussi importées et vendues pour la consommation des pays du sud ; les déchets liés à la consommation de ces produits dans les pays du nord sont eux aussi exportés vers les pays du sud où ils viennent polluer les écosystèmes naturels et les populations de ces pays. On voit donc alors apparaître le rôle du (néo)colonialisme, de l’impérialisme et du racisme environnemental dans la crise écologique
En induisant une rupture métabolique, le capitalisme a profondément changé notre le lien à la nature. La rupture métabolique provoque une mise à distance matérielle, sociale et économique de notre dépendance à l’égard des écosystèmes et participe à la séparation conceptuelle entre nature et culture, humains et non-humains, permettant d’accepter que la nature soit exploitable car elle est un objet extérieur avec lequel on peut entretenir des rapports productivistes.
Toutefois, la crise écologique met à jour une des contradictions fondamentales du capitalisme, celle de la limite matérielle à l’accumulation du capital, révélant ainsi l’impossibilité d’une croissance infinie et redistributive. La crise écologique n’est pas une crise des “mauvaises pratiques” (mauvaise gestion des ressources, technologies insuffisantes, mauvaises consommations individuelles), mais bien une crise liée à la manière dont nos sociétés organisent la production, le pouvoir et les rapports à la nature. C’est donc une crise du capitalisme.
3/ Quel est le rôle de notre classe contre la crise écologique ?
Le capitalisme n’est pas un choix de quelques-uns, mais un système dans lequel la compétition entre puissances capitalistes les contraint elles même à la rentabilité. La domination capitaliste est structurelle et déterminée par les rapports sociaux de classe entre la classe dominante qui détient les moyens de production et les capitaux et la classe ouvrière/laborieuse qui est obligée de travailler pour les capitalistes pour vivre.
Tant que les mesures écologiques préservent les intérêts de la classe dominante et sont compatibles avec l’accumulation (croissance “verte et sociale”, investissement dans le secteur de la transition, aires naturelles protégées), celle-ci n’y est pas hostile. On comprend toutefois désormais que ces mesures ne sont pas des solutions et que sortir de la crise écologique nécessite un changement des rapports sociaux, à la nature et économiques qui organisent la production, et va à l’encontre des intérêts de la classe dominante.
Il est de notre ressort à nous, la classe laborieuse, de mettre un frein à la crise écologique en renversant la classe dominante et menant une transformation collective du système économique afin de remplacer la production guidée par le profit par une production démocratiquement organisée, répondant aux besoins humains tout en respectant les limites écologiques. Il nous faut donc faire la révolution climatique.
4/ Comment les mouvements écolo luttent-ils contre la crise écologique?
Historiquement, les mouvements qui se sont organisés contre l’appropriation des terres, des ressources et des corps sont des mouvements populaires qui ne se revendiquent pas écolo – comme la défense des communs (forêts, rivières, champs) par les paysan·nes lors de la mise en place de la propriété au Moyen-Age en Europe ou la lutte contre l’appropriation des terres et des corps par les populations colonisées lors de la conquête coloniale par les puissances Européennes. Elles sont devenues des luttes d’habitant·es contre la confiscation de l’espace public par des méga-industries – centres commerciaux, complexes industriels, réseau routier, banlieues pavillonnaires; des luttes d’habitant-es et de travailleur·euses contre la pollution – fumées d’usines, eaux contaminés, accidents chimiques; ou encore des luttes de paysan·nes contre l’agriculture industrielle, la dépendance aux pesticides, la concentration foncière. Un changement s’opère dans les années 1970, lorsque les gouvernements reconnaissent l’existence de la crise écologique et commencent à vouloir protéger la nature (dans une dynamique conservatrice, raciste et coloniale). Des luttes écolo revendiquées comme telles apparaissent, se professionnalisent (création d’ONG comme Greenpeace, WWF ou Sea Shepherd). Le mouvement se concentre alors à alerter et convaincre l’opinion publique et la classe dirigeante de la crise écologique via des campagnes médiatiques, des plaidoyers, la production de lois. En passant de luttes collectives (par en bas) en campagnes de sensibilisation par en haut, nous sommes passé·es du rôle d’acteur·ices mobilisé·es au rôle de consommateur·ices devant changer ses consommations, affaiblissant ainsi la possibilité de rapport de force collectif. Les actions écolo sont alors principalement les campagnes de boycott, servant à visibiliser un produit, tout en ayant peu d’effet économique réel 4, mais aussi les manifestations (marches climats), la désobéissance civile (Extinction Rébellion, Dernière Rénovation), voire le sabotage (Soulèvements de la Terre) utilisées pour créer des évènements spectaculaires servant toujours le but d’alerter ou de perturber mais créant peu de pouvoir social.
5/ Quelles perspectives stratégiques pour l’avenir du mouvement écolo ?
Si lutter contre la crise écologique passe par un renversement de la classe dominante, il nous faut réduire l’emprise de celle-ci sur nos vies dans les lieux où se joue sa domination, en passant d’actions qui vise à perturber à des actions qui vise à reprendre le pouvoir.
Pour cela, le travail est central car l’appropriation de la nature par le capitalisme se fait majoritairement par le travail mais aussi parce qu’il est le principal levier des classes dirigeantes pour nous dominer tout en étant un endroit où nous sommes indispensables, et donc où nous avons le plus de pouvoir. Aussi, les luttes écolo doivent-elles se pencher sur le travail qu’il s’agisse de s’allier avec les travailleur·euses des entreprises exploitant le vivant (ex : énergies fossiles, bâtiments, production agricole, etc.) ou de s’investir dans les syndicats et d’y pousser une conscience écologique de classe 5. Des luttes écolo fructueuses alliant habitant·es, syndicats et collectifs écolo existent et doivent nous inspirer comme celle des Greens Bans en Australie dans les années 1970 6 au cours de laquelle les ouvriers du BTP revendiquent de choisir les finalités de leur travail. Mais on peut aussi regarder le présent pour se convaincre que le potentiel de lutte existe chez les travailleur·euses qui ont déjà été nombreux·euses à s’organiser contre leur direction en période de canicule cette année, ex : boulangers à Paris, coiffeuses à Rennes, facteur·ices en Gironde, salarié·es de la Bibliothèque Nationale de France.
D’autres endroits comme nos logements, nos quartiers, nos villes, les transports en communs, les écoles, les facs et les lieux de fraîcheur (parcs, lieux de baignades, etc.), sont autant d’espaces au sujet desquels la canicule met en évidence le conflit politique entre notre classe et celle des dominants. Aussi, il est indispensable que nous nous organisions tous·tes pour nous réapproprier ces espaces et leur aménagement, rendre les lieux de fraîcheur accessibles et gratuits, et pour des logements dignes en prenant exemple sur de luttes comme celle les locataires à Lyon 7 qui ont obtenu volets et ventilation en menaçant leur bailleur d’une grève des loyers.
Les prises de conscience écologique liées aux canicules de 2026 nous offrent la possibilité de mobiliser contre la crise écologique en mettant au centre les intérêts de notre classe. Il est du ressort des collectifs écolo de s’atteler à faire émerger une conscience écologique de classe et d’organiser des luttes par en bas pour construire un nouveau rapport de force.
Kaïna (Paris 20e)
- Podcast La Terre au carré, « Qui veut la peau de l’écologie », France Inter, 2025. ↩︎
- Rockström Johan et al., « A safe operating space for humanity », Nature, vol. 461, 2009. ↩︎
- Marx Karl, Le Capital, livre III, 1894 ; Foster John Bellamy, « Marx’s theory of metabolic rift: Classical foundations for environmental sociology », American Journal of Sociology, vol. 105, n°2, 1999.
↩︎ - Blast, « BOYCOTT : arme fatale ou pétard mouillé ? », vidéo publiée en juin 2026. ↩︎
- A2C, « Pour une écologie révolutionnaire », Cahiers d’A2C, n°22, juin 2026. ↩︎
- Union Communiste Libertaire, « Green bans : quand les maçons disent non, c’est non », article publié le 6 août 2021 ↩︎
- Rue89 Lyon, « Grève des loyers : des locataires obtiennent gain de cause à Lyon », article publié le 18 juillet 2026 ↩︎