Qu’on le veuille ou non, les prochaines élections municipales vont être un terrain de combat. Mais comment intervenir en terrain piégé ?
La classe des travailleurs et travailleuses, la classe ouvrière, regroupe en France plusieurs dizaines de millions de salarié·es, de retraité·es et de jeunes plus ou moins scolarisé·es.
Pour nous, elle est potentiellement et collectivement, l’agent de la révolution.
Pourtant, seule une fraction très minoritaire est révolutionnaire. Une fraction bien plus importante est réactionnaire. Plusieurs millions votent même désormais pour le Rassemblement National.
Quant à l’énorme majorité, elle se situe entre ces deux pôles. Lors du dernier mouvement sur les retraites, près de 9 membres de notre classe sur 10 soutenaient le mouvement : 30 millions ? Plus ou moins passivement, ils et elles ont, en très grande majorité, suivi la stratégie réformiste de l’Intersyndicale. Pas celle du soulèvement général, de la grève et des occupations. Celle de la délégation et de la pression sur le vote des parlementaires.
Plus de dix millions votent régulièrement pour « la gauche ». Une vingtaine de millions ne votent pas. Mais pas par conviction révolutionnaire. Parce qu’ils et elles n’en ont pas le droit ou par défiance envers les partis existants.
Voilà la réalité : même si elle ne vote pas l’énorme majorité de notre classe considère que, s’il est possible, le changement ne peut s’obtenir que par l’intermédiaire de bon·nes dirigeant·es et au travers des institutions.
Capitalisme et consentement
Tout système de domination ne peut fonctionner qu’au travers un mélange de contrainte (force) et de consentement (légitimation de la domination).
Prenons l’exemple du féodalisme. Dans l’Europe médiévale le paysan pouvait travailler une partie de son temps sur sa terre et une autre sur celle du seigneur. Ou il pouvait ne travailler que sur sa terre mais devait fournir une partie de sa production au seigneur. L’exploitation était évidente. Le seigneur pouvait exploiter le paysan parce qu’il était à la fois le dirigeant politique et économique. L’exploitation reposait ouvertement sur l’usage de la force.
Le capitalisme est le premier système où la domination s’impose principalement par le consentement des exploité·es 1Ce qui ne signifie pas l’absence d’utilisation de la force. D’autant plus quand le système entre en crise, ce qui est le cas actuellement..
Cela s’explique par le fait que l’exploitation y est masquée. Le rapport entre patrons et travailleur·euses apparaît comme un rapport contractuel employeur/employé·es où le salaire serait la rétribution du travail fourni et le profit la rétribution du capital.
Sous la forme du salaire payé par le capitaliste, la force de travail apparaît même comme une fraction du capital, celle que Marx appelle « capital variable ».
C’est la puissance économique des capitalistes (la propriété des moyens de production nécessaires à toute production) qui assure que les travailleurs·euses leur vendent chaque jour « volontairement » leur force de travail pour assurer leur subsistance et celle de leur famille.
La politique, la gestion de la société, apparaît comme un terrain séparé de l’économie où ouvrier·es et capitalistes font face à l’État et aux institutions en tant que citoyen·nes égaux en droit. La démocratie bourgeoise, forme de domination de classe, apparaît comme « la démocratie » 2Comme lors de l’expérience du Front Populaire en 1936, une partie de la gauche utilise la défense de la « démocratie » pour justifier son alliance avec des fractions de la bourgeoisie (des macronistes). Alors que ce qu’il y a à défendre ce sont les éléments de démocratie de classe qui ont été arrachés au sein de la démocratie bourgeoise..
Consentement et élections
Le consentement a donc une base réelle dans ces formes mystifiées que prend le capitalisme : politique comme domaine indépendant de l’économie, contractualisation du rapport d’exploitation, mise en concurrence des travailleur·euses sur le marché de l’emploi, naturalisation du mode de production capitaliste, etc.
Il n’en reste pas moins que, même masqués, les ressorts réels du capitalisme sont l’exploitation et la dynamique de l’accumulation du Capital. Avec leurs conséquences, luttes de classes et crises du Capital.
Cette « double-nature » du capitalisme est à la base du réformisme comme « relai des idées dominantes au sein de la classe ouvrière ».
Le réformisme repose sur l’idée qu’il existera toujours des patrons et des travailleur·euses, qu’il faut un État, neutre et détenteur du monopole de la violence, pour empêcher le désordre, que la majorité n’a ni les capacités, ni les moyens de gérer la société etc.
Mais en tant que conscience particulière des travailleur·euses, le réformisme doit aussi refléter leur position propre, la nécessité de limiter l’appétit du Capital et les inégalités, l’aspiration à une plus juste rétribution des richesses etc.
Le domaine des élections est donc celui où s’exprime de la manière la plus évidente ce que le révolutionnaire italien Antonio Gramsci appelait la « conscience contradictoire ». Elles sont un moyen et une expression du consentement.
Un moyen parce qu’elles donnent une forme, là encore réelle – celle du vote – à l’égalité formelle entre citoyen.nes et à la politique comme domaine séparé de l’économie. Elles légitiment, par leur résultat, le fonctionnement du système comme produit des choix collectifs.
Une expression parce qu’elles cristallisent – au travers des programmes réformistes – l’espoir dans une société plus égalitaire mais aussi le sentiment d’impuissance qui fait que cet espoir est délégué à des « dirigeants ».
Lutter avec et contre le réformisme
Le réformisme n’est donc pas une simple manipulation des consciences. Il ne peut être combattu uniquement dans le domaine des idées.
La lutte contre le réformisme peut et doit donc favoriser les expériences de la classe ouvrière qui mettent en défaut l’idéologie dominante, les généraliser, leur donner un sens.
Car la classe ouvrière n’est pas seulement une composante du capital. Elle en est aussi l’antagoniste.
Le salaire n’est pas la rétribution de tout le travail effectué par les travailleur·euses. Et le profit n’est pas la rétribution des moyens de production fournis pas le capitaliste.
Le salaire est la valeur de ce qui est nécessaire au travailleur pour produire et reproduire sa force de travail. Une partie sa journée de travail suffit à produire cette valeur. Le reste de sa journée de travail est accaparé par le capitaliste comme profit.
La concurrence entre capitalistes les oblige à augmenter toujours la part de leurs profits en baissant par tous les moyens la part qui va aux salaires : en intensifiant le travail ou en le rendant plus productif. C’est ce qui crée l’antagonisme permanent et irréductible entre travailleur·euses et capitalistes. Cet antagonisme n’est pas un rapport entre individus, c’est un rapport social entre classes, collectif et qui provoque des conflits.
La lutte de classe qu’il génère est politique. Car le mode de production et de reproduction des biens et des services est la base de tout le fonctionnement social. Parce que la production est sociale et collective, c’est en tant que producteurs (et non en tant que salarié.es) que les travailleur·euses peuvent transformer la société et bouleverser l’ensemble des rapports sociaux.
Pas les élections… et pourtant les élections
On comprend donc à quel point le terrain sur lequel peut être combattu efficacement le capitalisme est logiquement étranger aux élections. Puisque les élections sont justement la forme et l’expression du consentement ouvrier à ce système.
Cela explique aussi comment les luttes, sociales et politiques, sont le terrain propice.
Sauf que… si le réformisme est dominant au sein de notre classe, alors les élections sont un moment de politisation majeur où sont discutés et jugés les programmes, les revendications, les analyses, les arguments des forces qui se présentent.
La question n’est donc pas d’éviter les élections mais de déterminer comment y intervenir.
Si le terrain électoral laisse, par nature, les membres de notre classe dans la position qui fabrique leur consentement, on doit déduire que ce n’est pas en présentant des candidat·es qui se différencient seulement par la radicalité de leur programme qu’on peut intervenir.
Comme nous ne sommes pas neutres, nous ne pouvons mettre dans le même sac celles et ceux qui expriment – dans leur vote – leurs intérêts de classe et celles et ceux qui défendent la collaboration de classe, l’égalité des droits ou la discrimination, etc. Nous n’avons jamais vu de manifestations de joie de notre classe, dans nos quartiers, dans nos lieux de travail, suite à la victoire des candidat·es de la droite ou des racistes. La progression des fascistes ne se traduit pas par des manifestations d’enthousiasme mais par des ratonnades.
L’expérience concrète de l’impasse du réformisme, aussi douloureuse soit-elle, est une expérience nécessaire. A condition qu’une alternative existe.
Application aux municipales
- Stopper les fascistes
Dans leur phase actuelle la construction d’une base active et d’une milieu mobilisable, les élections municipales sont déterminantes pour le Rassemblement National. Les fascistes vont faire campagne. Cela doit susciter et permettre de construire dans nos villes et nos quartiers des fronts unitaires de lutte antifasciste.
- Organiser les luttes à l’échelle locale
La campagne des municipales doit être l’occasion de construire, renforcer, élargir, les organisations de lutte.
La lutte de classe n’est indifférente à aucune question concrète. Mais elle refuse de réduire ces questions à des problèmes techniques ou de personnel politique.
La situation des hôpitaux, les jeunes à la rue, les violences policières, la situation des sans-papiers, le délabrement du système de santé ou de l’éducation, la défense des mosquées : chacune de ces questions sont du domaine de la lutte de classe. Les élections municipales sont l’occasion de renforcer nos organisations dans les quartiers, à l’hôpital, dans les écoles, etc..
- Voter pour la FI
La priorité des révolutionnaires ne devrait certainement pas être de présenter leurs propres candidat·es pour deux raisons.
Ces candidatures sont des candidatures « de témoignage ». Au mieux, leur seul argument est d’en faire des tribunes de propagande pour les idées révolutionnaires.
C’est sous-estimer grandement la nécessité et les possibilités de construire des organisations locales de lutte (lieux de travail et quartiers) en y impliquant par ailleurs tous ceux et celles qui votent pour des candidat·es « de gauche » ou s’abstiennent. C’est là que doivent aller toutes nos ressources.
C’est aussi – au mieux – s’abstenir dans un débat stratégique au sein de la gauche qui renforce la campagne des classes dirigeantes contre la France Insoumise.
La politique d’une partie de la gauche – politique et syndicale – défend actuellement la politique du moins pire pour éviter une alliance entre la droite et le Rassemblement National.
La politique de la France Insoumise, aussi réformiste soit-elle, défend l’idée qu’il faut polariser la politique actuelle contre les capitalistes, contre le racisme, en solidarité avec la Palestine, etc.
- Construire l’alternative
Le réformisme encourage la passivité par délégation. L’impasse et les trahisons du réformisme, en cas de victoire, ne feront que provoquer encore plus de passivité par démoralisation.
Sauf si l’expérience de l’impasse s’articule avec l’existence – concrète et visible – d’autres possibilités, d’une autre direction à prendre. L’une de ces possibilités est l’existence de formes d’auto-organisations. Hors de cela, le reste est mot creux et dénonciations stériles.
Mais il faut aussi qu’existe une autre direction, politique, globale, à prendre. Aussi bien en termes d’analyse du système que de stratégie : une organisation révolutionnaire.
Denis Godard (Paris 20)
Notes
| ↑1 | Ce qui ne signifie pas l’absence d’utilisation de la force. D’autant plus quand le système entre en crise, ce qui est le cas actuellement. |
|---|---|
| ↑2 | Comme lors de l’expérience du Front Populaire en 1936, une partie de la gauche utilise la défense de la « démocratie » pour justifier son alliance avec des fractions de la bourgeoisie (des macronistes). Alors que ce qu’il y a à défendre ce sont les éléments de démocratie de classe qui ont été arrachés au sein de la démocratie bourgeoise. |