La Chine est-elle un rempart à l’impérialisme ?

Je m’intéresse à la question de l’essor de la Chine, de son développement capitaliste, parce que c’est une des grandes histoires du développement du capitalisme à l’échelle mondiale. L’histoire de ce développement se recoupe avec beaucoup d’autres questions sur lesquelles je me suis penchée, concernant le développement du capitalisme et de l’impérialisme au Moyen-Orient. Je me concentrerai ici sur trois points clefs : 

  1. L’essor de l’État chinois moderne, et de l’économie chinoise jusqu’à sa position actuelle dans le capitalisme mondial est une success story capitaliste ou l’histoire d’une réussite capitaliste.
  2. La soi-disant spécificité du capitalisme chinois n’a pas trait à la Chine en elle-même : il s’agit des mêmes dilemnes auxquels se sont confrontées toutes les classes dirigeantes bourgeoise lors du développement global du capitalisme.
  3. Enfin, l’émergence de la Chine comme principal centre d’accumulation et de production capitaliste aujourd’hui mène inévitablement à l’intensification des rivalités et conflits impérialistes avec la puissance qu’elle conteste, les États-Unis. 

Pour dérouler cette analyse, je vais proposer une définition du capitalisme. Je vais me concentrer sur deux points : D’abord, le capitalisme est un système généralisé de production et d’échange de marchandises. Dans une société capitaliste, chacun·e a sa vie structurée par le fait qu’iel doit produire des marchandises à vendre sur le marché – force de travail inclue. Ensuite, le processus d’accumulation du capital prend place dans une situation de compétition entre les classes dirigeantes capitalistes – les propriétaires et gestionnaires des moyens de production et des ressources nécessaires à la production des marchandises. Ils sont en concurrence les uns avec les autres pour prendre le contrôle de la plus grande part de la production sociale et cherchent à extraire toujours davantage de plus-value des producteur·ices.

Ainsi certaines choses importantes sur lesquelles je vais revenir ne permettent pas en elles-mêmes de caractériser le capitalisme ou le socialisme. Parmi elles, le rôle central de l’État dans l’économie ou la planification centrale de l’économie, ne permettent pas, par elles-mêmes, de spécifier si on a affaire à une société capitaliste ou non. 

En fait, l’État et les capitaux sont tous les deux centraux pour le capitalisme. Des États de tailles différentes se sont développés : certains sont plus gros, plus riches, plus puissants que d’autres. Cette inégalité de la taille et la puissance des États est une des manifestations de l’inégalité qui caractérise le monde. Ce n’est pas la seule mais elle est importante et les États agissent comme des points de concentration de cette inégalité. Mais ils peuvent aussi parfois être des outils pour la surmonter, pour devancer ses rivaux en mobilisant la concentration du pouvoir d’État pour progresser dans la compétition avec les autres États et les autres classes dirigeantes capitalistes..

L’Empire des Qing, puissance obsolète

En 1820, la production de l’Empire chinois représentait un tiers de la production mondiale. En 1900, elle n’en représentait plus que 11%. En 1970, plus que 1%. Maintenant, la Chine est la plus grande économie mondiale. Durant ces 200 ans, le capitalisme a donc commencé à émerger en Chine dans un contexte de concurrence avec les puissances européennes – puis avec les États-Unis.

L’État pré-capitaliste chinois était très puissant et prospère, relativement à la plupart des États européens, qu’il a surpassé technologiquement et économiquement pendant des centaines d’années. Mais au début du 19e siècle, la Chine est doublée par la montée du capitalisme en Europe et plus précisément par le développement de l’empire britannique. S’ensuit un long processus de décomposition et de démembrement de l’Empire précapitaliste chinois sous l’effet de la pénétration impérialiste, essentiellement britannique, même si d’autres puissances européennes cherchent également à étendre leur influence sur la Chine. 

Plusieurs vagues révolutionnaires contestent alors la vieille classe dirigeante chinoise. Cela aboutit au renversement de l’Empire en 1911. Le mouvement nationaliste chinois et le nouvel État chinois se retrouvent alors pris en étau : d’une part, face aux puissances européennes ; d’autre part, face au Japon, une autre puissance régionale où le capitalisme a commencé à se développer au 19e siècle – alors d’une manière bien plus dynamique qu’en Chine – et qui aspire à étendre sa domination en Asie. Cet essor du Japon en tant que puissance impérialiste dans la région se déroule réellement des années 1920 aux années 1940.

La révolution permanente déviée…

En parallèle, le mouvement ouvrier prend son essor en Chine, partiellement inspiré et influencé par la révolution bolchevique en Russie de 1917.

Il y a certaines similarités entre les contradictions sociales qui découlent du développement capitaliste, en Chine et en Russie, au début du 20e siècle. En particulier, on observe dans ces deux pays l’apparition d’une petite classe ouvrière industrielle très concentrée, au milieu d’un océan de paysans, face à une classe de propriétaires terriens et la bourgeoisie capitaliste émergente. 

En Russie, la révolution a été réussie en premier lieu, une transition socialiste a commencé mais a été défaite. Et la défaite de la révolution russe a joué un rôle dans la défaite de la révolution chinoise qui débuta au milieu des années 1920. 

Cela a pris la forme d’une stratégie développée par le parti communiste en Russie – sous la direction de Staline – et adoptée par le parti communiste naissant en Chine. En résumé, l’argument staliniste était que les luttes des travailleur·euses chinois·es devaient se ranger sous la direction de la classe moyenne capitaliste et du mouvement nationaliste, le Kuomintang – qui finira par gouverner Taïwan après avoir perdu la guerre civile. Les travailleur·euses des grandes villes comme Shanghaï ne devaient pas pousser pour une révolution socialiste mais devaient se limiter à ce qu’ils pouvaient obtenir sous la direction des nationalistes bourgeois.

Cette direction nationaliste bourgeoise a pris une terrible revanche sur les travailleur·euses en tuant des dizaines de milliers de personnes et en écrasant le mouvement révolutionnaire. Des membres de la direction du parti communiste s’enfuirent et menèrent des luttes de guérilla dans les campagnes, très loin des villes et du prolétariat. C’est ce mouvement que Mao Zedong a dirigé, et qui, à l’issue d’une lutte militaire, a pris le contrôle de l’État chinois en 1949.

La raison pour laquelle ce contexte est important c’est qu’il permet de rejeter l’idée qu’on puisse caractériser le Parti communiste chinois de 1949 comme un parti de travailleur·euses – il n’y en avait en fait pratiquement aucun – ou qu’on puisse prétendre qu’il prît le pouvoir au nom de la classe ouvrière. C’était une « révolution » dirigée par des militaires visant à prendre le contrôle de l’État tandis que les travailleur·euses restaient passifs. Beaucoup de travailleur·euses ont soutenu l’arrivée du parti et la défaite qu’il infligea aux nationalistes. Mais ce n’était pas un acte d’émancipation des travailleur·euses par les travailleur·euses elles·eux-mêmes.

…vers le capitalisme d’État… 

Sous la direction de Mao, le nouvel État communiste chinois a commencé à se consolider et à jeter les bases du développement capitaliste en Chine. Cela a été réalisé particulièrement à l’époque de Mao en utilisant l’État pour mobiliser les gens, pour les contraindre, mais aussi pour centraliser les ressources nécessaires pour rattraper et prendre le dessus sur d’autres concurrents – à l’échelle internationale. Staline préconisait un même modèle de développement dès les années 1930.

Pour comprendre le caractère du régime économique et de l’État chinois, il faut regarder à quel point ce régime s’inscrit dans les tendances générales du fonctionnement du capitalisme au niveau mondial. Au niveau de l’organisation de la production, il y a une similarité entre le fonctionnement chinois et le fonctionnement capitaliste mondial. 

Par exemple, dans la période où Mao était au pouvoir, l’accent mis sur l’État et sur son rôle dans le développement économique est un trait commun à l’ensemble du système capitaliste. Certes, les méthodes bureaucratiques de centralisation étaient bien plus poussées en Chine ou en URSS qu’en Grande-Bretagne, en France ou aux États-Unis. Mais il y avait dans la même période dans les pays capitalistes occidentaux de nombreuses nationalisations d’industries. 

Bien sûr, il y avait des différences importantes entre les économies respectives de ces pays. En Angleterre, en France, aux États-Unis, même en Russie, le capitalisme était beaucoup plus ancien qu’en Chine. Donc par exemple, la masse sociale des paysans était énorme en Chine, en comparaison de ces autres pays et leurs niveaux d’industrialisation. Donc bien que la trajectoire soit similaire, ces économies nationales étaient à des étapes différentes de développement capitaliste.

Ce sont par conséquent des épreuves différentes qui sont apparues à la fin des années 1960 aux années 1970. En occident, les mécanismes utilisés pour compenser la tendance du capitalisme à entrer en crise, ne sont plus aussi efficaces qu’ils ne l’avaient été, au sortir de la seconde guerre mondiale. En Chine le défi est différent. Les politiques de Mao entraînent une crise dans l’agriculture, des dizaines de milliers de personnes sont décimées par la famine. En parallèle, la tentative de mener une industrialisation rapide a été relativement infructueuse et a conduit à l’effondrement de la production d’acier par exemple. En Chine comme en occident, on reconnaît dans les années 1970 que le système n’est plus viable tel quel. 

…puis le capitalisme de marché !

Après la mort de Mao et la prise de pouvoir de Deng Xiaoping, émerge une nouvelle stratégie économique chinoise qui vise à moderniser l’économie et à l’intégrer dans l’économie mondiale à un plus haut degré. Cette politique a produit un incroyable bond dans la production industrielle et le développement économique du pays tout au long des 50 années qui suivront. Le processus de privatisation de l’agriculture a permis l’augmentation de la production agricole, tandis que la production industrielle a augmenté de 20% par an pendant les années 1980. 

Cette croissance industrielle a posé les bases qui ont permis à l’économie chinoise de décoller dès les années 1990 et particulièrement dans les années 2000, quand la Chine s’est imposée comme puissance d’exportation massive de marchandises. 

Ainsi, bien que la période néolibérale, ouverte dans ces années, est perçue comme une période de retrait de l’État, les fondements du succès de la Chine en tant que puissance néolibérale ont été posés par l’intervention de l’État lui-même. Cela fait partie des mensonges de Thatcher, Reagan et des autres dirigeants capitalistes d’avoir refusé de reconnaître le rôle joué par l’État chinois dans l’édification de ces fondements. 

L’État chinois : pas un rempart mais une partie du problème

Pensons aux produits et processus de production au centre de la révolution industrielle conduite par la Chine. Il s’agit du high-tech, la production d’électronique à destination du grand public mais aussi la production de semi-conducteurs… Des catégories de technologies majoritairement transférées dans l’Asie de l’Est dans les années 50 justement par les États-Unis. Mais alors qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont noué des relations politiques avec les autres États de la région, comme le Japon, et ont conservé le contrôle sur ces relations politiques, la Chine, État d’une échelle beaucoup plus importante, est en dehors de ce système d’alliances politiques. 

L’élan économique de la Chine de ces 20 dernières années, durant lesquelles elle a vraiment commencé à supplanter, sur certains aspects, la domination des États-Unis et de ses alliés comme l’Allemagne ou le Japon, est ce qui déstabilise l’équilibre global entre les plus grandes puissances impérialistes. C’est essentiel à la compréhension de la crise de l’impérialisme étasunien aujourd’hui.

Ainsi, le développement des forces productives des années 1980 et 1990 de la Chine l’a amenée à se placer en compétition avec le capitalisme étasunien. C’est cette compétition qui domine le système de compétition global entre États capitalistes. Et cette compétition économique alimente les processus de rivalité militaire, que la classe dirigeante chinoise le veuille ou non. Nous en revenons au problème inévitable de l’impérialisme.

Anne Alexander, Socialist Worker Party (Angleterre)