Mobilisation contre les fascistes du C9M à Paris : bilan d’un succès !

Entretien avec Oshka et Rach, militantes du collectif antifasciste de Paris 20e et membres d’A2C, pour un petit retour d’expérience qui donne de la force pour les mobilisations antifascistes à venir, notamment contre le congrès et le lancement de campagne du RN à Orléans. 

Pourquoi avoir insisté pour organiser une contre-manifestation ?

Oshka : D’abord, par nécessité. Le fascisme se renforce par ce type de défilés, qui se veulent une démonstration de leur force, une mise en scène de leur violence, d’un idéal de retour à un ordre fantasmé. Ensuite, nous, on a la volonté de systématiquement empêcher les mouvements fascistes de se développer, de leur reprendre la rue, de casser leur confiance et de les rediaboliser. Et on se disait enfin qu’on pouvait le faire, parce qu’on est la majorité à être antiracistes et antifascistes, et que l’antifascisme de masse sera un antifascisme victorieux. Donc, si on a cette analyse-là, la contre-manifestation, c’est la forme d’action qui s’impose.

Comment expliquez-vous le changement de position des organisations, en faveur d’une manifestation contrairement à l’an dernier ?1

Rach : Cette fois, pour organiser la manifestation, il y a eu un cadre unitaire qui s’est formé, et à l’exception de la CGT, la plupart des organisations de notre camp nous ont rejoints. Je pense qu’une des raisons est que ça avait été fait l’année dernière, et que ça a marché. Même si la manifestation de l’année dernière, organisée par le collectif antifasciste du XXème, a été interdite, on a quand même réussi à être autour de 500 personnes à Montparnasse. Du coup, il n’y avait plus l’excuse de « c’est pas possible » ou « c’est trop dangereux ».

Oshka : Cette année, on s’est dit qu’on voulait à nouveau rassembler le plus largement possible, donc on est retourné·es discuter avec les organisations qui avaient fait le village l’année dernière pour leur proposer une unité d’action. Et en plus de ce qu’a dit Rach, je pense qu’il y avait le contexte, avec la mort de Deranque en février. L’antifascisme a été à la fois extrêmement attaqué, et en même temps, il s’est mis à riposter de manière assez forte. Ça s’est vu dans les manifestations du 8 mars, du 14 mars, du 28 mars. Les orgas étaient poussées par la période à être plus offensives.

Qu’est-ce qui selon vous a été déterminant pour pouvoir réussir ? 

Rach : Faire une mobilisation de nombre par le bas, par les militant·es de base, par tout le monde, et donc s’organiser de manière ouverte, ce qui diffère de l’antifascisme dominant en France en ce moment. On s’est donc organisé·es sous forme d’assemblées générales (AG) publiques. Ensuite, mettre l’antiracisme au centre de cette mobilisation, c’est pour ça qu’on a voulu que cette mobilisation soit portée par les collectifs de sans-papiers et la Marche des Solidarités (MDS). Enfin : passer par Port-Royal, parce que c’était un endroit où les fascistes passaient. C’était cohérent pour nous avec le fait de reprendre la rue.

Est-ce que ces propositions stratégiques ont fait débat ?

Oshka : Je pense que l’obstacle le plus important a été le manque de confiance dans notre possibilité de gagner. Il y avait des gens qui, jusqu’au bout, étaient persuadés qu’on ne serait pas capables de mener à bien cette mobilisation. Donc, l’argument sur lequel on a dû le plus insister, c’est qu’on est capables de créer un rapport de force face à la Préfecture, à l’État, et de faire en sorte d’être plus nombreux·ses et plus fort·es que les nazis.

Rach : Il y avait aussi quelques réticences sur la sécurité, sur le principe de faire des AG ouvertes. Il y des gens qui trouvaient ça dangereux de faire une manifestation, avec l’idée que « on va se confronter aux fascistes et on va se taper ». Mais ça a été assez minime et on a pu convaincre assez rapidement en argumentant que c’est par notre nombre qu’on allait gagner.

Oshka : Il faut préciser que notre antifascisme ne se repose pas sur la Préfecture ou l’État pour nous protéger des fascistes. On sait très bien que ce n’est pas l’État qui va éloigner le danger fasciste et que c’est notre camp et son organisation qui sont capables de vaincre les fachos. La mobilisation n’a jamais eu l’objectif de déléguer notre pouvoir à l’État en lui demandant d’interdire les nazis. C’est parce que notre campagne a été forte qu’on l’a forcé à se positionner et à interdire le défilé. 

Qu’est-ce qui a été fait concrètement pour mobiliser ?

Oshka : On a lancé une première AG publique un mois avant le 9 mai, qu’on a massivement relayée et à laquelle on a invité des collectifs locaux d’Ile-de-France. Environ 200 personnes sont venues, et on a incité les gens à s’organiser par quartier et à organiser à leur tour des AG locales, en mettant du matériel à disposition. Ça a vraiment super bien fonctionné, il y a eu des AG à Paris dans le 18e, le 19e et le 11e – le 19e et le 11e se sont, depuis, créés en collectif antifasciste local ! – mais aussi, dans plusieurs villes d’Ile-de-France, Gentilly, Suresnes, les Lilas, Aubervilliers, Montrouge etc. 

Comment avez-vous combiné les relations entre orgas et ces AG ?

Oshka : On a exposé au cadre unitaire notre volonté de construire par en bas, avec des AG publiques qui seraient rejoignables par toustes. Les orgas ne nous ont pas empêché·es de le faire, mais elles n’y ont absolument pas pris part. On les a invitées à chaque AG, parfois des militant·es sont venus, mais ni ce cadre en tant que tel ni aucune de ses organisations n’ont jamais pris la parole. Je pense que c’est – en tout cas pour les grosses organisations – parce qu’elles ne croient pas en la possibilité de construire par en bas. Et aussi, pour les plus ancrées dans la politique institutionnelle, une peur de se faire dépasser. À part la MDS et Urgence Palestine, les autres ont plutôt tendance à construire des dates entre chefs d’organisations, mais très peu à mobiliser leurs membres et encore moins à aller chercher au-delà de leur propre organisation.

Rach : Je pense que pour les groupes antifascistes, il y a aussi la question de la sécurité car iels sont très réticent·es vis-à-vis du fait qu’on s’organise toujours de manière ouverte. Donc, ce n’est pas la même stratégie non plus.

Est-ce que ces différences de stratégie ont eu des répercussions sur la mobilisation contre le C9M ? 

Oshka : Pendant la mobilisation, si on avait toustes fait un travail de mobilisation par en bas, je pense qu’on aurait pu être encore plus fort·es que l’on a été. Et au moment où la manifestation a été interdite par la Préfecture, on s’est rendu·es compte qu’une grosse partie des organisations, par réflexe un peu institutionnel, avait décidé qu’il n’y aurait rien, même dans le cas où la manifestation des nazis, elle, était autorisée. De l’autre côté, on a eu les organisations qui font un antifascisme de confrontation minoritaire qui ont appelé à une action, où il était nécessaire d’être initié·e dans certaines boucles pour être au courant et pouvoir participer. Donc, il n’y a eu que la MDS et les collectifs locaux qui étaient non seulement pour ne pas attendre l’autorisation de l’État pour agir contre les fachos, mais aussi pour maintenir quoi qu’il arrive en gardant des cadres ouverts, larges et rejoignables.

Rach : Nous on pense que c’est par le nombre qu’on va gagner. Et en mobilisant par en bas, on gagne également de la confiance, alors que d’autres, du fait de leur vision de l’antifascisme, avaient moins la confiance de se dire qu’en cas d’interdiction, iels appelleraient quand même à quelque chose. Dans le cadre des discussions, on a pu voir nos différentes lectures du fascisme. Par exemple, il y avait des personnes qui disaient que l’État est déjà fasciste, donc il n’allait jamais nous autoriser, alors que les fascistes, eux, allaient forcément l’être. Avoir une analyse de l’État qui est déjà fasciste, de la fascisation, amène à penser que c’est impossible d’imposer un rapport de force à l’État. Alors que nous, du fait de notre lecture du danger fasciste, on pensait que c’est possible d’imposer un rapport de force, ce qui a été fait et qui a marché.

Oshka : Ça montre qu’on peut gagner, que quand on se mobilise par en bas, toustes ensemble, on gagne des trucs qui paraissent inatteignables quelques mois auparavant. C’est une bonne leçon pour 2027. 

Propos recueillis par Vanina Giudicelli (Paris 20e)

  1.  Lire le retour sur la mobilisation de l’an passé : « Manifestation du 10 mai : quel bilan pour les stratégies antifascistes ? » par Lou (Marseille), et Emil (Paris 20), sur le site d’A2C. ↩︎