L’État et la révolution citoyenne, ou la révolution sans révolution

Les auteurices de L’État et la révolution citoyenne sont unanimes pour affirmer l’importance de la séquence qui s’ouvre jusqu’aux élections du printemps 2027. C’est juste. Quiconque n’a pas une vision sectaire de la lutte des classes doit s’efforcer de dialoguer et polémiquer avec La France Insoumise pour faire progresser les luttes mais aussi pour aider le mouvement à dépasser certaines illusions réformistes comme celles contenues dans le dernier livre de l’Institut La Boétie.

Les Cahiers d’A2C #24 – octobre 2026

La Révolution citoyenne ou la transformation de l’État par l’État en l’état

Cela revient comme un leitmotiv tout le long du livre : l’État n’est pas le problème mais la solution. Par conséquent, il faudrait « réorienter », « démocratiser », « transformer » l’État. Nous avons bien affaire à une conception réformiste. Mélenchon le dit clairement dans la postface : il s’agit de procéder à une transition vers une « économie mixte », soit une société qui ne dépasse pas le mode de production capitaliste. Il y a pourtant un recours à Marx analysant la nature capitaliste de l’État, masquée sous le nom d’intérêt général : celui-ci est « la forme par laquelle les individus d’une classe dominante font valoir leurs intérêts communs »1. N’est donc pas oublié son caractère de classe mais il est recouvert par le concept peu défini, emprunté à Poulantzas2, de « condensé » des conflits de classe. De là, la conclusion : « l’État n’est pas l’ennemi ». Le livre ne propose in fine qu’une transformation institutionnelle qu’à partir des institutions existantes. Soit une révolution de palais, une révolution sans révolution.

La crise du capitalisme mais quelle crise et quel capitalisme ?

« Néolibéralisme autoritaire » : voilà la forme actuelle du capitalisme selon les auteurices. Comment est-elle advenue ? Au 20e siècle, l’État aurait été le lieu d’un compromis entre capital et peuple souverain. Mais le néolibéralisme l’aurait rendu de plus en plus autoritaire et étranger aux intérêts du peuple. La faiblesse majeure du raisonnement tient dans la prémisse de départ : l’État néolibéral n’est qu’une malheureuse exagération dans l’histoire du capitalisme, qu’il suffirait de corriger. Une image revient : le néolibéralisme autoritaire signifierait le « divorce » entre capitalisme et démocratie. Ce n’est donc pas le capitalisme le problème, mais le néolibéralisme, soit une mauvaise gestion des affaires. La solution ? Renouer avec la démocratie dont l’État est l’expression historique qui a permis au peuple de rentrer sur la scène de l’histoire. Tout cela serait merveilleux si c’était vrai. Et pourtant certains chapitres l’évoquent, l’État a été l’agent du développement du capitalisme. Des monarchies qui prennent part à la conquête coloniale du monde jusqu’au racisme systémique actuel, l’État est la force sociale qui donne forme au capitalisme3.

C’est donc en contradiction complète avec Marx qu’est élaborée la conception de l’État de l’Institut La Boétie. La postface est claire. L’État étant défini comme le « centre coordinateur » de la société, il est donc indépassable, s’inscrivant dans le temps long et même interminable puisqu’il « doit se protéger pour pouvoir durer ». Et se protéger contre quoi ? « Des contradictions et des rapports de force ».

On ne peut être plus explicite dans l’opposition à une perspective de rupture avec l’ordre politique et économique actuel.

L’auto-organisation populaire mais sans la classe

« Pas d’alternative politique sans l’auto-organisation des mouvements sociaux » assène une des contributions de l’ouvrage. Mais tout est toujours ramené à une collaboration entre une instance séparée – c’est-à-dire l’État, même dit « social » ou « collectiviste » – et les pratiques populaires et auto-organisées. C’est au final à un refus de la conflictualité sociale que poussent les propositions de L’État et la révolution citoyenne. Mélenchon finit par l’affirmer, c’est donc là la vraie rupture pour lui, soit la rupture assumée avec le marxisme et le mouvement ouvrier : l’abolition de l’État n’est pas souhaitable. Raison invoquée ? Sinon, c’est le retour à l’état de nature, cette fiction où ce sont la force brute et les appétits égoïstes qui l’emportent. Contre cela, il faut un État puissant, une instance sacrée, supérieure, transcendante. Quelle ironie d’entendre cette argumentation dans un ouvrage se réclamant de l’émancipation, du socialisme et de la démocratie !4

Nico (Brest)
  1. Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande. ↩︎
  2. Voir la recension de l’État, le pouvoir et le socialisme de Nicos Poulantzas dans le n°23 des Cahiers (disponible sur notre site) ↩︎
  3. Voir Karl Marx, Le Capital, Livre 1er, Ch. XXXI : Genèse du capitalisme industriel ↩︎
  4. Voir l’article « La nature humaine est-elle un frein à l’émancipation ? » Dans le n°22 des Cahiers (disponible sur notre site) ↩︎