Les luttes de libération nationale dans un endroit du monde ont des répercussions internationales, comme les attaques du Hamas le 7 octobre 2023 l’ont démontré. En tant que luttes contre la domination impérialiste, c’est-à-dire contre la domination de quelques États capitalistes sur le reste du monde (dans le cas de la Palestine, par le biais de la base avancée des USA au Moyen-Orient – l’entité sioniste), elles font partie de la lutte des classes. La classe dirigeante et l’État français se sont placés du côté du « droit d’Israël de se défendre », et dans notre camp l’ensemble des organisations ont dû se positionner, avec une injonction à condamner le Hamas, sans quoi elles s’exposaient à la répression sous l’accusation d’apologie du terrorisme. La plupart des organisations l’ont condamné, ce qui a fait obstacle à l’organisation de mobilisations contre le génocide et même conduit, un mois après le 7 octobre, le PS, le PCF, EELV et d’autres – à aller défiler avec le gouvernement et les fascistes du RN ou de Reconquête, soi-disant contre l’antisémitisme, dans les faits en soutien à Israël.
Dès que l’on doit s’opposer aux interventions impérialistes, de nombreux désaccords apparaissent, empêchant souvent de s’accorder sur des bases minimales pour construire un mouvement unitaire. Parmi eux, la position à tenir vis-à-vis des régimes des pays agressés ou des courants politiques en première ligne des luttes de libération. Domine l’idée que si l’on condamne le sioniste génocidaire Netanyahu, alors il faut condamner également le Hamas, ou que s’opposer aux agressions impérialistes de Trump au Venezuela ou en Iran doit s’accompagner d’une critique explicite des régimes dictatoriaux de Maduro ou Khamenei. Le corollaire est qu’il faut donc refuser les cortèges qui soutiennent ces courants ou ces régimes dans nos manifestations. Cette position existe jusque dans des organisations qui se disent marxistes. La crise du capitalisme et les guerres qui (re)viennent nous obligent à nous positionner dans ce débat.
Tous les nationalismes ne se valent pas.
Marx, par exemple, a réévalué son point de vue sur le sujet, à partir de la situation d’oppression du peuple irlandais colonisé par l’Angleterre. Au départ, il défend l’idée que la classe ouvrière anglaise, en combattant sa classe dirigeante, va permettre de libérer le peuple irlandais. La réalité l’amène à revoir son jugement. Le nationalisme britannique gangrène la classe ouvrière anglaise tandis qu’un mouvement de résistance se met en place en Irlande. Il en conclut que les révolutionnaires anglais doivent soutenir le nationalisme irlandais en lutte contre l’oppression britannique, et par conséquent que le nationalisme qui existe dans un pays dominant n’est pas de même nature que le nationalisme qui existe dans les pays dominés. Dans le cas d’un pays impérialiste, c’est un nationalisme de domination, qui se retourne contre nous, les exploité·es et les opprimé·es, parce qu’il défend les intérêts de la bourgeoisie. Dans le deuxième cas, c’est un nationalisme contradictoire, qui comporte un contenu progressiste lié à l’objectif d’indépendance, de liberté, de démocratie, qui peut affaiblir l’impérialisme. On ne peut donc pas appréhender ces nationalismes, ni les États et les classes dirigeantes qui les portent, de la même façon.
La Première guerre mondiale va apporter de nouveaux éléments au débat, encore utiles pour nos luttes actuelles. Les pays entrent alors en guerre sous le mot d’ordre de défense de la patrie et des nations opprimées. La majorité des organisations révolutionnaires des puissances impérialistes vont se rallier à leur classe dirigeante et voter les crédits de guerre. Peu nombreux/ses sont celleux qui s’y opposent. La révolutionnaires russe Lénine et la révolutionnaire germano-polonaise Luxemburg en font partie, en prônant une lutte intransigeante contre la défense de la patrie bourgeoise et l’union sacrée.
En 1915, alors prison en Allemagne pour son opposition à la guerre et ses appels à la désertion, Rosa Luxemburg écrit une brochure (« Brochure de Junius ») dans laquelle elle affirme que les guerres impérialistes modernes ne sont pas menées pour défendre les peuples. Elles résultent de la rivalité entre des classes dirigeantes concurrentes en quête de marchés et de territoires. Elle argumente que la position de Marx était valable à une époque de transition du féodalisme au capitalisme, où la bourgeoisie jouait un rôle progressiste dans le combat contre la noblesse. Pour elle, à partir du début du XXe siècle, cette situation n’existe plus. On a affaire à un capitalisme qui est largement généralisé, si bien qu’il n’y a plus de base matérielle à l’indépendance nationale, dont la revendication devient réactionnaire. En Pologne, dont la plus grande partie est alors dominée par la Russie, elle observe ainsi que la lutte pour l’indépendance est portée principalement par la petite bourgeoisie. La bourgeoisie polonaise dépend des marchés russes, donc ne veut pas l’indépendance. La classe ouvrière polonaise participe à aux grèves de la classe ouvrière russe, ce qui montre que la libération peut se faire sans revendication d’indépendance. Elle entre d’ailleurs en conflit avec le Parti socialiste polonais pour qui la libération nationale impliquait de ne pas mener de grèves aux côtés des travailleurs russes, ce qui revenait pour elle à s’aligner sur les capitalistes polonais.
Soutien inconditionnel aux luttes de libération nationale
Lénine est en désaccord avec l’analyse de Luxemburg, à qui il reproche de ne pas suffisamment prendre en compte le caractère politique de la lutte. Il repart du cadre d’analyse global dans lequel on doit élaborer une stratégie révolutionnaire, l’impérialisme, qui repose sur une asymétrie entre la puissance économique et militaire des différents États. Une opposition abstraite au nationalisme ne mène donc nulle part. Vouloir mettre fin à la domination impérialiste doit plutôt nous amener à distinguer les tâches dans les pays impérialistes et de celles dans les pays dominés. « Nous autres, Russes, devons souligner la liberté de séparation, tandis qu’en Pologne on doit insister sur la liberté de rattachement ».
Il s’agit d’assurer l’unité de la classe ouvrière à l’échelle internationale dans la lutte contre l’impérialisme. Pour recréer les conditions de cette unité, , il faut assurer les conditions de l’égalité et donc de la possibilité d’une lutte commune. La tâche sera d’autant plus difficile si les travailleur·euses de la nation opprimée ne voient personne, dans la nation impérialiste, défendre leur droit à l’égalité, car cela favorise leur ralliement au nationalisme mené par la classe dominante de leur pays.
Dans les pays impérialistes, il faut donc militer pour la défaite de l’impérialisme et les demandes d’autodétermination nationale des pays dominés, parce que c’est une bataille pour casser l’emprise des idées chauvines, casser le nationalisme présent dans l’esprit de notre classe qui n’y a pourtant pas intérêt.
Dans les pays dominés, la participation de différentes catégories de la société, qui ont des motivations diverses à la défaite de l’impérialisme, est inévitable. « Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés (…) etc., c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira « Nous sommes pour le socialisme », et qu’une autre, en un autre lieu, dira « Nous sommes pour l’impérialisme », et que ce sera alors la révolution sociale ! (…) Quiconque attend une révolution sociale « pure » ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution ». Lénine a donc adopté une position de soutien inconditionnel, mais critique, envers les luttes de libération nationale. Toute défaite infligée à une grande puissance affaiblit l’impérialisme, donc toute personne qui veut lutter contre l’impérialisme doit être claire sur le fait de souhaiter cette défaite. Nous devons donc soutenir une lutte de libération sans conditions, bien avant de critiquer la manière dont elle est conduite. Ce soutien ne découle pas d’un accord politique, mais du fait qu’elle est en conflit avec l’impérialisme. Et sans ce soutien clair aux luttes contre l’impérialisme dans les pays dominés, nous nous retrouvons rapidement du côté de notre propre classe dirigeante contre les peuples qu’elle opprime.
Mais liberté de critique
Dans les pays dominés, le soulèvement contre l’impérialisme ne doit pas conduire la classe ouvrière à se ranger derrière sa classe dirigeante, car dans la lutte des classes celle-ci préfèrera toujours faire des compromis avec les puissances impérialistes que de se retrouver balayée par une révolution. Le soutien inconditionnel argumenté par Lénine se combine à une liberté de critique des courants ou des régimes qui ne s’opposent à l’impérialisme que pour mieux assurer leurs propres objectifs de domination, d’exploitation et d’oppression.
Il faut mener les arguments et proposer les stratégies les plus efficaces pour vaincre le système capitaliste mondial à l’origine des rapports de domination, basées sur les luttes de la classe ouvrière. Dans la polémique avec Rosa Luxembourg, ce qu’il lui reproche n’est donc pas sa position pour la Pologne, mais sa généralisation en une position abstraite.
L’auto-détermination n’est pas un principe abstrait
L’impérialisme n’est pas seulement un système de dominations de certaines puissances sur d’autres. C’est un système de rivalités et de conflits des puissances dominantes les unes avec les autres. Cela crée des situations où une puissance impérialiste peut avoir intérêt à utiliser une lutte de libération nationale contre un rival impérialiste. Il peut donc y avoir un basculement d’une lutte de libération nationale qui cherche à affaiblir un pays impérialiste, en une lutte qui renforce un impérialisme rival.
Les velléités d’instrumentalisation d’un mouvement de libération nationale par des puissances rivales ne suffisent pas en tant que telles à refuser de soutenir cette lutte. Prenons un exemple célèbre, la guerre du Vietnam, qui a conduit à la défaite des Etats-Unis. Il était absolument juste de soutenir la lutte de libération nationale du peuple vietnamien, même si l’URSS ou la Chine ont pu soutenir, notamment par des armes aux vietnamiens. Mais un basculement s’opère quand une lutte de libération fait allégeance à une autre puissance impérialiste comme moyen de s’émanciper de la première. Plutôt que de défendre son indépendance, elle se positionne dans les rivalités inter-impérialistes, ce qui ne peut conduire qu’à renforcer l’impérialisme.
C’est ce qui a conduit Lénine au moment de la Première guerre mondiale à ne plus soutenir la revendication d’indépendance de la Pologne, lorsque le mouvement national polonais se range derrière l’impérialisme allemand qui entre en guerre contre la Russie.
Le droit à l’auto-détermination a pour objectif d’affaiblir l’impérialisme, il ne peut donc être utilisé pour servir à son renforcement. La position à adopter face à l’agression impérialiste russe de l’Ukraine est un exemple traité dans un autre article. Les origines du sionisme en est un autre. Le sionisme s’est construit à partir d’une situation d’oppression antisémite incontestable, et des organisations sionistes invoquent aujourd’hui le droit à l’auto-détermination du peuple juif pour justifier l’existence de l’État d’Israël. Mais dès le départ, le sionisme a cherché à établir un État sur un territoire qui n’était pas un territoire « sans peuple » comme il le prétendait. Donc pour parvenir à ses fins, il a dû s’allier avec des grandes puissances qui lui permettraient d’occuper les lieux. Quand le choix se porte sur la terre de Palestine, les dirigeants sionistes sont allés discuter avec les dirigeants de l’Empire britannique qui occupent la Palestine, puis avec les Etats-Unis après la Première Guerre mondiale. C’est la critique que feront les révolutionnaires qui refusent de soutenir le projet sioniste – notamment les révolutionnaires juif·ves organisé·es dans le Bund.