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Contre le racisme, les grèves sont une chance

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Le mouvement de ce printemps l’a montré : les luttes sociales sont une opportunité pour la lutte contre le racisme.

Les manifestations comme les grèves ont donné à voir ce qui se voit peu dans les médias ou sur les bancs du pouvoir. Notre classe est de plus en plus hétérogène. Même dans des secteurs « traditionnels », comme les cheminotEs et les positierEs, cette mixité entre blancHEs, NoirEs et Arabes était fortement visible notamment chez les plus jeunes générations, les plus déterminées et radicales. C’était aussi le cas dans le mouvement lycéen et étudiant. Bien plus, les cycles récents de la lutte de classe, notamment depuis le mouvement contre la loi travail et son monde de 2016, ont entraîné dans la lutte des secteurs moins traditionnels, surexploités et moins syndiqués, distribution, livraison, commerce, restauration, nettoyage, hôtellerie… Et parce que le racisme opère aussi à la formation comme à l’embauche, ces secteurs emploient une main d’œuvre à la fois plus jeune, plus féminisée où les Noirs et les Arabes sont plus nombreuses et nombreux.

Le capitalisme est un système de domination, de classe, de genre, de race… Cette domination a une base historique et structurelle. Mais elle ne peut se reproduire que parce qu’elle est incorporée, collectivement comme individuellement, dans les idées comme dans les comportements, par celles et ceux qui la subissent. Une des centralités de la lutte de classe c’est qu’elle ouvre des brèches dans cette incorporation de la domination.

Collectivement parce qu’elle unifie dans une expérience émancipatrice. Individuellement parce qu’elle valorise. Dans les idées parce qu’elle remet en question nos incapacités supposées. Dans les comportements parce qu’elle nous met debout. En nous faisant nous considérer différemment les unEs et les autres, elle peut nous faire nous considérer différemment nous-mêmes.

Une démonstration en a été donnée avec les réactions à la campagne islamophobe et sexiste menée contre Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF à la Sorbonne attaquée parce qu’elle porte un foulard. Cette campagne a fondamentalement avorté. L’offensive raciste lancée par le Printemps Républicain a été relayée par les ministres du gouvernement, mais aussi par des dirigeants de la gauche dont Jean-Luc Mélenchon. Mais alors que le même type de campagne lancé contre une candidate du NPA il y a moins de 10 ans avait fait des ravages jusque dans son organisation conduisant à son retrait, cette fois Maryam Pougetoux a été soutenue au sein du mouvement, notamment étudiant, ainsi que par son syndicat qui n’en est pas particulièrement l’aile la plus radicale.

Il n’y a cependant pas d’automaticité

Depuis plus de vingt ans, la France est un des pays d’Europe où le niveau de luttes sociales est le plus important avec des séquences de luttes sociales massives (1995, 2000, 2003, 2005-6, 2010, 2016, 2018) entrecoupées de périodes de développement des luttes locales ou spécifiques. Mais c’est aussi un des pays qui a vu sur ces périodes, la croissance et l’implantation, y compris dans notre classe, d’un des plus grands partis fascistes d’Europe, sans parler des groupes qui gravitent autour et la mise en place, gouvernement après gouvernement, de politiques d’Etat de plus en plus racistes.

Lors du mouvement de ce printemps et cet été, alors qu’au mois de mai, 4 journées de manifestations nationales (1er mai, 5 mai, 22 mai, 26 mai) parvenaient à rassembler des dizaines voire des centaines de milliers de manifestantEs, la mobilisation contre le projet de loi asile-immigration n’a jamais réussi à entraîner ne serait-ce qu’une minorité significative d’entre elles et eux dans les rues. Cela devrait alerter tous ceux et toutes celles qui pensent que les luttes sociales entraînent automatiquement un recul du racisme.

Il y a d’autres exemples dans l’histoire. En 1932 le parti socialiste (SFIO) et la CGT argumentaient pour des quotas de travailleurs étrangers, faisant ainsi un parallèle entre chômage et présence de travailleurs étrangers. Le PCF et la CGT-U s’élevèrent alors vigoureusement contre cette politique raciste. En 1936, en pleine période de grève générale, alors que le Front populaire arrive au pouvoir et que la CGT s’est réunifiée… c’est le PCF qui rejoint la position de la SFIO. En 1938 le reflux sur le terrain social s’accompagnera d’un durcissement de la politique du droit d’asile.

Lutte contre le racisme : une lutte politique

Une seule leçon peut en être tirée. Si les luttes sociales offrent des opportunités pour la lutte contre le racisme encore faut-il que celles-ci soient saisies ! Cela signifie un combat politique permanent, avant, pendant comme après les périodes de luttes sociales. A défaut les différentes oppressions et les discriminations qu’elles engendrent continuent d’opérer à l’intérieur même de notre classe.

Lénine disait qu’un ouvrier qui lutte pour son salaire ou ses conditions de travail est un bon syndicaliste mais qu’il n’est socialiste (révolutionnaire) que quand il combat l’antisémitisme ou soutient les étudiants. Aujourd’hui on dirait sans doute plutôt « quand il combat l’islamophobie ou soutient les zadistes ». Même si Lénine a lui-même nuancé ultérieurement son propos, il exprimait là quelque chose de juste. Notre classe n’est ni blanche, ni mâle, ni française tout comme elle n’est pas cheminote ou fonctionnaire. Il ne peut donc y avoir de classe corporatiste, raciste ou sexiste. C’est ce qui fait que la conscience de classe ne peut se construire uniquement au travers de luttes sociales forcément partielles, dans le temps ou dans l’espace, soient-elles des luttes «nationales». Le même Lénine affirma plus tard que la révolution est « le festival des oppriméEs ». La lutte contre le racisme n’est donc pas seulement une nécessité « défensive » contre la violence qui touche certainEs d’entre nous. Elle est aussi une lutte offensive pour construire une conscience de classe « réelle », pour « faire classe », qui fait de l’antagonisme ouvert avec la classe dirigeante, ses intérêts et ses institutions, le cœur de la transformation de toute la société.

Denis Godard