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En 2022, plus que jamais, une stratégie, l’autonomie de classe

Éditorial

© Campagne Antiracisme et Solidarité
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« Il ne suffit pas d’être un·e révolutionnaire. Il faut savoir trouver, à chaque moment donné, le maillon précis dont on doit se saisir de toutes ses forces pour retenir toute la chaîne et préparer solidement le passage au maillon suivant ; l’ordre de succession des maillons, leur forme, leur assemblage et ce qui les distingue les uns des autres, ne sont pas aussi simples, ni aussi rudimentaires dans une chaîne d’événements historiques que dans une chaîne ordinaire, sortie des mains d’un forgeron.»

Lénine, Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets

Année nouvelle, revue nouvelle? Le hasard du calendrier (grégorien, pas électoral) fait que ce premier numéro des Cahiers de l’Autonomie de Classe paraît avec les premiers jours de 2022. Pourtant, comme beaucoup de bonnes résolutions, cette revue se réalise avec son lot de retards et d’imperfections. Le contenu de ce premier numéro ne reflète en effet qu’une petite partie du travail fourni collectivement ces derniers mois, et nous avions imaginé le résultat plus long, plus cohérent, plus mieux. Qu’importe, personne n’a jusqu’ici appris à marcher sans tituber ou sans s’aider de ses mains. Nous avons fait nos premiers pas et nous sommes toujours debout, un peu plus fort·e·s et plus rassuré·e·s aujourd’hui que nous ne l’étions hier. Nous avons gagné le droit de remettre ça pour les prochains numéros.

A2C ne prétend pas inventer la marche, mais seulement apprendre à marcher par ses propres moyens. Cette revue veut rompre avec les tendances dominantes à la division du travail entre les intellectuel·le·s et les militant·e·s, entre d’un côté celleux qui élaborent et réfléchissent et de l’autre les gens d’action et de terrain. Contre cette solution de la facilité, qui tend à donner des élaborations abstraites et parfaitement inutiles au mouvement, nous choisissons de nous faire violence et de tenter d’élaborer dans le mouvement, pour le mouvement. Il ne s’agit pas avant tout de nous former, la question ne se résume pas à la transmission de savoirs et de traditions d’une génération militante à l’autre, malgré toute sa nécessité. Il faut prendre le temps aujourd’hui d’élaborer en commun des réponses aux questions brûlantes que pose le mouvement, et de tester ces réponses dans le mouvement.

En d’autres mots, nous forger en tant qu’« intellectuel·le·s organiques », membres à part entière de notre classe exploitée et opprimée, qui subit violences physiques et morales dans son existence quotidienne, mais dont la position même invite à la lutte. Et la lutte, bien qu’elle apparaisse partielle, épisodique et spécifique avant tout à celleux qui la mènent (« purement » économique et syndicaliste, « purement » antisexiste, « purement » antiraciste, etc…), amène à des questionnements nouveaux et à des conclusions nouvelles. Comment avancer ? Comment franchir tel ou tel obstacle inattendu ? Que faire lorsqu’on se rend compte que notre revendication « modeste » (par exemple, que le gouvernement lutte sérieusement contre les féminicides, ou qu’on arrête de glorifier des violeurs) nous amène à un affrontement avec le système dans son ensemble ? Même si l’on ne s’intéresse pas à la politique, on se rend compte dès que l’on bouge que la politique s’intéresse bien à nous.

Pas de révolution sans crise du système

Deux questions fondamentales distinguent les réformistes des révolutionnaires. Premièrement, les réformistes pensent que les petites concessions arrachées ou quémandées au système constituent un objectif en soi : leur accumulation permettra d’obtenir, petit à petit, des progrès dans nos conditions de vie. Deuxièmement, les réformistes ne s’appuient sur l’auto-activité des masses que dans la mesure où celle-ci leur offre un marchepied pour aller négocier ces concessions avec la classe dirigeante et ses représentants. La fin est dans la réforme, le moyen est la lutte parlementaire, électorale et institutionnelle, soutenue si possible par des mobilisations qui jouent un rôle subordonné dans toute l’affaire.

Pour les révolutionnaires, l’inverse est vrai. Premièrement, iels pensent que le changement dans nos vies viendra par un changement de système, et non par l’accumulation de réformes au sein du système existant. Deuxièmement, le changement révolutionnaire viendra nécessairement par en bas, par l’auto-activité massive de celles et ceux qui ont intérêt au changement.

C’est en se confrontant réellement aux limites du système qu’on peut espérer le connaître pour le transcender. La longue crise économique que la classe dirigeante est incapable de résoudre évolue en crise organique et infecte graduellement le champ politique et idéologique de la société. Elle se manifeste par la fuite en avant sur le climat, la réponse chaotique à la pandémie, et bien entendu l’intensification des attaques contre nos conquêtes sociales. L’incapacité de la classe dirigeante à accorder des concessions partielles (économique et politiques) qui assoiraient son hégémonie sur la société est une caractéristique fondamentale de la période. Faute de carotte, la classe dirigeante nous fait goûter au bâton. Engagée dans une spirale infernale de racisme et d’autoritarisme, elle fertilise le sol pour les fascistes. Autant de raisons de faire la révolution.

C’est pourtant la perspective de réformes et non de révolution qui constitue la porte d’entrée des masses dans la lutte : une augmentation des salaires, le retrait de la réforme des retraites, la lutte contre les différentes manifestations du racisme, du sexisme, etc. Mais comme, pour les révolutionnaires, l’auto-activité des masses est la fin et non un simple moyen, à nous d’être présent·e·s dans ces luttes « réformistes » par en bas, de les encourager, de les construire et de les radicaliser. C’est par l’activité pratique et la lutte active pour les réformes, que la conscience de classe, que la conscience révolutionnaire a une chance de se développer et de s’étendre.

Dans cette période, la multiplication des «candidatures anticapitalistes et révolutionnaires » ne nous parait pas porteuse d’espoir ni d’avenir. Plutôt que de jouer sur le terrain miné de la mascarade électorale, que nombreuses et nombreux dans notre classe désertent car ils savent bien que c’est celui de la bourgeoisie, c’est la stratégie de l’autonomie de classe que nous entendons défendre et faire vivre avec cette revue. Une stratégie par en bas, par la constitution de comités de lutte qui loin des calendriers électoraux et des tribunes médiatiques ancrent les revendications et les pratiques autonomes dans la réalité de nos quartiers, dans les multiples formes que prend la lutte des classes.

C’est bien ainsi, pas à pas, sans raccourcis, mais en étant attentifs aux accélérations de l’histoire, que se construit l’autonomie de notre classe, pas en mendiant 500 signatures et des miettes médiatiques, quitte à accepter de débattre avec des fascistes, point achevé de l’inconséquence électoraliste. Alors oui, dans cette période nous faisons notre le slogan zapatiste « Votez, ne votez pas, on s’en fout ; Organisez vous ! »

C’est dans ce contexte de crise, d’intensification des dangers mais aussi des possibilités, que nous ressentons à A2C le besoin d’élaborer collectivement et stratégiquement. La revue est une des formes que prennent ces tentatives d’élaborations, et notre objectif est qu’elle devienne un outil de débat et de constructions collectives. Un lieu où on essaierait de répondre aux nombreuses questions de fond soulevées par le mouvement, en particulier mais pas uniquement là où nous intervenons en tant que militant·e·s.

La lutte contre le racisme est par essence une lutte de classe

Prenons pour exemple la question de la lutte contre le racisme. En quoi est-elle liée à la lutte anticapitaliste ? Certain·e·s nous diront que le racisme est une caractéristique du capitalisme (et sur ça, iels ont raison), et donc qu’il suffit de lutter contre le capitalisme plutôt que de lutter spécifiquement contre le racisme. Il n’est pas difficile de se rendre compte que le même raisonnement est appliqué à la question du fascisme, de l’oppression des femmes, des migrant·e·s, de la LGBT+phobie, de la guerre, etc. Proclamer donc la lutte contre le Capital sans faire attention à la situation politique concrète, à l’importance de la question du racisme dans le maintien et le renforcement du règne du Capital. Oublier que le racisme divise notre classe, que le racisme est l’outil principal pour mettre notre classe au garde-à-vous derrière la classe dirigeante, qu’il est le ciment idéologique du fascisme et que sa banalisation sert de cheval de Troie aux fascistes pour étendre leur auditoire et fidéliser leurs membres. Oublier que l’antiracisme est aujourd’hui un vecteur de radicalisation contre le système, puisque même les gens « normaux » qui souhaitent simplement s’assurer que les migrant·e·s aient de quoi manger se retrouvent obligé·e·s de participer à des batailles rangées contre les CRS à Calais.

La lutte contre le racisme est par essence une lutte de classe, pour peu qu’on ne réduise pas la lutte des classes à la lutte syndicale contre un patron. C’est une lutte de classe car une classe ouvrière acceptant le racisme se retrouvera divisée, affaiblie et bientôt incapable de se battre ne serait-ce que pour des miettes. C’est une lutte de classe car la lutte pour l’ouverture des frontières et pour l’accueil des migrant·e·s signifie imposer notre propre logique, celle de la satisfaction des besoins humains, contre la logique de l’État et du capital ; non pas dans un programme mais dans les faits. Une classe ouvrière qui s’engage dans la lutte contre les frontières est une classe ouvrière qui s’envisage déjà en classe dirigeante, qui tente d’imposer ses solutions politiques aux « problèmes » de la nation, quelles que soient les conséquences pour les patrons, pour l’économie régie selon les règles capitalistes, ou pour l’État ; c’est une classe autonome politiquement. On peut reprendre sans aucune exagération la fameuse citation de Lénine pour dire qu’un·e ouvrièr·e qui se bat pour une augmentation de salaire est un·e bon·ne syndicaliste, alors qu’un·e ouvrièr·e qui se bat contre l’islamophobie ou pour l’ouverture des frontières est déjà révolutionnaire et anticapitaliste.

Alors pourquoi faire le pari, aujourd’hui, de la campagne « Antiracisme et solidarités » ? D’abord car la lutte antiraciste doit être un des axes principaux de toute stratégie révolutionnaire comme mentionné plus haut. Mais aussi car le thème du racisme s’impose comme une évidence en cette année électorale, c’est ce qui lie profondément la question des sans-papiers et des migrant·e·s, la question des violences policières et celle, évidemment, de l’islamophobie. Sa banalisation dans les grands médias indigne énormément de gens, qui paradoxalement prennent cette question plus au sérieux que de nombreuses organisations dites révolutionnaires et anticapitalistes. En cette période où nos forces militantes sont clairsemées et éparpillées, et où les « directions » sont à la ramasse, il faut parier sur le bon sens de milliers de personnes qui s’étaient, par exemple, jointes localement à la Marche nationale des sans-papiers vers Paris en 2020. Cette campagne qui avait été organisée avec peu de moyens avait trouvé des relais locaux inattendus, de personnes lambda, ou membres d’associations humanitaires, etc., et qui se politisaient par la force des choses. La polarisation nationale est toujours en cours, et nous savons que pour chaque auditeur ou auditrice des idées nauséabondes de Zemmour, il y en a plus qui s’indignent, s’insurgent, et voudraient se lancer dans l’action pour contrer ce phénomène et le racisme en général.

Cette campagne doit également constituer un pas de plus vers la construction d’un front anti-fasciste en France. Le problème aujourd’hui est que des décennies de « dédiabolisation », stratégie consciente et assumée par les fascistes du Front national (puis du RN), nous ont fait baisser la garde et nous ont fait déléguer l’analyse du fascisme aux milieux académiques déconnectés de la lutte. En conséquence il n’existe pas aujourd’hui de consensus théorique et historique sur le fascisme ou sur la nature du RN dans notre camp, ni même de base commune partagée qui pourrait servir de rampe de lancement a un mouvement unitaire. Trop d’anticapitalistes ne voient aucune différence entre fascisme et capitalisme, et en déduisent ou bien qu’il suffirait de se battre « contre le capitalisme », ou encore qu’on ne peut se battre contre le fascisme sans avoir, au préalable, accompli sa profession de foi anticapitaliste. Trop d’anti-capitalistes pensent que les luttes dites « sociales » (c’est-à-dire, purement économiques) suffisent en elles-mêmes à faire reculer le danger fasciste. Trop d’anticapitalistes ont vu dans tout et n’importe quoi le spectre de la « fascisation » de l’État et de la classe dirigeante, qu’iels ne sont plus capables d’envisager la moindre autonomie des fascistes par rapport à l’État, et donc le danger spécifique qu’ils pourraient représenter en s’organisant.

Pas de fascisme… sans fascistes !

Les conditions objectives, le terreau sur lequel un mouvement fasciste peut se baser, sont offertes par la crise multiforme que traverse la société capitaliste. L’idéologie des fascistes, bien qu’indispensable à leur unité et leur mobilisation, n’est pas ce qui les distingue fondamentalement du reste des courants politiques bourgeois ; nous savons à quel point le milieu politico-médiatique « républicain » est poreux aux idées racistes et les relaie avec enthousiasme. Dans ce sens, il est évident que le capitalisme porte en lui les « germes » du fascisme. Mais ce qui distingue justement le fascisme d’autres phénomènes réactionnaires bourgeois et de la répression par les services spécialisés de l’État (police, armée, prisons, etc.) est sa propension à former un violent mouvement de masse indépendant des institutions de l’État, recruté principalement parmi les couches intermédiaires de la société et dirigé contre un « ennemi intérieur » ; c’est là le danger principal pour notre camp social. Un tel mouvement qui se compterait en millions dépasserait de loin les capacités répressives de l’appareil d’État et serait capable d’écraser toute contestation et toute organisation ouvrière et démocratique ; ce fut d’ailleurs le premier exploit historique des fascistes italiens et du parti nazi, prélude nécessaire à la Seconde Guerre mondiale et à la Shoah.

Pour en arriver là, toute politique fasciste doit nécessairement osciller, d’un côté entre un enthousiasme pseudo-révolutionnaire et le « choc » nécessaire à la création d’un mouvement de masse et à sa solidification, et de l’autre entre la voie institutionnelle et électorale pour offrir des gages de respectabilité à la bourgeoisie et à ses représentants traditionnels. Dès 1921, Antonio Gramsci évoquait « deux fascismes » en tension entre la stratégie parlementaire urbaine de Mussolini, faite d’ouvertures vers la droite traditionnelle, et le violent mouvement para- militaire qui sévissait surtout en zone rurale. L’historien Robert Paxton a longuement décrit ce phénomène sous ses différentes formes dans son livre Le fascisme en action. L’émergence du candidat Zemmour pourrait bien être lue sous cet angle : la stratégie électoraliste voulue par Marine Le Pen, si elle a réussi la « dédiabolisation » d’un parti fasciste et de ses idées, semble avoir atteint un plafond de verre électoral et ne s’est pas suffisamment traduite en un ancrage local pour le RN, qui vit une hémorragie militante depuis quelques années. Zemmour, bien que n’étant lui-même qu’un petit parvenu des médias bourgeois (au contraire de MLP, produit du milieu fasciste traditionnel), semble apporter cet enthousiasme et cette ivresse dont ont besoin, comme le disait Hitler, « les petits vers de terre pour se sentir comme faisant partie d’un grand dragon ». C’est pourquoi il attire à lui non seulement des cadres déçus du RN, mais aussi les groupuscules de combat de rue qui lui servent de service d’ordre. Toutes ces belles gens espèrent que la campagne Zemmour leur offrira l’occasion de décupler leur influence et d’asseoir leur organisation voire de l’unir nationalement, à côté de la camisole devenue trop respectable du RN.

La naissance d’un mouvement fasciste de masse est loin d’être chose faite, mais c’est le danger qui nous menace actuellement. Le RN n’est pas hors-jeu pour autant et la pression de Zemmour pourrait bien accélérer sa crise interne et la « résoudre » par une réorientation. Des analyses du fascisme et de la soi-disant « fascisation » ne prennent pas en compte cette dialectique entre respectabilité et construction d’un mouvement de masse. Celles-ci ne regardent pas en priorité ce que les fascistes essaient de faire. Ainsi, ces analyses ne peuvent que détourner notre attention de la spécificité de ce mouvement et du danger qu’il représente. La prépondérance de ces analyses explique en grande partie l’absence d’un mouvement antifasciste de masse et les difficultés qu’il y aurait aujourd’hui à le construire.

Cependant, la stratégie du choc adoptée par Zemmour n’agit pas que sur ses partisan·e·s potentiel·le·s : elle semble avoir ravivé quelques réflexes antifascistes parmi les organisations de gauche. Mais les quelques mobilisations, bien que positives et nécessaires, ne sont encore qu’embryonnaires. L’enjeu stratégique pour notre camp est de construire un mouvement de masse pour contrer les fascistes et tout le danger qu’ils représentent, mais pour ce faire la discussion de la question du fascisme a besoin de s’élargir et de s’appuyer sur une multitude d’expériences concrètes, qui sont encore limitées aujourd’hui. Il est certain que pour répondre à cet enjeu, il faut construire une grande campagne antiraciste, qui soit capable, en utilisant ses relais existants et en en créant de nouveaux, de puiser dans le large rejet provoqué parmi la population par Zemmour et par les politiques racistes. C’est seulement sur la base d’un tel mouvement que nous pourrons convaincre sérieusement de l’importance d’une mobilisation antifasciste de masse.

Favoriser l’auto-organisation des indigné·e·s

Pour y arriver, à nous de nous appuyer là où c’est possible sur les organisations politiques et syndicales existantes, mais sans pour autant attendre qu’elles se mettent en mouvement. À nous d’aller frapper à toutes les portes, de chercher des relais là où nous n’avons pas l’habitude d’aller, comme dans les associations de quartier, les associations humanitaires, des mosquées et des églises engagées pour les migrant·e·s, etc. En d’autres mots, aider les indigné·e·s à s’organiser.

Ce principe ne vaut pas que pour la campagne antiraciste ; nous le voyons à l’œuvre tous les jours, dans les petites grève économiques qui se multiplient dans le privé, dans la révolution soudanaise qui vit actuellement sa deuxième phase, la plus périlleuse et la plus importante, dans la victoire historique des paysan·ne·s indien·ne·s contre Modhi, etc.

Pour 2022, plus que jamais, adoptons le principe de l’optimisme de la volonté. Non pas car c’est le pendant mélancolique du pessimisme de l’intelligence, mais parce qu’on voit tous les jours que quand on agit et qu’on agite, les choses bougent. Sur ce, bonne lecture et bonne agitation.

Jad, Paris 18e