Les Cahiers d’A2C #24 – octobre 2026
Le 6 février 1934, des ligues fascistes défilent en plein Paris. Un an après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la crainte d’un coup d’État fasciste en France enclenche une riposte de masse dans notre classe.
Malgré un mouvement ouvrier à l’atonie depuis plusieurs années avec un taux de grève particulièrement bas, le 12 février 1934, près de cinq millions de travailleur·euses cessent le travail et 346 manifestations se tiennent dans toute la France. Le 12 février 1934 demeure un exemple historique de riposte antifasciste de masse qui a permis de marginaliser durablement les fascistes en France.
Or, à 9 mois des élections présidentielles avec la possibilité d’avoir le rassemblement national au pouvoir qui menace déjà de dissoudre des organisations d’extrême gauche, qui annonce vouloir interdire le voile dans l’espace public, nous devons comprendre de quelle riposte antifasciste nous avons besoin et comment l’organiser. Comprendre ce qui a été déterminant dans la riposte de 34, doit nous aider à organiser la riposte aujourd’hui.
De cette journée, nous retenons surtout le succès de l’unité, symbolisé par la manifestation parisienne où les cortèges de la CGT et de la SFIO rejoignent finalement ceux du Parti communiste et de la CGTU sous le mot d’ordre « Unité ! » poussé par leurs bases. Mais cette unité ne suffit pas à expliquer le succès du 12 février : comme le montre Antoine Prost dans Autour du Front populaire, notamment dans « Les manifestations du 12 février 1934 en province », le rôle des syndicats et ici de la CGT est central dans cette riposte.
La CGT prend l’initiative de la riposte
L’idée d’une grève générale se diffuse dans la CGT après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, mais se renforce avec la montée en France d’une activité d’extrême droite. Au lendemain des émeutes fascistes du 6 février, la CGT prend immédiatement l’initiative de la riposte en lançant un appel à la grève générale au matin du 7 pour le 12 février.
L’appel est limité à la « défense républicaine ». L’auteur s’interroge sur la possibilité d’une telle dynamique autour de mots d’ordre républicains. Nous pensons que, malgré des mots d’ordre avec lesquels nous sommes évidemment en désaccord, dans la mesure où nous n’opposons pas au fascisme la République française mais la mobilisation et l’unité des travailleur.euses, sa réactivité et son contenu face aux émeutes du 6 février ont permis de cibler le danger identifié par les masses : le fascisme.
Une grève politique massive qui assure le succès des manifestations
Cette journée est donc avant tout une grève politique de masse. La classe ouvrière intervient directement sur le terrain politique en utilisant son principal moyen d’action : l’arrêt du travail. Prost insiste sur le rôle joué par les structures locales de la CGT dans le succès des manifestations. Dans de nombreuses villes, il observe une corrélation entre le nombre de manifestants et le taux de syndicalisation. Le 12 février, les transports s’arrêtent, les ateliers ferment et les grévistes mettent la pression pour fermer les commerces.
Face à la dynamique de la CGT, le gauchisme des organisations communistes
Au lendemain du 6 février, le Parti communiste et la CGTU refusent d’abord de rejoindre l’appel de la CGT et de la SFIO. Fidèles à la ligne « classe contre classe » adoptée par l’Internationale communiste depuis la fin des années 1920, ils considèrent les socialistes comme des adversaires autant que les organisations fascistes. Les directions du PC et de la CGTU organisent une manifestation à Paris le 9, minoritaire et lourdement réprimée. Cependant, hors de Paris, les dynamiques unitaires sont beaucoup plus fréquentes dès le 8 février et renforcent les mobilisations.
Des bilans pour aujourd’hui
Cette riposte initiée par la CGT rappelle la nécessité absolue d’embarquer les syndicats dans la bataille antifasciste. De par leur implantation dans la classe, un appel à la grève générale permet la mise à l’arrêt des travailleur•euses à échelle de masse et assure le succès des manifestations. L’appel sur des mots d’ordre minimaux permet d’embarquer un maximum d’organisations. Bien évidemment, cela n’est pas suffisant. Elle doit se doubler de l’activité des bases (politiques et syndicales), comme en 34 qui une fois l’appel reçu s’organisent pour construire la grève et les manifestations dans l’unité.
Ce texte s’adresse également aux révolutionnaires : l’initiative politique ne consiste pas à rester isolé au nom de la pureté programmatique, mais à construire les conditions de l’unité dans la classe lorsque la menace fasciste l’exige. C’est dans la lutte avec le plus grand nombre que peuvent se transformer les mots d’ordre de « défense républicaine » en riposte antifasciste de classe1.
Anouk Brunet (Nice)
- Lire à ce sujet l’article « Front populaire, antifascisme et révolution : 3 leçons », disponible sur notre site, et l’ensemble des articles regroupés dans notre brochure Front populaire : quels enseignements pour aujourd’hui ? ↩︎