Contre le congrès du RN à Orléans : Construire la riposte syndicale

Manifestation de 1997 contre le congrès du RN à Strasbourg

Le WE du 24 et 25 octobre, lors duquel le RN prévoit un congrès et un meeting à Orléans, approche. Partout en France des militant·es s’activent, y compris sur les lieux de travail, pour organiser la mobilisation antifasciste la plus massive possible pour barrer la route aux fascistes. Les prises de positions de certaines directions syndicales – dont celle de la CGT – sont un outil pour construire mais il n’y a pas d’automatisme. Entretien avec Kaïna, travailleuse au Muséum national d’Histoire naturelle et Sana, travailleuse en librairie, toutes deux syndiquées à la CGT et militant·es d’A2C à Paris.

Les Cahiers d’A2C #24 – octobre 2026

Pourquoi construire la riposte antifasciste à partir des lieux de travail ?

Kaïna : Pour moi, c’est une question d’où s’organise notre classe. Les lieux de travail sont des lieux de lutte où on peut se donner la confiance et la conscience, collectivement, de résister. Par exemple, cette semaine, on avait une journée de grève pour les salaires et contre les violences managériales. On a réussi à mobiliser 100 à 150 personnes sur le piquet ! Et ça, ça donne de la force aux travailleur·euses. À partir de là on peut venir argumenter pour construire la mobilisation contre le RN à Orléans.

Sana : On a besoin de construire un rapport de force face aux fachos, il faut montrer que la majorité de l’activité, et donc des travailleuses-travailleurs, leurs sont opposé·es. C’est effectivement en construisant la solidarité sur nos lieux de travail, entre les différentes parties de notre classe qui sont en permanence divisées, qui permettra de construire cette unité de classe et cette confiance dont on a besoin pour battre les fachos.

Mais ça va aussi dans le sens de ne pas laisser un facho apparaître sur nos quartiers. Par exemple, les librairies sont des commerces de quartiers, des lieux de proximité. Donc, c’est aussi un des endroits à partir desquels on peut reconstruire cette tradition : s’organiser, agir collectivement pour ne jamais laisser les fachos apparaître nulle part. 

Les directions syndicales sont réticentes à mobiliser activement et largement. On peut entendre que ce sujet n’est pas une préoccupation chez les travailleur·euses. Qu’en pensez-vous ? 

Kaïna : Je me dis que c’est exactement une posture de bureaucrates – complètement déconnectée de la réalité et de ce que vivent les travailleurs et travailleuses organisées. Considérer que les travailleurs et les travailleuses ne veulent pas se battre contre le fascisme, c’est partir du point de vue que personne ne veut se battre contre le fascisme – parce que les travailleur·euses sont la majorité de la société. Alors qu’en fait, c’est dans toutes les conversations. Les travailleurs et travailleuses sont nombreux·ses à flipper de l’arrivée potentielle du RN au pouvoir en 2027.

À la CGT Muséum, on s’était déjà mobilisé·es en 2024 au moment des législatives, on avait fait campagne contre le rassemblement national aux législatives.

Cette année on avait déjà identifié la lutte contre le fascisme comme une des priorités, parce qu’on a peur qu’avec les fascistes au pouvoir, on ait un facho à la tête du Muséum. Et donc, la mobilisation contre le congrès du RN à Orléans, elle ouvre pour nous la mobilisation contre le RN pour les présidentielles sur tout le reste de l’année.

Sana : Oui, je pense que tout le monde aperçoit l’enjeu et l’urgence de s’organiser sur cette question-là. Dans mon secteur, on subit la montée du fascisme directement : les attaques de librairies se multiplient, et vont augmenter si les fascistes sont au pouvoir. On a déjà mené des batailles, notamment depuis 2024, face à ces attaques. On essaye de répondre collectivement. L’année dernière, on a organisé un rassemblement de libraires : 200 personnes sont venues ! 

On a mené une grève le 8 septembre dernier et, sur le piquet de grève, quand on a parlé de la mobilisation pour Orléans, il y avait un certain enthousiasme. On voit qu’il y a du répondant sur cette question-là, et moi, je ne suis pas très inquiète du fait qu’on va réussir à convaincre des collègues de venir. En fait, je pense qu’il y aura plein de collègues qui seront hyper intéressé·es. La question, c’est comment on leur fait passer le cap. Comme d’habitude, pour n’importe quelle grève : ce qui peut freiner n’est pas tant le contenu revendicatif que la peur d’assumer de faire grève face à son patron.

Où en est la mobilisation jusqu’ici dans vos secteurs et lieux de travail ? 

Kaïna : On a commencé à en parler dès juin, et la réaction a été extrêmement positive. Au moment où on ne savait pas encore si la CGT nationale allait appeler à renforcer le mouvement, on était déjà prêt·es à mettre de l’argent pour financer les camarades du syndicat qui souhaiteraient aller à Orléans. Sur une vingtaine de personnes qui viennent aux réunions hebdomadaires on était déjà une demi-douzaine à être sûr·es de vouloir y aller. Depuis, j’ai continué d’en parler, d’avoir des conversations.

Lors des AG qui préparaient notre mouvement de grève du 22 septembre, j’ai diffusé des tracts qui appelaient à remplir des bus, en partageant aussi les comptes rendus de VISA dont on fait partie et l’appel de la Marche des Solidarités qu’on a décidé de signer dès le début. Ça, ça a permis que le nombre de personnes qui souhaitent aller à Orléans grossisse. On va en parler dans les tournées de services qu’on continue à faire pour notre mobilisation. On réfléchit aussi à porter des mots d’ordre antifascistes lors de la manifestation du 29 septembre (grève de la fonction publique).

Sana : J’ai aussi commencé à en parler avec les camarades de la CGT Librairie dès le mois de juillet. Et au vu de l’activité qu’on avait menée dans l’année, ça faisait sens pour les camarades de construire cette mobilisation.

On est aussi en train de construire un appel et un tract pour faire des tournées de librairies, et pour convaincre les collègues au-delà des seuls syndicalistes. On va à la fois continuer la bataille sur la question des salaires, mais aussi construire la mobilisation contre le RN. On ne va pas déconnecter l’un de l’autre. 

Ce qui va nous aider, c’est l’appel de la Fédération du Commerce à la grève qui va nous permettre concrètement de nous rendre à Orléans. C’est un point d’appui pour tous les camarades qui veulent construire dans ce secteur.

Je pense qu’à notre échelle, la CGT librairie, on a fait la démonstration que c’était possible de se mobiliser et de regrouper des gens sur des bases antifascistes, alors qu’on est un petit syndicat, avec une faible implantation. Sur ces questions-là, on a réussi à regrouper largement. Je pense que cette dynamique a joué dans ce qui a mené la Fédération du Commerce à appeler à cette grève. 

Je pense que c’est comme ça, en faisant des démonstrations par en-bas, qu’on pourra aussi pousser notre Union Départementale (interprofessionnelle) à mobiliser plus largement. On a besoin de syndicalistes qui font ce travail-là, de démontrer à la base qu’il y a une envie et une potentialité. Sans quoi on se retrouve face à des directions qui peuvent prendre position mais en restant dans la posture, sans permettre de construire réellement. 

Comment continuer à construire la mobilisation ? 

Sana : Nous, ça va être déjà de pousser, d’essayer d’avoir un maximum de libraires et de collègues qui vont aller à Orléans. Il faut mener ce travail de fourmi, en multipliant les tournées de librairies, notamment pour aller parler aux collègues et les convaincre, en espérant que ce travail porte ses fruits, et continuer à discuter avec les instances fédérales sur ces bases. Leur démontrer que c’est possible de mener cette mobilisation, et savoir ce que font les camarades dans les autres syndicats, pour qu’on puisse se mettre en lien.

Donc il faut continuer à avoir ce double rapport : à partir d’une activité concrète par en bas, faire la démonstration aux directions syndicales que c’est possible de mobiliser largement pour les entraîner.

Et à mon avis, dans la manière dont on construit, il faut aussi penser doublement : Orléans et la suite. Il faut commencer à semer les graines pour la suite pour que la mobilisation antifasciste ne retombe pas après Orléans. 

Kaïna : Quand son syndicat n’appelle pas encore à se mobiliser, je me dis qu’on peut avoir l’appui des cadres antiracistes et antifascistes qui existent dans différentes villes. Même si notre syndicat n’appelle pas, on peut essayer d’entraîner nos collègues. Sur la suite, pour nous, à la CGT Muséum : on va continuer à faire nos tournées de services et parler de cette mobilisation. Comme on est 1500 sur le site du Jardin des Plantes, il y a un énorme travail à faire déjà en local. 

Ensuite, j’ai rencontré lors d’un meeting organisé par la Marche des Solidarités un camarade de la CGT Cheminots Austerlitz, qui est dans le même arrondissement que le Muséum. On va se rencontrer avec d’autres camarades du Muséum, on va passer au local syndical des cheminot·es pour essayer de créer une dynamique sur l’arrondissement, et aller voir les autres établissements. On a plein de facs dans le quartier, on a des hôpitaux.

Et puis il faut se dire, cette confiance qu’on acquiert en se rencontrant, en mobilisant, en allant à Orléans le 24 octobre, elle nous servira pour les moments où le RN viendra tracter sur le quartier, on pourra se prévenir et on pourra les repousser, on pourra recouvrir leurs affiches, leur mettre la pression pour qu’ils ne reviennent pas. Donc mener cette mobilisation, ça nous permet de reconstruire une tradition antifasciste sur un arrondissement, à partir de l’implantation syndicale.

Propos recueillis par Milig Sinou (Paris 19e)