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Crise et polarisation : le bourbier français

Analyse

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Les médias dominants véhiculent des clichés paresseux autour d’une France qui serait « ingouvernable, un dernier bastion de résistance populaire à la marche en avant du néolibéralisme qui semble irrésistible partout ailleurs », condamnée à la stagnation par « un marché du travail rigide et des lois qui ralentissent le progrès économique. »1Howell, 2018 Repris par les organes les plus sérieux de la presse anglo-saxonne, le répertoire de cette France archaïque et irréformable est chanté partout en France, de Chirac à Macron, en passant par Sarkozy et Hollande, sans parler du MEDEF et des éditorialistes de tous bords. L’éruption des gilets jaunes sur une scène déjà bien chahutée par les mouvements sociaux de ces dernières années n’a fait qu’intensifier ce discours, au point que l’on se retrouve obligé de se demander comment un pays si imperméable aux lois de l’économie politique moderne a bien pu quintupler son produit national brut depuis la moitié des années 1980 ? Malheureusement, il n’existe pas de miracle français, et toute observation sérieuse doit constater que, bien au contraire, « l’économie française a été libéralisée sous tous ses angles, par les privatisations, les politiques économiques pro-patronales et la dérégulation des marchés financiers et du travail. L’économie s’est polarisée sur fond d’augmentation des inégalités et des précarités. »2Ibid.

Capital et travail dans la France néolibérale

Afin de mieux situer l’état actuel de la lutte des classes, il est utile de reprendre les grandes lignes du processus de libéralisation de l’économie française. Contrairement au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, où Thatcher et Reagan ont imposé le régime néolibéral « classique » en attaquant de front les syndicats, la France a élu un président de gauche, François Mitterrand, au début des années 1980. La réponse néolibérale à la crise de profitabilité qui touchait alors tous les pays développés est assez simple : il s’agit, par tous les moyens (y compris en liquidant des industries profitables mais jugées « trop syndiquées ») de diminuer in fine la part de la valeur produite qui allait à la classe ouvrière sous forme de salaires directs et indirects. Mitterrand et ses alliés communistes nageaient à contre-courant : l’idée directrice du « programme en commun » était de sauver le capitalisme en augmentant les salaires afin d’augmenter la demande. Lorsque la bourgeoisie, par la grève des investissements, des attaques contre la monnaie nationale et des fuites de capitaux, signifia à Mitterrand qu’elle était réticente à un sauvetage de ce genre, ce dernier céda et annonça en mars 1983 le fameux « tournant de la rigueur », c’est-à-dire le début des réformes néolibérales.

Ainsi naquit la version française de ce que Tariq Ali appelle « l’extrême-centre néolibéral », non dans un creuset Thatchérien de confrontation ouverte avec la classe ouvrière, mais par la trahison tranquille d’une gauche soucieuse de ne pas incommoder le capital. Le consensus néolibéral s’est construit politiquement dans les années 1980 et 1990, lorsque les caprices du calendrier électoral ont imposé plusieurs « cohabitations » de présidents et de premiers ministres de bords opposés. Un bon indicateur de ce phénomène sont les privatisations, qui ont progressé avec peu de regard pour les identités politiques des présidents et des premiers ministres (voir tableau 1).

Tableau 1 : Privatisation sous les gouvernements de gauche et de droite, 1986-2005
Source : Poingt, 2018

Période Président Premier ministre Valeur des privatisations
(milliards d’€)
1986-8 Mitterand Chirac 13
1993-5

1995-7
Mitterand

Chirac
Balladur

Juppé

26
1997-2002 Chirac Jospin 30
2002-5 Chirac Raffarin puis De Villepin 13

La privatisation poursuivie par les gouvernements successifs est un pas de côté par rapport aux politiques « dirigistes » qui faisaient de l’État le premier capitaliste de France pendant les « trente glorieuses » – une période où le pays était, il est utile de le rappeler, dirigé exclusivement par des gouvernements de droite. Contrairement à ce qui est implicite dans la formule à la mode de David Harvey, « l’accumulation par dépossession », la privatisation n’entraîne pas, en elle-même, l’ouverture de nouveaux secteurs à l’accumulation capitaliste. Des entreprises privatisées en France comme Saint-Gobain, Elf Aquitaine, Renault, France Télécom, Air France et d’autres, étaient déjà dédiées à l’accumulation capitaliste compétitive avec l’État aux commandes. C’est aussi le cas d’Aéroports de Paris, candidat majeur à la privatisation sous Macron. Pour comprendre la privatisation dans le contexte de la longue trajectoire du capital, il faut plutôt la voir comme un moyen parmi d’autres de moduler les conditions dans lesquelles l’accumulation capitaliste a lieu : ainsi Ben Fine suggère que la « privatisation fut un moyen important de réorganisation de la relation entre capital et travail »3Fine, 2008, p15.. Les destinées d’Orange (anciennement France Télécom) et La Poste sont particulièrement instructives de ce point de vue : dans les deux cas, le changement de statut de service public à entreprise commerciale étatique (EPIC, ou établissement public à caractère industriel et commercial) et enfin à société par actions s’est accompagné de l’introduction de politiques impitoyables de suppression salariale4Nicolas, 2010.. L’augmentation catastrophique des cas de dépressions et d’autres maladies mentales parmi les salariés a amené de nombreux suicides5“Apache”, 2012. . Des tendances similaires, de Renault à l’hôpital public et la SNCF, se sont manifestées ces dernières années, reflétant une augmentation séculaire des risques liés aux maladies psychiques au travail alors que les cadences augmentent et que les patrons du public comme du privé demandent aux travailleurs de faire plus avec moins de moyens6Dares, 2017..

La privatisation et l’austérité dans les services publics frappent doublement la classe ouvrière : non contentes de dégrader les conditions sur le lieu de travail, elles dégradent également le niveau et la qualité de vie de la classe en général, qui est celle qui profite le plus de ces salaires indirects que sont les services publics. Pour ne nommer que quelques exemples, les deux tiers des maternités ont fermé leurs portes depuis 1989, ainsi que sept pour cent des hôpitaux publics sur la seule période 2013-2017 (sans parler des fermetures massives de services au sein des hôpitaux). Un tiers des bureaux de poste ont disparu depuis 2005, et même des députés macronistes furent embarrassés par les conclusions de leur propre rapport parlementaire sur la situation catastrophique des maisons de retraite (Ehpad), asséchées depuis vingt ans et assujetties à de nouvelles coupes budgétaires en 2017. Enfin, un rapport comparatif de l’OCDE montre que le système scolaire français – l’école de la République du mérite – ne faisait que reproduire les inégalités sociales7 OCDE, 2018 .. Les populations rurales et, bien entendu, celles des banlieues populaires des grandes villes furent en première ligne pour recevoir les coups du néolibéralisme. Mathieu Rigouste le résume parfaitement lorsqu’il affirme que « la ségrégation des nouveaux “damnés de la ville” dans ces territoires a permis d’y expérimenter les premiers dispositifs néolibéraux consistant à couper les dépenses de protection sociale et à réduire l’État à ses appareils sécuritaires. »8 Rigouste, 2016.  

Le racisme et l’islamophobie furent naturellement invoqués pour – entre autres – couvrir les échecs du capitalisme français, et tout un discours autour des « quartiers sensibles » et des problèmes d’intégration fut monté pour justifier à la fois la marginalisation économique et les crimes commis par la police à l’encontre des descendants d’immigrés. Comme beaucoup l’ont répété, la pauvreté et la précarité qui ont donné naissance au mouvement des gilets jaunes sont bien installés en banlieue depuis les années 1980.

La précarité au travail a également augmenté : sous-traitance, contrats courts, intérims et autres dérogations, tous les moyens sont bons pour court-circuiter les conventions collectives du public comme du privé, tout en sapant la solidarité entre les ouvriers syndiqués en CDI et les autres9 Beroud, 2009. C’est particulièrement le cas dans l’industrie manufacturière. . Ces quinze dernières années, le pourcentage de salariés en CDD n’a augmenté que légèrement, de 10 à 12%, mais la durée moyenne des contrats a baissé de 112 à 46 jours10 Dares Analyses, 2018. . Une minorité de travailleurs et de travailleuses enchaîne des contrats de plus en plus courts : les précaires sont de plus en plus précaires. Naturellement, les femmes et les jeunes sont surreprésentés dans cette catégorie.

La classe ouvrière française n’a donc pas été épargnée par la privatisation et l’austérité, mais la classe dirigeante est loin d’être satisfaite de ses réformes néolibérales ; de nombreuses opportunités de casser le dos des syndicats « une bonne fois pour toutes » comme ont pu le faire Thatcher et Reagan, ont été manquées – notamment en 1995, lorsque le président fraîchement élu, Jacques Chirac, se vit contraint à une retraite humiliante face à la grève générale la plus massive depuis 1968. Cette défaite a marqué la présidence de Chirac, qui quitta l’Elysée douze ans plus tard accompagné de lamentations bourgeoises sur son « mandat pour rien ».

Une statistique résume mieux que toutes les autres l’origine des griefs bourgeois à l’encontre de Chirac : les années précédant la crise de 2008 ont vu une baisse de la part allant aux salaires dans tous les pays capitalistes avancés sauf en France11 OLI et OCDE, 2015. . Ainsi les principaux rivaux du capital français ont réussi, contrairement à ce dernier, à augmenter la survaleur relative capturée au détriment des travailleurs. Des études suggèrent que cet écart entre le capital français et ses rivaux s’est accentué depuis la crise de 2008, avec des salaires augmentant plus vite que la productivité (ce qui revient à dire qu’une plus grande part de la valeur produite échappe aux capitalistes) dans le secteur commercial français malgré un taux de chômage élevé. Outre-Rhin, les rivaux allemands parviennent à augmenter la productivité plus vite que les salaires, ce qui revient à baisser la part revenant aux salariés dans les richesses produites (figure 1).

Figure 1 : Evolution des salaires et de la productivité en France, Allemagne et Italie, 1998 – 2014

Source: Berger et Wolff, 2017. Variables indexées au niveau de 1998.

Comment expliquer les salaires élevés ? Dans cette économie capitaliste avancée, très productive, les patrons ont besoin de retenir les salariés qualifiés, limitant ainsi leur recours à la sous-traitance ou à l’intérim. Une flambée récente de la demande manufacturière a révélé un problème inattendu : la rareté de la main-d’oeuvre industrielle qualifiée12 Agnew, 2018. . Il s’avère ainsi que l’armée de réserve de travailleurs (les chômeurs et chômeuses), malgré ses 3 millions de membres, n’est pas suffisante pour tirer les salaires vers le bas, au plus grand dam des capitalistes.

Les taux de grève élevés contribuent bien évidemment à pousser les salaires vers le haut. Selon des données rassemblées par Wirtschafts und Sozial-wissenschaftliches Institut (institut de recherche économique et sociale)13WSI, 2015., le secteur commercial français (privé + public), malgré les reculs et les défaites, reste le champion d’Europe des grèves, avec une moyenne de 132 jours de grève par an pour mille employés entre 2005 et 2014, plus de cinq fois la moyenne britannique sur la même période. Les grèves dans le secteur public non-commercial, qui inclut l’administration, l’instruction publique et la santé, sont encore plus fréquentes, atteignant les 329 jours par 1000 travailleurs en 201114Meistermann, 2016..

Figure 2 : Jours de grève par 1000 travailleurs/an, secteur commercial

Source: Dares résultats, 2018.

Un examen plus détaillé de la période 2005-2016 (figure 2) montre les fluctuations de la lutte dans le secteur commercial. Les moyennes hautes de 2005-2009 sont la norme sous des gouvernements de droite, et ont culminé dans le mouvement de 2010 contre la réforme des retraites ; les années suivantes, marquées par l’élection de Hollande, ont vu un amortissement remarquable des conflits sociaux jusqu’au mouvement de 2016 contre la loi El-Khomri. En examinant les années 2015 et 2016, il est important de remarquer que les grèves du secteur commercial sont concentrées dans l’industrie et les transports. Contrairement à 2016, année dominée par une lutte nationale, les conflits de 2015 sont principalement sectoriels ou locaux, au sein des mêmes entreprises qui se mobiliseront contre El-Khomri un an après : ce sont les entreprises les plus massives, qui concentrent le plus grand nombre de travailleurs et de militants syndicaux15 En 2015, le 1,3 % des entreprises du secteur des affaires qui ont connu des grèves ou des arrêts de travail employaient 24,4% de l’effectif total – ce ratio était respectivement de 1,7 % et 26 % en 2016, Dares Résultats, 2018. .

Le paradoxe le plus criant du syndicalisme en France est son niveau de succès malgré un taux de syndicalisation très bas. Pas plus de 11% des salariés en France sont syndiqués, mais plus de 90% sont couverts par une convention collective16Howell, 2018.. Les conventions collectives négociées nationalement s’appliquent a minima à toutes les entreprises, indépendamment de la présence syndicale locale (voir Sophie Béroud, Chris Howell). Cette particularité vient s’ajouter aux facteurs poussant les salaires à la hausse, mais contribue aussi à la baisse de la syndicalisation : en plus de leur financement pris en charge en grande partie par l’État, les syndicats restent capables d’imposer des conditions favorables par la négociation nationale sans avoir à passer par des campagnes de recrutement local17 Dares Résultats, 2018. .

Depuis Hollande, une classe dirigeante radicalisée entend mettre fin à ce compromis construit dans l’après Mai 68 (voir Chris Howell). Comme l’ont souligné les syndicats, un volet majeur de la loi el-Khomri est « l’inversion de la hiérarchie des normes » : cela signifie que les patrons auront la possibilité de saper les conventions collectives nationales afin d’imposer des conditions moins favorables, ce qui va resituer les attaques – et donc les luttes – sur le terrain de l’entreprise individuelle, bien moins couvert par les syndicats. La classe dirigeante entend ainsi redonner le pouvoir aux patrons.

L’accélération de la crise sous Hollande

Après un flirt oratoire avec une politique de relance censée diminuer la dette publique et le chômage, Hollande opéra un tournant à droite toute en 2014, avec la nomination de Manuel Valls au poste de premier ministre.
Valls n’a jamais caché ses affinités avec le MEDEF et son idée fixe de baisser à tout prix le « coût du travail ». Il mit en place un grand programme de subventions étatiques aux entreprises (CICE, etc) et le patron du MEDEF Pierre Gattaz partit en tournée médiatique pour répéter à qui voulut l’entendre sa promesse de créer un million d’emplois en retour. Le total des subventions atteignit 172 milliards d’euros annuels en 2017 selon la CGT18 CGT Pôle économique, 2017. , mais un rapport mandaté par Matignon conclut que l’argent « aurait surtout contribué à restaurer les marges des entreprises et dans une moindre mesure à augmenter les salaires, sans favoriser des créations d’emploi massives. Aucun effet notable sur l’investissement n’a par ailleurs été observé. »19Sénécat, 2018..

Après les attaques terroristes de novembre 2015, Hollande a tenté d’unir le pays derrière la classe dirigeante au moyen d’un déchaînement de la rhétorique nationaliste, notamment en organisant la « marche républicaine contre le terrorisme ». Ugo Palheta a noté à l’époque qu’il « apparaît de manière de plus en plus claire que le gouvernement a utilisé les attaques terroristes de novembre dernier pour imposer un agenda autoritaire sur lequel convergent les principaux partis français. »20Palheta, 2016b.

C’est dans ce contexte, dans cette ambiance policière, chauvine et islamophobe, que le gouvernement lança son attaque frontale contre la classe ouvrière avec la loi travail ou loi el-Khomri. Du point de vue de la classe dirigeante et de l’État, le timing de l’offensive semblait bien choisi. En effet, « l’éruption du mouvement contre la loi el-Khomri a surpris les militants syndicaux dans le contexte politique de la montée du Front National et des mesures de sécurité renforcées dans le sillage des attaques terroristes de 2015. »21 Béroud, 2018.

La lutte contre la loi travail dura plusieurs mois et vit des secteurs différents de la société se jeter dans l’arène. Des grèves et des manifestations construites par en bas, anticipant les dates des centrales syndicales nationales, ont nourri un mouvement lycéen et universitaire. Dans le même temps, le mouvement Nuit Debout annonça en mars 2016 l’occupation des place publiques (en particulier République à Paris) avant que les poids lourds syndicaux n’amorcent le mouvement de grève dans les secteurs stratégiques. Tout ce monde a battu le pavé lors de manifestations massives « contre la loi travail et son monde », face à des violences policières d’une sauvagerie peu commune, signe avant-coureur de la répression qui allait frapper les gilets jaunes plus de deux ans plus tard. Le phénomène nouveau des « cortèges de tête » est également apparu à cette époque, lorsque des centaines de membres de la gauche radicale se mettaient en avant des banderoles syndicales officielles afin de confronter directement la police.

Les grèves dans le secteur du nettoyage, dont les conditions de travail sont bien pires que ce qui était annoncé par la loi el-Khomri, ont également émergé durant cette période et continuent jusqu’à ce jour. Bien que petites et clairsemées, ces grèves dans un secteur historiquement sous-organisé, où les femmes racisées et les sans-papiers se retrouvent en première ligne, sont significatives et ont souvent été victorieuses dans les gares, les hôtels et les hôpitaux.

Cependant, le mouvement dans son ensemble n’a pas atteint la masse critique pour forcer la main du gouvernement. En plus de la répression policière et judiciaire extraordinaire contre les grévistes et les manifestants, les militants syndicaux n’ont au final pas réussi à mobiliser suffisamment dans les entreprises. La séquence de 2016 démontre que si le slogan de la grève générale reste central y compris dans les « nouveaux » types de mobilisations comme Nuit Debout, sa traduction en la réalité ne peut reposer sur les épaules des directions nationales syndicales.

La classe dirigeante fut néanmoins forcée de payer un lourd tribut politique dans la bataille pour la loi travail. L’imposition de ces mesures néolibérales se transforma en opération kamikaze durant laquelle Hollande sacrifia non seulement ce qui restait de sa propre côte de popularité, mais le Parti Socialiste lui-même, qui s’effondra après un dernier coup de poignard dans le dos des classes populaires, préparant le terrain pour Emmanuel Macron. 

Macron

Ancien inspecteur des finances publiques passé par une banque d’investissement, le ministre de l’économie Emmanuel Macron a réussi à se construire une réputation solide dans les milieux de la classe dirigeante, du Medef aux politiciens de l’extrême centre en passant par les hauts fonctionnaires, attirant aussi l’attention des médias. Il s’entoura de conseillers en communication pour fonder le mouvement La République en Marche (LREM) dans le seul but de commercialiser la marque du « candidat Macron » aux élections présidentielles. Habilement, il quitta le navire Hollande-Valls et annonçait sa candidature alors que ce qui restait de la crédibilité politique du président et de son premier ministre partait en fumée. 

Quelques mois plus tard, François Fillon prenait ses rivaux à l’improviste en obtenant des sympathisants du parti Les Républicains (ex-UMP) l’investiture pour la présidentielle de 2017. Idéologiquement, Fillon représente la bourgeoisie provinciale, réactionnaire, anti-musulmane et anti-LGBT. Mais l’islamophobie et l’homophobie ouvertes de Fillon, ainsi que sa nostalgie déclarée pour l’empire colonial français cachaient une autre radicalisation non moins significative : dans un discours donné devant un cercle de grands patrons sous le charme, il promis un « blitzkrieg »22Discours devant des PDG, organisé par la Fondation Concorde, 9 mars 2016. (guerre éclair) de mesures néolibérales pour transformer de fond en comble le paysage économique français en quelques mois.

L’investiture de Fillon n’était qu’une manifestation de plus du tournant droitier inéluctable pris par l’État et la classe dirigeante dans son ensemble. Malheureusement pour elle, la campagne de Fillon partit en vrille lorsqu’il fut révélé que ce catholique moralisateur avait fait payer sa femme près d’un million d’euros en argent public pour un boulot qu’elle n’avait simplement jamais fait. Pris pour cible par les médias et les cadres de son propre parti, Fillon tint bon et s’en remit à ses partisans réactionnaires (notamment les cercles qui avaient organisé la Manif pour tous) pour laisser passer la tempête. Sa campagne pris un caractère encore plus droitier et accéléra la défection des électeurs vers le nouveau favori des médias, Macron. L’ancien premier ministre fut incapable de passer le premier tour malgré un score impressionnant au vu des circonstances.

Si la campagne de Fillon en appelait aux réactionnaires provinciaux, Macron chercha à flatter ceux qui se trouvaient à l’opposé sur le spectre bourgeois : les jeunes cadres supérieurs urbains qui cachent leur indigence intellectuelle derrière un discours de managers, se voulant « disrupteurs » du champ politique français et transformateurs du pays en une « start-up nation ». Macron joua la comédie à fond et modula tout son discours sur ce diapason ; sa rhétorique pathétique et ses discours de meeting franchement bizarres étaient accueillis par des vagues d’applaudissements truquées23Soudais, 2017..

L’ascension météorique de Macron a sidéré les médias dominants, qui avaient pourtant eux-mêmes gonflé la bulle, et ils se mirent en tête, avec leurs intellectuels de salon, de trouver le secret du succès de ce jeune homme providentiel dans sa propre personne. Il serait difficile, néanmoins, de concevoir un personnage incarnant le désarroi politique français aussi bien et aussi passivement que Macron ; il n’a pas « écrit l’histoire » mais est le produit de forces historiques impersonnelles dans lesquelles il n’a joué qu’un rôle secondaire.

En effet, l’auto-immolation du Parti Socialiste sur l’autel du capital, la crise de la droite traditionnelle – que le scandale Fillon n’a fait qu’accélérer, l’ascension de Marine Le Pen qui a apeuré assez d’électeurs de gauche pour les diriger vers le favori des médias dès le premier tour, et enfin le taux d’abstention record, tous ces symptômes de la crise organique de la classe dirigeante française se sont déversés dans le marécage du « candidat Macron ». C’est ainsi qu’un opportuniste rusé, applaudi par des admirateurs imbéciles, fut porté à la tête d’un État impérialiste majeur.

Une fois élu, Macron troqua rapidement son costume de commercial de start-up, nécessaire pour se façonner un semblant de base sociale pendant la campagne, contre celui de chef de l’État français. Une fois accomplie leur tâche de figurants, les derniers militants naïfs de LREM se sont vus remplacés par l’appareil exécutif de l’État qui, sous les ordres de Macron, s’apprêtait à passer au choses sérieuses.

La véritable mission historique de Macron est simplement de prendre le relais de François Hollande en passant à la vitesse supérieure : continuer les réformes pro-patronales et en accélérer même la cadence alors que la base sociale de la classe dirigeante se rétrécit, ce qui entraîne mécaniquement un renforcement de l’appareil exécutif et répressif de l’État. La loi asile immigration, la pérennisation des dispositifs jusque-là réservés à l’état d’urgence et l’attaque frontale contre la SNCF vont dans ce sens. Même si la grève des cheminots, qui a duré trois mois, n’a pas frappé assez dur pour faire broncher le gouvernement, elle a ouvert une séquence similaire au mouvement contre la loi travail : une grande grève nationale qui occupe les unes des journaux mais qui s’accompagne d’une multitude de luttes radicales, comme celle des associations antiracistes et des organisations de sans-papiers, ainsi que le mouvement étudiant et lycéen, qui s’organisent et convergent dans la rue face à une répression d’État qui va crescendo. Cette séquence qui a inauguré le quinquennat Macron est la manifestation d’une « accumulation de radicalisme » qui n’a pas été étouffée par les défaites formelles infligées au mouvement ouvrier ces dernières années.

Il ne faut pourtant pas s’attendre à ce que la société penche petit à petit vers la gauche, attendant sagement que nous ayons accumulé assez de forces pour que le pouvoir nous tombe dessus comme un fruit mûr. La polarisation vers la gauche, réelle et souvent sous-estimée, s’accompagne d’une polarisation vers la droite, notamment autour du Front National (rebaptisé Rassemblement National) et ses 11 millions de voix acquises lors des élections présidentielles de 2017. 

L’extrême droite : un noyau fasciste couve sous le racisme républicain

Au cours de la longue crise économique et politique, il est apparu à de nombreux observateurs que ce qui était le parti principal du fascisme français, le Front National, avait réussi une opération de « défascisation » pour devenir un parti « républicain », c’est-à-dire considéré comme ayant sa place légitime dans un régime démocratique bourgeois. Cette « imposture intellectuelle »24Giudicelli, 2017. a justifié la fin du boycott effectif du FN par la quasi-totalité des partis bourgeois : Macron a organisé un débat télévisé avec Marine Le Pen entre les deux tours de l’élection de 2017, alors que Jacques Chirac avait refusé de participer à une telle confrontation avec Jean-Marie Le Pen en 2002.

Comme toutes les organisations politiques, les partis fascistes sont des organismes vivants susceptibles d’évoluer alors qu’ils réagissent et s’adaptent à la situation politique concrète dans laquelle ils se trouvent ; ceci est particulièrement vrai lorsqu’une tentative de prise du pouvoir est exclue de l’agenda politique immédiat. Le FN, fondé au début des années 1970 pour unir de petites organisations nazies et leur donner – déjà – une façade de légitimité électorale, ne constitue certainement pas une exception à la règle. Il est passé par de nombreuses crises transformatrices sans pour autant renier sa nature fasciste.

S’il est impossible de parcourir ici l’histoire du Front National et du champ fasciste français, décrivons-le sous sa forme actuelle comme une large organisation électorale d’extrême-droite qui gravite autour d’un coeur fasciste. Au cours des deux dernières décennies, Le Pen a voulu élargir l’influence et l’attrait électoral du FN en renouvelant son discours raciste, jusque-là concentré sur l’antisémitisme, pour viser les nouvelles victimes du racisme ordinaire : les Musulmans. Que cette tactique, réfléchie et assumée, ait permis au FN de se « dédiaboliser » aux yeux des politiciens et éditorialistes montre à quel point le champ politique français a viré à droite. En effet, le racisme du Front National a été légitimé par l’État, les partis politiques de tous bords et les médias, ainsi que toute une coterie d’intellectuels et de professeurs qui ont trouvé dans l’islamophobie un moyen d’avancer leurs carrières. Le Pen, qui s’est vantée d’avoir « gagné la bataille idéologique », n’eut qu’à moduler le discours du FN pour l’adapter au nouvel épouvantail « islamique » et rejoindre un front raciste « s’étendant du gouvernement Valls au FN en passant par LR »25 Palheta, 2016a. .

Naturellement, le Front National profite également de la longue crise économique et de ses corollaires – le chômage, les inégalités et l’austérité – pour attirer des électeurs de la classe ouvrière et populaires en général (même si l’abstention l’emporte sur le FN parmi cette population), qui se sentent trompés par les promesses des partis de l’extrême-centre qui ne leur ont rien apporté si ce n’est plus de destitution. Mais l’arbre économique ne doit pas cacher la forêt raciste : « Une partie de la gauche a ainsi pensé que l’enjeu né du soit-disant « tournant social » de Marine Le Pen était de démasquer, programme contre programme, le fait que ce parti n’était qu’un parti du capital. Ou, pire, le débusquer comme un ennemi inconséquent du système »26Godard, 2012. au prix de négliger le racisme (ainsi que sa nature fasciste), le véritable moteur de la montée du FN et son ciment idéologique. Denis Godard décrivait en 2010 le double jeu historique du FN : « l’orientation vers tout ce qui respectabilise le FN (la stratégie parlementaire, la présence dans les médias, l’alliance avec des fractions de la droite) pour élargir l’audience du FN et se construire une base de masse et les déclarations et actions ouvertement racistes voire fascistes pour fidéliser et développer numériquement un noyau idéologiquement de plus en plus proche du fascisme. »27Godard, 2010.

La « dédiabolisation » initiée sous Marine Le Pen ne constitue pas une rupture avec cette stratégie fasciste mais en est au contraire la manifestation la plus élaborée et la plus pragmatique : on se souvient comment, dans l’entre-deux tours de la présidentielle de 201728K, Flo et Adrien H, 2018., Le Pen a nommé un négationniste de l’Holocauste pour la remplacer à la tête du parti, avant de déclarer que l’État français n’était pas responsable de la rafle du Vel d’Hiv, durant laquelle des milliers de Juifs furent rassemblés par la police française et déportés vers les camps nazis pour y être tués. Ce serait faire preuve d’une légèreté impardonnable que de considérer ces sorties comme de simples bourdes : il s’agissait, dans une période électorale où le FN avait une audience large, de consolider et de flatter le cœur fasciste et profondément antisémite du parti.

Un énorme « département de protection et de sécurité » recruté parmi les vétérans des escapades impérialistes de l’armée française et organisé selon des principes paramilitaires, à travers lequel de vrais liens sont maintenus avec des groupuscules nazis, une lignée de petites entreprises de services dont la liste de propriétaires évoque la jet-set du fascisme français de rue des années 1980, quelques nostalgiques du nazisme et beaucoup, beaucoup d’antisémites ordinaires… Le Front National reste le centre gravitationnel incontesté des fascistes français. Selon Vanina Giudicelli, Marine Le Pen représente un compromis entre « ceux qui pensent que le temps est venu d’essayer de prendre le pouvoir, et ceux qui sont persuadés d’avoir besoin d’un mouvement de masse – c’est-à-dire qu’il n’est pas suffisant d’avoir de l’influence au sein de l’État (police et armée) mais qu’il faut construire un mouvement de rue pour mettre le projet politique du FN en branle. »29Giudicelli 2017b.

L’accélération de la crise politique de ces dernières années a favorisé la prolifération d’organisations de rue nazies comme Génération Identitaire et Bastion Social. Avec une large audience en ligne sur la « fachosphère » attirée par des fantasmes et des théories complotistes antisémites, homophobes et islamophobes comme le soi-disant « grand remplacement » des Européens blancs par des immigrés musulmans, ces groupes comptent des centaines de militants actifs implantés notamment à Lyon, Marseille, Nantes, Strasbourg et Paris. Se concentrant sur des campagnes anti-migrants, des pogroms de rue, des attaques contre la gauche et les mouvements sociaux30 K, Flo et Adrien H, 2018. , leur mode opératoire est emprunté aux groupes nazis plus anciens comme le Groupe Union Défense (GUD). S’ils ne font pas formellement partie du Front National, une enquête clandestine menée par Al Jazeera a révélé au grand jour l’existence de liens idéologiques mais aussi organisationnels entre les deux sphères, celle des groupes de rue et celle du parti aux 11 millions d’électeurs. Une membre de Génération Identitaire se vanta même que « nous faisons notre travail, qui est la rue. Le Front National fait le sien, qui est la politique. »31Al Jazeera, 2018. Cette division implicite du travail, qui n’a pas forcément besoin de coordination active, est apparente, nous y reviendrons, dans les différents modes d’intervention de l’extrême droite dans le mouvement des gilets jaunes.

Qui sont les gilets jaunes ?

Cette question a tourmenté la gauche dans les semaines précédant le 17 novembre 2018 ; un appel à la mobilisation contre les « taxes écolo », tout à fait en-dehors de « nos » milieux contestataires (syndicats, organisations et même les réseaux sociaux), relayé par des personnalités dangereusement proches de l’extrême droite, semblant prendre racine dans les petites villes et les campagnes considérées depuis trop longtemps comme des forteresses du FN. Des peurs à la fois légitimes et fantaisistes de l’émergence d’un mouvement de masse petit-bourgeois et réactionnaire dominaient les milieux de gauche dans les jours précédant le fameux 17 novembre. Heureusement, ces craintes se sont vite avérées fausses.

Les gilets jaunes sont en majorité des membres objectifs de la classe ouvrière (c’est-à-dire des personnes n’ayant que leur force de travail à vendre, qu’elles soient salariées, retraitées ou au chômage) qui s’organisent indépendamment des organisations existantes de notre classe comme les syndicats, les partis politiques et autres associations. Des études ont montré que la majorité des sympathisants pas forcément mobilisés étaient eux aussi membres de la classe ouvrière.

La nature inégale et éparpillée du mouvement ne facilite pas la tâche des sociologues, mais de nombreuses études sur des populations restreintes tendent vers des conclusions similaires sur la nature de classe et le niveau de revenu des gilets jaunes. Par exemple, une enquête réalisée autour de la mobilisation bordelaise a conclu que 62% des gilets jaunes mobilisés étaient à découvert à la fin de chaque mois32 Collectif Quantité critique, 2018. .

Les gilets jaunes se sont organisés géographiquement et ont initialement concentré leurs griefs sur des demandes de nature fiscale : le rétablissement de l’ISF, la lutte contre l’évasion fiscale, la réduction des impôts sur les retraites et des taxes sur les produits de consommation courante, etc. Les « révolutionnaires » qui réduisent les antagonismes de classe aux négociations salariales annuelles, incapables de percevoir les motivations vivantes sous les revendications formelles, ont associé l’apparence fiscale des demandes à une hégémonie imaginaire de la petite bourgeoisie sur le mouvement. Il est vrai que les premières semaines ont vu de petits patrons participer au mouvement (même s’ils étaient ultra-minoritaires dès le début), avec leurs revendications spécifiques autour des charges sociales et des impôts sur les sociétés. Mais le développement du mouvement, avec des centaines de revendications émanant d’autant d’assemblées générales démocratiques ont démontré sans doute possible la prédominance des demandes liées à la classe ouvrière comme le chômage, les services publics, le logement et les retraites, la pauvreté des femmes au travail33Goanec, 2018., etc, mais rien ou presque sur les impôts sur les petites sociétés.

On ne le répétera jamais assez, le mouvement des gilets jaunes est objectivement un mouvement de la classe ouvrière, nourri par les victimes de la crise économique et surtout de ses solutions néolibérales. La convergence autour des taxes plutôt que des salaires, inhabituelle pour le mouvement ouvrier traditionnel, est symptomatique d’une mobilisation qui a lieu en-dehors du lieu de travail, et qui est par conséquent capable d’attirer immédiatement les chômeurs et les retraités. Ceci s’explique notamment par un contexte de retraite relative (et dans certains cas de disparition pure et simple) de la présence syndicale locale, et de l’attraction que peut exercer un lieu de travail large et combatif sur ses alentours. Mais les questions fiscales soulevées par les gilets jaunes le sont sur une base de classe : les revendications concernent simplement les mesures pro-capitalistes prises par l’État et qui ont diminué les salaires directs et indirects de la classe ouvrière tout en favorisant les ultra-riches.

L’autre contradiction bien plus problématique concerne l’usage de symboles nationalistes rejetés depuis longtemps par la gauche française et le mouvement ouvrier. Les drapeaux tricolores, la Marseillaise et « Marianne » – la personnification genrée de la nation française – sont étrangers à la gauche française et sont traditionnellement associées aux mobilisations de droite (campagne de Mélenchon mise à part). S’il est assez clair qu’il ne s’agit pas d’un mouvement fasciste ni même nationaliste masqué par des demandes sociales, comment interpréter la contradiction entre le moteur social de la mobilisation et son usage de symboles idéologiques nationaux ?

Nous pouvons nous tourner vers Gramsci qui, suivant Marx, écrivait que « l’affirmation selon laquelle toute fluctuation de la politique et de l’idéologie peut être présentée et exposée comme une expression immédiate de la structure, doit être contestée en théorie comme un infantilisme primitif »34Hoare et Nowell Smith, 1971, p407.. En d’autre mots, l’observation des symboles et du langage seuls ne suffit pas à dévoiler la nature de classe d’une mobilisation. Il nous faut au contraire une étude concrète de l’idéologie telle qu’elle est perçue et utilisée dans la vie pratique des gens. En effet, les idées ne flottent pas dans l’air mais se changent « en force matérielle lorsqu’elles pénètrent les masses ».

La nation française unie et cohérente, invoquée par la classe dirigeante pour justifier son pouvoir, n’est « qu’une métaphore ». Comme toutes les nations modernes, il s’agit en réalité d’une « coexistence et juxtaposition de civilisations et de cultures différentes, reliées par la coercion étatique et organisées culturellement en une « conscience morale », à la fois contradictoire et « syncrétique »35Gramsci et Keucheyan, 2012, p55.. Cette « conscience morale » semble être prise au pied de la lettre par les gilets jaunes dans leur rébellion contre la classe dirigeante. Par leur adoption d’une symbolique et d’une rhétorique nationale, les gilets jaunes reproduisent un phénomène classique qui voit les rebelles se saisir du discours éthique de leurs dirigeants pour l’utiliser comme arme contre ces derniers. Les partisans de Martin Luther se sont jadis soulevés contre l’église catholique au nom de la « vraie » chrétienté, les gilets jaunes se soulèvent contre leurs dirigeants en utilisant les symboles classiques que la bourgeoisie héroïque et progressiste du XVIIIe siècle a légué comme un fardeau embarrassant à ses descendants actuels, décidément lâches et conservateurs : « Liberté, égalité, fraternité » et un hymne national, la Marseillaise, dont les paroles sentent terriblement la révolution. Les gilets jaunes décrètent que les dirigeants ont trahi leur « conscience morale », et se posent en gardiens véritables du « peuple de France », une France où cette conscience morale (qui est dans son essence un voeu pieux de conciliation entre les classes) est véritablement appliquée. 

Naturellement, cette France-là n’a jamais existé. Même s’il n’est pas le signe d’une mobilisation foncièrement raciste et réactionnaire, l’usage de symboles nationaux révèle deux faiblesses fondamentales du mouvement: premièrement, si le drapeau tricolore et la Marseillaise peuvent attirer des membres de la classe ouvrière qui n’auraient jamais marché sous les bannières d’un syndicat ou d’un parti, ils attirent aussi l’extrême droite organisée comme des mouches par du fumier (nous y reviendrons). 

Deuxièmement, l’usage du drapeau français, de l’hymne national, de Marianne, bref, d’un discours très « franco-français » trahit une approche réformiste et conciliatoire des conflits sociaux. L’implication étant qu’un retour aux « valeurs françaises » de liberté, d’égalité et de fraternité, ainsi qu’au « modèle social français », actuellement en plein démantèlement, puisse servir de parapluie sous lequel il serait possible de concilier les intérêts des riches et des pauvres, de mitiger pour toujours les inégalités et les antagonismes objectifs. La France devient donc une idée abstraite, quasiment religieuse, qui s’élève au-dessus des classes sociales et de l’Histoire elle-même. Il faut donc reconnaître clairement l’horizon réformiste actuel de ce mouvement, mais ce n’est nullement une raison de le condamner, de le mépriser ou de le négliger. On oublie souvent qu’un tel réformisme est prévalent dans les luttes « pures » du mouvement syndical (quoique exprimé dans un tout autre langage) ; mais ce qui est plus important encore est que la mobilisation elle-même augmente la confiance de notre classe en ses capacités d’auto-organisation et d’autonomie politique, conditions sine qua non de l’émergence d’une conscience révolutionnaire, décidée à mener la lutte des classes jusqu’à son terme.

Le mouvement vit, les idées évoluent 

Les idées évoluent lorsque les gens s’engagent politiquement et se mettent à tester en pratique le sens commun qu’ils et elles avaient jusque-là accepté sans critique. La carapace ossifiée des vieilles idées – l’existence d’un intérêt commun à tous les Français, le rôle neutre de la police, de la justice –  se fissure lorsque les gens se mettent en mouvement avec un gilet jaune sur les épaules. Le sociologue Benoît Coquard nous rappelle que la vie quotidienne dans les zones rurales, où le mouvement s’est déclenché, tend à brouiller la perception des divisions de classe : par exemple, de nombreux travailleurs peuvent être salariés de petites boîtes où il existe une certaine proximité avec le patron pouvant déborder vers les sphères du loisir ou de la vie culturelle. Mais les choses se décantent sur les « barrages filtrants », équivalent routier du piquet de grève où les gilets jaunes discutent et haranguent les automobilistes pour les persuader de rejoindre la mobilisation : « À mesure que les voitures passent les barrages, apparaît une dichotomie du monde entre les ‘sympas ’, les ‘comme nous’ et, de l’autre côté, les riches, les ‘gros bourges qui s’en foutent’. »36Duquesne, 2018.

Les réactions des « gros bourges » et de leurs représentants ont alterné entre l’incrédulité, l’hystérie et la résignation, en particulier lorsque le mouvement créa des scènes quasi-insurrectionnelles en plein Paris en décembre 2018, envoyant des ondes de choc à travers la planète. L’ancien ministre de l’éducation et philosophe Luc Ferry, dans un accès de fureur, cria aux policiers de « faire usage de leurs armes une bonne fois pour toutes », alors que la ministre de l’égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, visage « progressiste » de la macronie, demanda l’établissement d’un fichier recensant les milliers de donateurs qui ont contribué à la cagnotte de Christophe Dettinger, le boxeur de CRS37Le 5 janvier 2019, le boxeur professionnel Dettinger a été filmé en train de combattre la police anti-émeute à mains nues lors d’une manifestation des Gilets Jaunes à Paris..

Mais la réaction la plus lucide, une fois n’est pas coutume, vint de Xavier Bertrand, lui aussi ancien ministre sous Sarkozy, qui se lamenta que ce dernier n’avait « fait qu’un seul mandat, François Hollande n’a même pas pu se représenter, et là on se demande si Emmanuel Macron peut finir le sien. On ne peut pas demander qu’un président démissionne à chaque éruption de colère des Français, ça voudrait dire que le pays est ingouvernable. »38 Belouezzane, 2018. Certains députés macronistes qui n’osent plus se montrer dans leurs propres circonscriptions ont tenté de faire diversion en attaquant les hauts fonctionnaires du ministère des finances à Bercy, les désignant comme coupables des politiques fiscales de Macron, juste au moment où ce dernier commençait à céder et à annoncer des concessions. Une série d’articles du quotidien Le Monde a révélé le désarroi touchant les sommets du ministère, mais aussi sa déconnexion bureaucratique de la réalité politique :

Si les revendications des “gilets jaunes” ont provoqué un tel émoi parmi les cadres de Bercy, c’est que, au début du mandat d’Emmanuel Macron, ils avaient cru leur heure de gloire arrivée. L’accession à l’Elysée d’un ancien inspecteur général des finances, devenu ministre de l’économie, quelle consécration ! “Il savait nous parler, il nous comprenait”, explique un membre de l’administration39Tonnelier, 2019..

Certains peinent à comprendre comment la colère a pu prendre une telle forme. Symbole du fossé entre les hauts fonctionnaires et une partie du pays ? “Je ne comprends pas. Je pensais qu’après l’élection présidentielle, il y avait un relatif consensus sur les réformes à mener dans le domaine de la formation, du marché du travail, du logement”, avoue l’un d’eux.

Ces atermoiements aux sommets politiques et bureaucratiques de l’État français témoignent de l’ampleur du désarroi de la classe dirigeante face à un mouvement social que personne n’avait vu venir et, surtout, dont personne ne sait vraiment comment le canaliser tant il semble résistant aux manoeuvres traditionnelles.

Le mouvement alterne barrages routiers et rassemblements sur les rond-points en semaine avant de converger sur des villes locales ou régionales pour la désormais traditionnelle manifestation du samedi. La violence sauvage de la police et la sévérité expéditrice de la justice, l’incompréhension et le mépris venant des éditorialistes et des rédactions, la rage incontrôlée des pontifes et des riches et chaque pas en avant d’un mouvement qui avance par à-coups révèlent des vérités désagréables sur la société et son fonctionnement. La répression policière, violente et spectaculaire, vécue par des dizaines de milliers de manifestants et relayée à des millions sur les réseaux sociaux, agit comme catalyseur premier de la conscience politique. Un des nombreux tournants vint avec l’émergence des vidéos de Mantes-la-Jolie, où des dizaines de lycéens et collégiens ont été obligés de s’agenouiller pendant des heures sous les sarcasmes des policiers qui les avaient arrêtés en masse pour avoir bloqué leurs établissements. En temps normal, ces jeunes de banlieue, souvent arabes et noirs, sont en première ligne pour recevoir les coups d’une police débridée couverte par le racisme républicain. Mais nous ne vivons pas des temps normaux : alors que les éditorialistes et les politiciens ont repris leurs vieux topos sur les « racailles » des banlieues, des gilets jaunes de tout le pays s’agenouillèrent spontanément devant la police en solidarité avec leurs improbables camarades banlieusards. Un « vieil anar » s’exprimait ainsi à un meeting de la bourse du travail de Saint-Denis : « Nous vivons une époque extraordinaire ! Je n’aurais jamais cru que des manifestants portant le drapeau français feraient preuve de solidarité avec des jeunes des quartiers populaires. »

Les développements concrets du mouvement ont cloué les questions de classe, des violences policières et du rôle de l’État au centre des débats, positionnant le mouvement sur un terrain favorable à la gauche radicale.

Il est cependant inutile de se trouver sur un terrain favorable sans armée : l’initiative politique d’intervention dans le mouvement des gilets jaunes ne vint pas des organisations traditionnelles, d’une gauche révolutionnaire réduite à la passivité politique et capable au mieux de jouer le rôle d’une bouée de balisage qui monte avec les vagues et descend avec les creux, mais d’une organisation antiraciste, le Comité Adama. Coupant court aux débats byzantins sur la « nature réelle » du mouvement qui traversait la gauche, Assa Traoré rappelait que c’est par l’intervention politique et non les observations scolastiques que se décident les choses : « Notre place légitime est dans ce mouvement. Ou bien nous le rejoignons, ou nous risquons de permettre à l’extrême droite de retourner le mouvement contre nous. »40Lors d’une réunion de masse à la Bourse du travail de St-Denis le 6 décembre 2018. Ainsi, le 1er décembre, dans un Paris en état de siège, un contingent de milliers de manifestants de la gauche radicale rassemblait le Comité Adama et ses alliés comme le Collectif Intergare avec des organisations traditionnelles comme le NPA afin de rejoindre les manifestations des gilets jaunes.      

Photo : Nnoman Cadoret

L’intervention explicitement politique par la gauche radicale à Paris et dans tout le pays est d’une importance cruciale, notamment parce que l’extrême droite tente elle aussi de se mettre à la tête du mouvement. Dans ses premiers jours, il pouvait sembler que l’assise du mouvement dans les milieux ruraux populaires le promettait au Front National et à sa rhétorique de la « France oubliée » loin des grandes villes. La présence d’éléments petits-bourgeois et leur amalgame entre les « profiteurs » des allocations sociales, et les grands banquiers « parasites », faisait écho à un discours classique du fascisme. Une étude réalisée au début du mouvement estimait qu’il y avait autant d’électeurs de Le Pen que d’électeurs de Mélenchon en gilet jaune, même si le camp des abstentionnistes était le mieux représenté41Collectif Quantité critique, 2018.. Dans certains cas, des actes ouvertement racistes ont émergé, comme la dénonciation à la police de migrants réfugiés dans un camion ou encore le blocage d’une petite entreprise qui aurait « embauché trois immigrés plutôt que des locaux ».

Les racistes et certains électeurs de Le Pen sont donc mobilisés, mais même leur « moteur » de mobilisation est social. Ceci met Le Pen elle-même dans une position embarrassante : si elle soutient publiquement le mouvement contre les « élites », le Front National ne peut joindre l’acte à la parole lorsque la parole concerne la justice sociale. Le Pen est trop consciente de la base petite et moyenne bourgeoise de son parti pour ne pas réitérer publiquement son opposition à l’augmentation du salaire minimum. Elle rejoignait la macronie après l’attentat de Strasbourg en décembre, déclarant que « le mouvement devrait maintenant s’arrêter », et se sentit obligée de rappeler aux lecteurs de Causeur que « les gens parlent aussi d’immigration sur les rond-points ». Elle a sans doute raison, car une mobilisation sociale ne fait pas disparaître le racisme comme par magie, mais la prédominance, justement, sociale de la mobilisation et la haine grandissante de la police ont lancé la balle hors du camp du FN. Là où ce dernier a tenté ostensiblement de récupérer les gilets jaunes, comme dans l’ancien bassin minier du Nord où le FN a quatre députés et une municipalité, le mouvement a fini par s’éteindre42Bonnet, 2019..

L’autre volet de l’intervention de l’extrême droite vient des groupes fascistes de rue. Ils ont notamment tenté de « résoudre » la question des violences pendant les manifestations en se coordonnant avec la police pour former un service d’ordre autoproclamé des manifestations, les « brassards blancs » ; l’objectif véritable de cette opération était notamment de manipuler le désir de « neutralité politique » du mouvement afin d’en expulser les syndicalistes qui commençaient à le rejoindre43K, Flo et Jad, 2019.. Mais cette manœuvre n’a pas tenu longtemps car de nombreux individus formant le SO furent identifiés par les médias, avec l’aide des activistes de la gauche antifasciste, comme des nazis au CV bien fourni. Les groupuscules fascistes se tournèrent donc vers l’action directe à Lyon, Nantes, Toulouse, Marseille, Bordeaux et bien évidemment Paris, où ils ont violemment attaqué le cortège du NPA le 27 janvier dernier. Presque chaque « acte » des gilets jaunes est l’occasion de batailles rangées entre les fascistes et des groupes antifascistes issus du milieu autonome. Les groupes fascistes doivent être physiquement expulsés des manifestations de gilets jaunes, mais le culte du secret et du « squadrisme » inhérent à la plupart des groupes autonomes empêche souvent ces derniers d’apporter une couverture politique à leur action directe. Le mouvement des gilets jaunes est pourtant l’occasion rêvée de lutter pour une véritable politique antifasciste, qui complémente l’action physique par une agitation politique large, permettant de créer un réflexe immunitaire, un rejet large des fascistes dans les manifestations de gilets jaunes, par « la diffusion large d’un message de propagande antiraciste et antifasciste, révélant à tous les gilets jaunes la vérité sur les groupes nazis et mettant chacun et chacune devant ses responsabilités. »44ibid. Malheureusement, en ce qui concerne l’antifascisme, les organisations traditionnelles s’en tiennent aux platitudes et aux banalités habituelles qui n’ont rien à voir avec l’action sur le terrain45Salingue, 2019.. Les groupes autonomes restent donc les seuls à proposer un semblant de stratégie concrète pour combattre les fascistes.

Quelques jours avant le 17 novembre, le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez voulait clairement dissocier son organisation du mouvement à venir, déclarant qu’il lui était « inimaginable de voir la CGT défiler aux côtés du Front National » et accusant des patrons de manipuler une révolte fiscale. Cette sortie reflétait le malaise de la gauche radicale et du mouvement ouvrier qui appréhendaient un mouvement grandissant en-dehors de leurs réseaux traditionnels et qui semblait inclure des personnalités entretenant des liens suspects avec l’extrême droite. En retour, une certaine méfiance envers les syndicats était prévalente chez les gilets jaunes soucieux de ne pas voir leur « mouvement citoyen » récupéré par une organisation.

La convergence initiale devait venir par en bas, par des petits pas prudents. Le 22 novembre 2018, les ouvriers des raffineries enclenchèrent une grève nationale pour mettre la pression sur leurs patrons durant les négociations annuelles. Dans les Bouches-du-Rhônes, les grévistes ont rejoint des gilets jaunes qui occupaient jour et nuit le rond-point de la raffinerie Total, marquant la première convergence implicite entre syndicalistes et gilets jaunes46Le Figaro, 2018.. Un reporter relata le rapprochement timide et graduel entre deux camps initialement postés aux deux extrémités d’un même rond-point.

Dans la ville portuaire de Saint-Nazaire, place forte traditionnelle du mouvement ouvrier, les gilets jaunes ont investi en novembre un bâtiment vide pour le transformer en « maison du peuple. » Lorsqu’un huissier mandaté par la mairie somma les gilets jaunes de quitter les lieux, les dockers menacèrent de se mettre en grève. Ils offrirent ainsi un répit de plusieurs mois à la maison du peuple (finalement évacuée en avril 2019), un lieu de rencontre des classes populaires pour échanger sur leurs luttes et se surprendre à rêver d’un monde différent :

Je me retrouve avec des jeunes qui se sont battus sur la zad. Je n’ai jamais compris le sens de leur lutte là bas. Et je ne comprends toujours pas, d’ailleurs. Mais on est là, ensemble, on discute, on s’engueule, on s’embrasse. Ce qui se passe ici entre nous, cette entraide, je n’ai jamais vu ça. C’est incroyable. C’est devenu comme une drogue47Weiler, 2019..

Le gouvernement gardait lui aussi un oeil attentif sur les convergences potentielles. Lorsque les routiers déposèrent un préavis de grève début décembre 2018, risquant de bloquer le pays et menaçant implicitement de rejoindre les gilets jaunes sur leurs barrages, la ministre du travail décida d’intervenir en personne pour obtenir la levée du préavis en échange de concessions. Il est impossible de savoir ce qu’aurait donné une grève nationale des camionneurs sur un réseau routier quadrillé par les gilets jaunes ; toujours est-il que l’opportunité d’une percée soudaine ne fut pas exploitée, et la fameuse convergence se vit obligée d’emprunter des chemins plus escarpés.    

Le 13 décembre, Libération publiait une lettre ouverte dans laquelle des dizaines de délégués de la CGT s’exprimaient ainsi :

Sous les gilets jaunes, ce sont nos collègues, nos amis, notre entourage. Souvent des travailleurs précaires, hors des grandes villes, de petites entreprises, ou privés d’emplois, des travailleurs qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois, comme beaucoup d’entre nous. Ce sont en grande partie ceux que nous n’arrivons pas à organiser dans nos syndicats, à entraîner dans nos luttes habituelles et autour de nos mots d’ordre traditionnels, et cela doit nous interroger48 Mathieu Xavier, Thierry Defresne, Reynald Kubecki, Ghislaine Tormos et autres, 2018. .

Cette lettre était un signe parmi d’autres d’un sentiment d’impatience de large sections syndicales militantes, alertées notamment par la rencontre entre des dirigeants syndicaux et un Macron affaibli après un samedi particulièrement émeutier à Paris, dont ressortit un communiqué de presse commun condamnant « toutes les formes de violence ».

Philippe Martinez est particulièrement pris au piège du bureaucrate syndical, déchiré entre sa position d’interlocuteur crédible du gouvernement et du patronat et celle de chef de ce qui reste, et de loin, le plus grand syndicat combatif du pays. Même s’il a généralement adopté une attitude plus conflictuelle que son prédécesseur, ce qui est le minimum au vu de la magnitude des attaques de ces dernières années, il n’est pas en position d’appeler à une mobilisation reconductible car il sait que la CGT ne pourra la porter seule. Le fait que l’autre grande centrale, la CFDT, soutient le gouvernement semble condamner Martinez à recourir à des journées de mobilisation sans lendemain (5 février et 19 mars, par exemple) et sans réelle stratégie, histoire de faire baisser la pression en interne.

Mais malgré les oscillations et les hésitations au sommet, les gilets jaunes ont fait monter la température politique sur le terrain, créant un climat favorable aux grèves. Dans son discours de décembre, Macron demanda aux patrons de payer des primes de fin d’année à leurs salariés en échange d’une exemption de cotisations sociales. Si la plupart des grandes multinationales françaises ont répondu à l’appel, ce dernier a malencontreusement encouragé le déclenchement de « grèves Macron » dans les entreprises qui ont refusé d’accorder les primes. Par exemple, les travailleurs d’un sous-traitant majeur d’Airbus, Derichebourg, ont formé un « collectif de travailleurs en colère » pour se mettre en grève, s’attirant l’ire des syndicats maison qui ont dénoncé l’attitude « irresponsable » des grévistes49 Balestrini, 2019. . Les lignes de piquets attiraient autant de gilets jaunes que de syndicalistes. Les travailleurs des boutiques Apple se sont aussi mis en grève, de façon inattendue, et ont obtenu non une prime mais une augmentation salariale. Les gilets jaunes se sont aussi invités au dernier congrès de la CGT, où une urgentiste a notamment fait le lien entre la grève de son secteur et la mobilisation en cours, et Philippe Martinez a été sérieusement chahuté par les délégués.

Ces luttes éparpillées et localisées éclairent sur les tâches à venir du mouvement ouvrier. A mesure que la loi el-Khomri prend racine, les attaques patronales viendront de plus en plus de l’intérieur des entreprises, en particulier là où les forces syndicales sont les plus faibles. Cela nécessitera la construction locale de résistances. Plus protégés par le parapluie des conventions collectives sectorielles et nationales, les syndicats devront prendre beaucoup plus au sérieux leur implantation locale ; malgré les difficultés à venir, le mouvement des gilets jaunes montre que la situation politique nationale peut se diffuser dans une multitude de luttes locales, autant d’occasions dont les syndicats devront se saisir.

La crise hégémonique de la bourgeoisie française

Les gilets jaunes sont le dernier symptôme de la longue crise organique que traverse la classe dirigeante française. Antonio Gramsci a développé le concept de crise organique pour décrire une crise économique dont la classe dirigeante n’arrive pas à s’extirper, et dont la longue durée – jusqu’à plusieurs dizaines d’années – fait qu’elle infecte graduellement le champ politique et idéologique de la société, mettant en péril l’hégémonie de la bourgeoisie.

Parmi les marxistes révolutionnaires, c’est bien Gramsci qui a le plus systématiquement réfuté la tendance à la réduction de l’État à ses « détachements spéciaux d’hommes armés » (police, armée permanente, prisons, etc), pour mieux étudier les moyens grâce auxquels la bourgeoisie obtient le consentement des classes subalternes (ou du moins d’une majorité parmi leurs rangs) en revendiquant pour son pouvoir une validité universelle, qui incarnerait « l’intérêt général » d’une manière ou d’une autre. La théorie de l’hégémonie est bien une théorie marxiste de l’État, mais d’un État qui « ne se contente plus du rôle d’instrument de coercion et de contrainte, imposant les intérêts de la classe dominante par en haut. Maintenant, dans sa forme intégrale, l’État est devenu un réseau de relations sociales pour la production du consentement, pour l’intégration des classes subalternes dans le projet expansif du développement historique du groupe social dirigeant »50Thomas, 2010, p143..

Pour paraphraser la fameuse métaphore du marxiste italien, la forteresse de la bourgeoisie est évidemment protégée par des remparts sur lesquels patrouillent des sentinelles armées, mais elle est aussi entourée de labyrinthes et de tranchées imbriquées qui servent à désorienter et démoraliser les assaillants potentiels, permettant aux affaires de suivre leur cours habituel à l’intérieur de la forteresse. Cela ne signifie pas, néanmoins, que l’hégémonie des dirigeants soit un marché de dupes, une pure tromperie idéologique qui doit être exorcisée par des intellectuels séparés de la lutte politique dirigée contre l’État ou se substituant à celle-ci51 Chris Harman a écrit à propos « des intellectuels qui voudraient prétendre mener la lutte des classes par une “pratique théorique”, “une lutte pour l’hégémonie intellectuelle”, alors qu’ils ne font qu’avancer leur propre carrière universitaire » – Harman, 1977 . . L’hégémonie de la classe dirigeante est plutôt construite par le biais de ce que Gramsci appelle la « société civile », un tissu formé de partis réformistes de divers bords, de syndicats, d’écoles et d’universités, d’associations culturelles, médiatiques, etc, et qui semblent doter l’idéologie des dirigeants d’une réalisation matérielle, concrète, dans la vie pratique et politique de la population.

Même si cet article n’est pas l’occasion d’une discussion compréhensive du concept gramscien de société civile, élaboré dans un cachot fasciste il y a presque un siècle, nous devons quand-même nous demander comment les dirigeants d’aujourd’hui maintiennent leur hégémonie – et comment cette dernière peut être compromise. Écrivant en 1977, Chris Harman insistait sur le fait que le capitalisme avancé « est caractérisé par un phénomène “d’apathie” – une chute dans la participation des masses dans les associations politiques et culturelles, […] une centralisation du pouvoir idéologique et une atomisation des masses (à l’exception cruciale des syndicats ouvriers), avec pour conséquence un affaiblissement des vieilles associations politiques et culturelles »52Harman, 1977.. Nous pouvons ajouter à cette liste « d’appareils hégémoniques compromis » les services publics et ce qu’on appelle l’État-providence, qui ne sont pas – normalement – des centres de pouvoir idéologiques, mais servent néanmoins à donner une légitimité matérielle à l’idéologie de l’État intégral. En effet, alors même qu’ils ont été arrachés à la bourgeoisie par la lutte, la fourniture par l’État de services publics et d’allocations essentielles aux classes subalternes s’est historiquement accompagnée de tout un discours des représentants de la classe dirigeante autour du « modèle social français » ou encore du « pacte Républicain ». 

Cette tendance à l’atomisation des masses s’est évidemment accélérée depuis les années soixante-dix, remettant en cause la capacité des grands syndicats et des partis réformistes à jouer leur rôle historique, foncièrement contradictoire : donner forme ou même incarner les mécontentements des classes subalternes tout en canalisant leurs luttes loin des véritables centres du pouvoir, pour qu’elles ne puissent jamais dépasser le cadre des relations sociales capitalistes. Ils jouent ainsi le rôle d’une soupape de sécurité protégeant la bourgeoisie des explosions inattendues. Ce phénomène a lieu presque tous les jours, dans les luttes les plus insignifiantes comme dans les grands moments historiques. Un exemple frappant est évidemment mai 68, lorsque le couple formé par la CGT et le Parti Communiste français a réussi à désamorcer le potentiel révolutionnaire d’une immense grève générale, non sans obtenir, il est vrai, des concessions matérielles significatives de la part de la classe dirigeante.

Cette soupape de sécurité n’est pas uniquement activée lors des périodes de lutte ouverte ; alors même que l’apathie et l’atomisation ont progressé, la transformation de la politique électorale en un spectacle médiatique national a permis de couvrir une indifférence passive des masses avec l’impression illusoire d’une adhérence active au projet de la classe dirigeante, tandis que l’implantation locale séculaire des partis réformistes, ce thermomètre crucial mais souvent négligé, s’est progressivement dégradée.

Rien de tout cela ne signifie que les « détachements d’hommes armés » n’interviendront que lorsque les derniers barrages idéologiques auront cédé. Les mots de Gramsci à ce sujet semblent décrire l’État français de ces dernières décennies :

L’exercice “normal” de l’hégémonie sur ce qui est désormais le terrain classique du régime parlementaire est caractérisé par une combinaison de force et de consentement qui s’équilibrent par divers moyens, sans que la force ne viole le consentement de manière trop ouverte, de façon à faire apparaître l’usage de la force comme reposant sur l’approbation de l’opinion majoritaire, exprimée par les soit-disant organes de l’opinion publique – les journaux et les organisations – qui peuvent, dans certaines situations, se voir multiplier artificiellement53 Hoare et Nowell Smith, 1971, p80. .

La production d’un consentement majoritaire dans les démocraties modernes est donc constamment combinée avec la subjugation forcée d’une minorité, ou plus précisément d’une multitude de minorités (ethniques, raciales, mais aussi politiques, etc…) sous un barrage idéologique centralisé qui vise, si ce n’est à gagner le soutien enthousiaste de la majorité, au moins à sécuriser son indifférence silencieuse à l’égard de la répression que subissent ces minorités. Le racisme d’État joue évidemment un rôle central pour couvrir l’oppression d’une minorité tout en divisant les classes subalternes.

Cependant, contrairement aux labyrinthes et aux tranchées faites de pierre et de mortier, la société civile est un organisme vivant, un tissu de liens sociaux et politiques qui se nouent sur une matrice économique. La crise de longue durée du capitalisme et les « solutions » néolibérales, qui augmentent la pauvreté et le chômage tout en diminuant l’accès aux services publics, intensifient les souffrances des classes subalternes et rongent le crédit de la société civile, sa capacité matérielle et idéologique à contenir le mécontentement ; alors, la balance de l’État intégral penche de plus en plus vers son appareil répressif, le renforçant et élargissant ses tentacules pour tenter d’éteindre les départs de feux qui se multiplient, comme il est évident  depuis le début du mouvement des gilets jaunes.

L’État a d’autant plus recours à la répression systématique que ce mouvement surgit largement en-dehors d’une société civile minée (d’où les bavardages dans les cercles du pouvoir sur la « crise des corps intermédiaires »), et que les tâtonnements du gouvernement qui chercha à improviser des médiations susceptibles de ramener les gilets jaunes vers les canaux institutionnels n’ont rien donné, malgré la domination claire et nette d’une idéologie et d’une perspective réformistes au sein même du mouvement.   

Conclusion

Cet article est parcouru par un thème dominant, à savoir la faiblesse de Macron et de la classe dirigeante, à contre-courant des analyses dominant une gauche qui lit le « rapport de forces » à la seule lumière du contenu du nouveau code du travail, de l’agenda législatif de l’assemblée nationale ou encore des résultats électoraux. Celles et ceux qui se cantonnent à cette grille de lecture reproduisent en négatif la vision de la social-démocratie allemande du début du 20e siècle, dont le pontife Karl Kautsky imaginait que le progrès social (et avec lui les scores électoraux de la gauche anticapitaliste, évidemment) serait graduellement acquis dans le cadre du capitalisme jusqu’à ce que le pouvoir “nous” tombe entre les mains comme un fruit mûr, par pure nécessité historique.

L’élection de Macron fait partie d’un moment historique où une classe dirigeante radicalisée ressent ardemment le besoin de plus de réformes néolibérales  au vu du déclin relatif du capitalisme français – telle est la tâche de Macron. Dans le même temps, les « contre-réformes » des dernières décennies et la résistance du mouvement social ont graduellement rongé le crédit des partis traditionnels de la classe dirigeante, jusqu’à leur effondrement catastrophique en 2017. Macron se retrouva donc contraint de mener l’offensive violente de la classe dirigeante sans les outils hégémoniques traditionnels que cette dernière  avait été contrainte de sacrifier dans d’anciennes batailles, et sur un terrain de plus en plus polarisé entre la droite et la gauche. Telle est la recette de la crise.

Ceci dit, l’échelle et l’endurance du mouvement gilets jaunes ont surpris tout le monde, montrant que la rancœur envers la classe dirigeante, personnifiée par l’arrogant Macron, puise des racines profondes dans le sol populaire. Le mouvement aura tiré des centaines de milliers de membres de notre classe de l’apathie et l’atomisation pour les propulser collectivement sur le devant de la scène historique. Cet acquis restera, quoi qu’il arrive au mouvement dans les mois à venir. Mille fois plus efficacement que la propagande d’extrême gauche, les gilets jaunes ont révélé en pratique et à une nation entière le visage répugnant, répressif, de l’État, de sa police et de sa justice, ainsi que le mépris et la haine voués par la bourgeoisie et ses serviteurs médiatiques aux classes populaires.

Les gilets jaunes nous ont également renvoyé notre propre image, et dévoilé les faiblesses de notre camp. On ne peut que constater avec amertume qu’au moment où une section immense de notre classe recherche, consciemment ou pas, des réponses révolutionnaires et anticapitalistes, les organisations censées porter ce projet sont dans un état d’apathie, décidément incapables d’initiative politique pour répondre aux défis historiques lancés par le mouvement.

La crise du centre, dont les gilets jaunes sont un symptôme et un accélérateur, peut aussi profiter à l’extrême droite. Intervenir passivement, se contenter de surfer sur la vague, sans chercher à véritablement influencer politiquement les gilets jaunes ne pouvait que banaliser les idées racistes et réactionnaires, ainsi que les organisations fascistes qui, si elles n’ont jamais été le moteur du mouvement, n’en ont jamais été totalement absentes non plus.

Les possibilités étaient là, pourtant, comme l’a montré l’intervention du Comité Adama depuis décembre ou encore la convergence entre gilets jaunes et la Marche des Solidarités le 16 mars. Les révolutionnaires et les antiracistes peuvent s’appuyer sur ces expériences et tant d’autres afin de construire un front unitaire capable de faire véritablement reculer le FN et les groupuscules nazis qui gravitent autour.

La tâche s’annonce immense et difficile, mais loin d’être désespérée. Malgré les défaites formelles de ces dernières années, la longue séquence ouverte par la lutte « contre la loi travail et son monde » n’est pas refermée. L’élan accumulé pendant ces trois dernières années a façonné l’intervention inégale mais enthousiaste de nombreuses organisations et collectifs dans les luttes des gilets jaunes, et continuera à grandir, car les antagonismes de classe et la crise politique généralisée vont s’intensifier encore dans les mois et les années à venir. 

JB


Références

Notes   [ + ]

1. Howell, 2018
2. Ibid.
3. Fine, 2008, p15.
4. Nicolas, 2010.
5. “Apache”, 2012.
6. Dares, 2017.
7. OCDE, 2018 .
8. Rigouste, 2016.
9. Beroud, 2009. C’est particulièrement le cas dans l’industrie manufacturière.
10. Dares Analyses, 2018.
11. OLI et OCDE, 2015.
12. Agnew, 2018.
13. WSI, 2015.
14. Meistermann, 2016.
15. En 2015, le 1,3 % des entreprises du secteur des affaires qui ont connu des grèves ou des arrêts de travail employaient 24,4% de l’effectif total – ce ratio était respectivement de 1,7 % et 26 % en 2016, Dares Résultats, 2018.
16. Howell, 2018.
17. Dares Résultats, 2018.
18. CGT Pôle économique, 2017.
19. Sénécat, 2018.
20. Palheta, 2016b
21. Béroud, 2018.
22. Discours devant des PDG, organisé par la Fondation Concorde, 9 mars 2016.
23. Soudais, 2017.
24. Giudicelli, 2017.
25. Palheta, 2016a.
26. Godard, 2012.
27. Godard, 2010.
28. K, Flo et Adrien H, 2018.
29. Giudicelli 2017b.
30. K, Flo et Adrien H, 2018.
31. Al Jazeera, 2018.
32. Collectif Quantité critique, 2018.
33. Goanec, 2018.
34. Hoare et Nowell Smith, 1971, p407.
35. Gramsci et Keucheyan, 2012, p55.
36. Duquesne, 2018.
37. Le 5 janvier 2019, le boxeur professionnel Dettinger a été filmé en train de combattre la police anti-émeute à mains nues lors d’une manifestation des Gilets Jaunes à Paris.
38. Belouezzane, 2018.
39. Tonnelier, 2019.
40. Lors d’une réunion de masse à la Bourse du travail de St-Denis le 6 décembre 2018.
41. Collectif Quantité critique, 2018.
42. Bonnet, 2019.
43. K, Flo et Jad, 2019.
44. ibid.
45. Salingue, 2019.
46. Le Figaro, 2018.
47. Weiler, 2019.
48. Mathieu Xavier, Thierry Defresne, Reynald Kubecki, Ghislaine Tormos et autres, 2018.
49. Balestrini, 2019.
50. Thomas, 2010, p143.
51. Chris Harman a écrit à propos « des intellectuels qui voudraient prétendre mener la lutte des classes par une “pratique théorique”, “une lutte pour l’hégémonie intellectuelle”, alors qu’ils ne font qu’avancer leur propre carrière universitaire » – Harman, 1977 .
52. Harman, 1977.
53. Hoare et Nowell Smith, 1971, p80.