Brest contre les fachos : pour dépasser la peur, construire l’unité et reprendre la rue

A Brest, dans la nuit du 10 au 11 avril dernier, a eu lieu une violente agression raciste et pour riposter, a été organisée 15 jours plus tard, le 25 avril, une manifestation antiraciste par l’AG antifasciste de Brest qui a rassemblé 800 personnes.
Nico, de l’AG antifasciste de Brest et d’Autonomie de Classe, nous raconte comment est-ce que pour dépasser la peur face aux fascistes, on peut construire l’unité pour reprendre la rue et reprendre confiance en nous.

Est-ce que tu peux revenir sur la forme que prend la menace fasciste dans ta ville, revenir sur ce qui s’est passé ces dernières années et comment vous vous êtes organisé pour y faire face et revenir aussi sur les événements des dernières semaines ?

À Brest, l’engagement passe par l’AG antifasciste qui s’est montée en fin d’été dernier, suite à des agressions fascistes, de groupuscules néonazis, qui ont fait des agressions homophobes, contre des militant·es de gauche, et racistes. C’est au sein de cet AG qu’on s’organise et qu’on essaye d’avoir une riposte. La menace fasciste, elle est assez présente à Brest par le biais de hooligans et par le biais de groupuscules néonazis et aussi par le biais de militants du RN.

Si tu veux, j’ai l’impression que les agressions clairement fascistes, racistes qu’il y a eu il y a un an et demi, elles ne viennent pas de nulle part. Il y a toujours eu des groupuscules néonazis, identitaires en Bretagne. Il y a deux ans, il y a eu une manif fasciste soutenue par le RN contre l’ouverture d’un centre pour accueillir des personnes migrantes, en centre-Bretagne, et ils étaient déjà là. Donc, ce qui s’est passé à Brest, c’est que ça a touché des quartiers populaires, des endroits bien populaires, qui ont fédéré tout d’un coup une réaction assez forte de la population et pas forcément de la population militante, ce qui a entraîné depuis un an une dynamique avec l’AG antifasciste qui existe.

Et il y a deux semaines, il y a eu une agression d’une personne isolée, racisée, qui était tranquille sur le port et qui s’est fait agresser lâchement. Il s’est pris une droite qui l’a mis KO, il est resté inconscient. Il a eu deux semaines d’ITT.

Un des buts de l’AG antifasciste, c’est d’organiser tout de suite un soutien aux victimes. Ce collectif rassemble différents militants de Brest, des gens soit qui sont syndiqués, qui militent dans les syndicats, soit qui militent dans des groupes de gauche, soit qui ne militent pas… Ca a créé une espèce d’unité antifasciste qui se mobilise assez rapidement. Donc, rapidement, on a pu, en quelques jours, organiser une manif de soutien. C’est ça qui est intéressant pour nous au sein de cette AG : avoir assez rapidement la possibilité d’organiser des choses avec l’aide des syndicats, des associations locales. Et, en cinq jours, on a organisé une manif de soutien, des prises de parole. Ca a rassemblé 800 personnes !

Et ce qui est intéressant, c’est qu’on arrive à pousser nos mots d’ordre à nous, de s’organiser à la base, dans les quartiers, dans les campagnes, sur nos lieux de vie, de travail.

Et comment on peut faire pour dépasser la peur qui, parfois, justement, est un frein à la mobilisation par en bas contre les fascistes ?

C’est sûr qu’en fait, ça sidère un peu plein de gens, dans le milieu militant ou non, qui se demandent, du coup, s’ils peuvent aller aux manifs ou s’ils peuvent sortir tranquilles, en gros. Et on deal avec la peur en se disant que, de toute façon, c’est la stratégie de l’extrême droite et de la violence politique que porte l’extrême droite de tétaniser et de faire peur et d’empêcher les gens de se réunir et de s’organiser. Ça fait partie de leur stratégie. Donc ne nous laissons pas faire, parce qu’en fait, on se rend compte que, mine de rien, on est nombreux et on a la force pour s’organiser. Ce qui est intéressant, c’est que là, les syndicats à Brest et les associations d’aide aux migrants, les associations comme la Ligue de droit de l’homme, tout de suite, ils sont partants. Parce qu’on se connaît, on a l’habitude de faire des choses. On n’est pas d’accord sur tout. Mais en fait, tout de suite, ça va assez vite d’organiser la manifestation.

Et moi, je me dis, c’est grâce à ce qu’on a pu forger à l’AG antifasciste : se faire confiance. On a organisé un gros festival en début d’année qui a permis d’occuper la place et de faire plein de choses pour nous redonner confiance, pour nous unir assez rapidement.

Maintenant, on est capable de s’organiser vite et d’aller tout de suite organiser une manif et de faire une occupation de la rue et de ne pas laisser la rue à la menace fasciste ou aux discours d’extrême droite, aux actions de l’extrême droite.

Et ça, c’est vachement important. C’est vachement important parce qu’on se rend compte que la menace fasciste ou en tout cas la menace d’action raciste, homophobe, anti-gauche, elle est réelle. Il y a des groupuscules qui s’organisent, il y a des discours islamophobes à volonté déversés par les médias d’extrême droite qui vont légitimer le passage à l’acte. C’est important déjà de dire, on ne laisse pas faire, on se bat politiquement, symboliquement, on résiste. Et donc, c’est important d’occuper la place et de pouvoir réagir en masse, en tout cas de manière unitaire, avec les syndicats et les autres forces, et de ne pas laisser faire des choses qui sont inacceptables. Après, plus généralement, c’est important parce qu’on se rend compte que la montée de l’extrême droite, la montée de la menace fasciste, elle est réelle et pas seulement en France, en Europe, dans le monde. Ils s’organisent, ils ne sont pas inactifs, ils sont à l’affût. Électoralement, le RN est le premier parti du pays, qu’on le veuille ou non. Il fait des résultats impressionnants, ils sont en masse, ils ont des appuis d’une partie de la classe patronale et de la classe politique qui commencent à faire leur relais. Alors, essayer de s’organiser et d’arriver à organiser des manifs et des ripostes sur le terrain, c’est important. Essayer d’unir les forces de gauche, et créer des dynamiques pour la suite, c’est ça qui est intéressant. Notre manifestation, notre rassemblement en soutien à la victime, elle permet une dynamique, elle va permettre qu’on continue au 1er mai d’être dynamique sur ces questions-là, sur les questions antiracistes et aussi de montrer le racisme d’État qui est réel.

Donc, face à la peur, on prend cette question au sérieux. Quand on fait des événements, on va réfléchir. Comment on fait un service d’ordre ? Comment on riposte ? Sans avoir de réponse préétablie : on fait des bilans, etc. Et du coup, ça veut dire tout simplement qu’en fait, la rue, on l’abandonne pas. Mais moi, j’ai envie de dire, ça va se construire petit à petit. Ça va être, par exemple, en organisant des festivals qui sont à la fois des moments où on se rencontre entre nous, on se fait confiance, on approfondit des questions, on discute stratégie politique et on se rend compte que tout se passe bien, qu’il n’y a pas de problème, on n’a pas d’agression, parce qu’en fait, on n’est plus nombreux qu’eux. Il y a une division des forces, il faut arriver à s’unir. Mais en vrai, on n’est plus nombreux qu’eux. Et la peur, au bout d’un moment, elle change de nature. On se rend compte que ça peut nous mettre des freins, ça peut nous faire dire, faisons attention, soyons vigilants. Mais on se rend compte qu’en fait, avec la confiance, on y fait face. C’est pas évident mais ça se fait sur le long terme. Ca se fait en se rencontrant, en organisant aussi des réunions publiques de façon régulière, petit à petit.

Et maintenant, ça va être quoi les suites pour continuer à construire la dynamique antifasciste à Brest ?

Alors là, on fait partie du 1er mai en tant qu’AG antifasciste. Ce qui est intéressant, c’est que quand même, on est repéré par les forces syndicales et les forces politiques locales, même LFI par exemple. On est repéré comme, on va dire, une organisation de base qui compte, qui a sa voix au chapitre. Du coup, l’AG antifasciste va avoir son cortège pendant le 1er mai. Ensuite, il va y avoir le 9 mai : il va falloir faire des rassemblements contre les rassemblements fascistes qui ont lieu à Paris. Je fais référence au comité du 9 mai, qui est un mouvement néofasciste depuis quelques années, qui essaie de rassembler toutes les forces d’extrême-droite de France et d’Europe. Et nous, on a lancé tout de suite quelque chose pour le 9 mai, en lien avec les syndicats, et du coup, ça donne de la force. Ca permet vraiment de continuer sur une dynamique, et d’approfondir ce qu’on porte comme revendications et comme mots d’ordre : Par exemple, le soutien aux personnes étrangères, la régularisation de tous les sans-papiers, des choses comme ça. Et ensuite, ça permet tout un travail qu’on a construit depuis des mois avec tous ces acteurs, toutes ces associations dont j’ai parlé, avec les syndicats, pour imaginer un autre festival antiraciste et antifasciste qui va se tenir à Brest, pour organiser des liens sur la lutte du peuple palestinien, etc. Donc en fait, on est pris dans une dynamique en réagissant à l’actualité, en se greffant aux événements nationaux, comme le 1er mai, la Marche des Solidarités, la lutte en solidarité au peuple palestinien, et petit à petit, voilà, ça tient comme ça.

Là, on est parti sur une année qui va être très importante, avec au mois de mai prochain les élections présidentielles. Ça va être une année charnière. Du coup, si on arrive à avoir des mobilisations tout au long de l’année pour arriver en force au printemps 2027, je me dis qu’il y a quelque chose à faire. Au moins arriver en confiance, arriver en force, arriver unis.

Propos de Nico de Brest recueillis par Milig Sinou de Paris 19