La révolte populaire de Bassora en Irak

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Les dirigeants irakiens s’attendaient probablement à profiter d’une période de calme politique après la victoire contre l’EI. Malheureusement pour eux, il semble qu’une bonne partie du peuple irakien soit décidée à se montrer exigeante après la disparition de l’épouvantail Daesh.

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Jad Bouharoun
Des milliers de personnes ont manifesté à Bassora, ville majeure du Sud de l’Irak, durant la première semaine de septembre. Plusieurs manifestants ont perdu la vie sous les balles des forces de sécurité qui ont également fait des dizaines de blessés; voici le bilan provisoire de la dernière poussée du mouvement populaire débuté en juillet.
Le mouvement commença par protester contre l’absence de services publics de base. Des coupures d’électricité ont lieu fréquemment à Bassora, avec des effets accablants durant les mois d’été où les réfrigérateurs et climatiseurs ne peuvent fonctionner alors que la température extérieure peut atteindre les 50 degrés. L’eau courante ne se porte pas beaucoup mieux: la pollution et l’état de délabrement des infrastructures rendent insalubre l’eau du robinet, empoisonnant des milliers d’habitants ces dernières semaines.
L’eau toxique et les coupures d’électricité ne sont que quelques symptômes du calvaire que vivent la majorité des irakiennes depuis l’invasion américaine de 2003. Après s’être facilement débarrassés de Saddam Hussein et de l’appareil d’état baathiste, les occupants se sont retrouvés face à une insurrection nationaliste armée bien plus difficile à mater; afin de stabiliser leur pouvoir, les américains et leurs alliés lancèrent une série de campagnes militaires plus meurtrières et destructives encore que l’invasion initiale, tout en manoeuvrant pour transformer la résistance en guerre civile confessionnelle. Ils établirent aussi un régime politique sectaire, néolibéral et corrompu qui favorisa les élites chiites. Les américains et leurs alliés achevèrent ainsi la destruction du tissu socio-économique irakien, ouvrant malencontreusement un boulevard à leur rival iranien, qui acquis une influence considérable dans le nouveau status quo irakien.
Après quinze ans de guerres, de sectarisme et de thérapie de choc néolibérales, les irakiens ordinaires sont près de l’agonie. Les services publics essentiels comme l’électricité, l’eau et la santé sont dans un état déplorable, alors que le chômage et la pauvreté atteignent des taux jamais vus. Au-dessus d’elles et eux se dresse un appareil d’état corrompu jusqu’à la moelle et engagé dans des “réformes” sorties tout droit de la bible du FMI.
La province de Bassora contient le port le plus important de l’Irak et les puits de pétrole qui produisent l’immense partie des hydrocarbures, principale source de revenus de l’état. Loin de pouvoir profiter de cette richesse, les quelques 4 millions d’habitantes de Bassora font partie des plus pauvres du pays. Cette province du sud de l’Irak souffre d’un taux de chômage deux fois plus important que le taux national (officiellement à 10.8%, très probablement sous-estimé), qui impacte plus sévèrement encore les jeunes qui constituent la majorité de la population. De plus, les champs pétroliers et les munitions laissées par les guerres ont pollué l’eau, l’air et le sol, impactant négativement la santé des habitantes.
Il est donc peu surprenant de voir les jeunes des quartiers populaires de la ville de Bassora former le noyau dur du mouvement de contestation actuel. Leurs revendications dépassent l’emploi, les services publics et la lutte contre la corruption, et prennent une tournure explicitement politique. Les manifestants condamnent le système politique confessionnel post-invasion, et remettent en question la légitimité des partis officiels, alors que ces derniers manoeuvrent dans les couloirs institutionnels pour se partager les positions dans le futur gouvernement.   
Concentrées initialement sur la place centrale de la ville, les manifestations ont depuis gagné en radicalité en se déplaçant vers les quartiers résidentiels des classes populaires. Les manifestants ont attaqué et brûlé les bureaux du gouverneur local, ceux du parti du premier ministre Haydar al-Abadi ( Da’wa, un parti islamiste chiite qui a dominé le champ politique de l’après-invasion), ainsi que les locaux d’une douzaine de milices chiites qui avaient été mobilisées contre Daesh ces dernières années. Même le consulat iranien a été attaqué et brûlé, alors que le local de Saraya al-Salam, formation de Muqtada al-Sadr, a été épargné grâce à la mobilisation de ses partisans.  
Il est important de remarquer que ces attaques populaires contre les partis chiites confessionnels et le consulat iranien ont lieu dans un ville majoritairement chiite. Cela sert à nous rappeler que le confessionnalisme en Irak, s’il a parfois pu mobiliser les classes populaires chiites, n’a profité qu’à leurs élites. Des sections des classes populaires, dont une bonne partie de chiites, se soulèvent maintenant contre ce système confessionnel et son parrain attitré, l’Iran. De plus, les classes populaires chiites ont été en première ligne des mobilisations dans les groupes paramilitaire qui ont aidé l’armée régulière dans son combat contre Daesh. De nombreuses recrues sentent maintenant que leurs sacrifices ont été vain, tout en voyant les chefs de leurs anciennes milices exploiter la victoire militaire pour s’accaparer des positions politiques et leur part des fruits de la corruption.
La classe dirigeante irakienne réagit à la contestation d’en bas avec des intrigues par en-haut. Dirigeants politiques, hauts fonctionnaires et dirigeants des forces de l’ordre se rejettent publiquement la responsabilité des problèmes de Bassora ainsi que de l’échec de la répression.   
Les manifestations interviennent à un moment délicat pour les dirigeants, qui sont engagés dans des tractations infinies en vue de former un gouvernement après les élections parlementaires de mai 2018, peu suivies et qui n’ont pas donné de majorité absolue. Une alliance improbable entre l’imam chiite Moqtada al-Sadr et le Parti Communiste irakien a obtenu le plus grand nombre de sièges, promettant de lutter contre le sectarisme et la corruption. Al-Sadr s’était illustré en 2003 comme un combattant nationaliste contre l’occupation américaine, s’appuyant sur une base de la classe ouvrière à majorité chiite de Bagdad, avant de s’embourber dans la guerre civile confessionnelle contre les divers groupes armés sunnites. Il est généralement vu comme moins corrompu que d’autres politiciens irakiens, ce qui lui a permis de jouer un rôle de tampon, absorbant les mouvements de protestation vers les canaux institutionnels de la politique confessionnelle irakienne. En seconde position au parlement se trouve une coalition des anciens groupes paramilitaires chiites qui ont combattu Daesh, devançant la liste du premier ministre sortant Haydar al-Abadi.     
Les dirigeants irakiens, avec à leur tête al-Abadi s’attendaient probablement à profiter d’une période de calme politique et de popularité tranquille après la victoire contre l’EI. Malheureusement pour eux, il semble qu’une bonne partie du peuple irakien soit décidée à se montrer exigeante envers son gouvernement avec la disparition de l’épouvantail Daesh. Mais la corruption endémique et l’attachement du gouvernement aux recette néolibérales de privatisations et d’austérité signifient qu’il est peu probable de voir l’état irakien résoudre les problèmes de Bassora, qui se manifestent à des degrés différents dans tout l’Irak.
Il faut plutôt s’attendre à voir l’état tenter de réprimer violemment les manifestations, alors que certaines sections de la classe dirigeante tentent déjà de récupérer le mouvement afin d’en diluer le radicalisme. Pour éviter ces deux pièges, l’organisation politique par en-bas et une campagne de solidarité nationale sont nécessaires. Enfin, la classe ouvrière organisée est restée silencieuse – pour le moment. Mais si la contestation des rues et des places s’étendait au port et aux champs pétrolier de Bassora, elle ouvrirait une nouvelle phase dans la lutte, créant des soucis plus sérieux encore pour la classe dirigeante irakienne. Les enjeux pour l’Irak et pour la région seraient énormes.