Après l’arrivée de migrant·es à Ceuta : Racisme et résistances dans l’état espagnol

Le passage de milliers de migrant·es du Maroc à Ceuta (Sabta), une enclave coloniale espagnole en Afrique du Nord, a provoqué une crise politique sans précédent en Espagne et dans toute l’Europe. Alors que les médias et les organisations politiques parlent sans sourciller d’une « invasion » et que l’extrême-droite essaie d’en profiter, des résistances s’organisent. Nous avons parlé à David Karvala, militant de Marx21 et Unitat Contra el Feixisme i el Racisme (UCFR), pour en savoir plus. 

Les Cahiers d’A2C #24 – octobre 2026

Peux-tu nous décrire l’ambiance dans l’État espagnol, les principales réactions, depuis que des milliers de migrant·e·s marocain·e·s sont arrivé·e·s à Ceuta ? 

Comme vous pouvez l’imaginer, tout le monde traite l’arrivée de migrant·e·s à Ceuta comme une sorte d’invasion. C’est, bien évidemment, la position de la droite espagnole qui accuse le Maroc d’agresser la souveraineté de l’Espagne. Mais la gauche n’est pas en reste. Malheureusement, la position antiraciste d’ouverture des frontières et de solidarité avec les migrant·es n’y est pas majoritaire. Beaucoup à gauche voient derrière l’arrivée de migrant·es une sorte de conspiration, une attaque contre l’intégrité territoriale de l’Espagne, visant à affaiblir le gouvernement de Pedro Sánchez, « le plus progressiste de l’histoire ». Et défendre la soi-disant « intégrité territoriale » signifie, de toutes les manières, envoyer des policiers et des soldats contre « des gens qui sont venus sans armes et seulement avec l’illusion qu’ils allaient obtenir une vie meilleure », comme l’a dit un habitant de Ceuta. 

Contrairement à ce que prétendent certain·e·s à gauche, il n’y a pas de conspiration ni de grand plan derrière l’arrivée de migrant·es. Et surtout, la priorité absolue de la gauche dans l’État espagnol doit être la lutte contre les politiques migratoires racistes de l’État et de l’UE. 

Pedro Sánchez a adopté une rhétorique souverainiste teintée de droits humains, histoire de se démarquer un peu du Partido Popular1 et de Vox2. Mais, sur le terrain, il a répondu par la répression dirigée contre les migrant·e. Des enquêtes ont démontré que de nombreux enfants avaient été expulsés de Ceuta par la gendarmerie en dehors de tout cadre légal, et des dizaines de migrant·e·s dénoncent des agressions répétées par les forces de l’ordre. 

On parle du même gouvernement Sánchez présenté comme progressiste, pro-Gaza et pro-migrant·e·s ? 

Cette réputation est très exagérée. Bien sûr, Sánchez n’est ni Meloni ni Orbán. Mais c’était déjà la police de Sanchez, en collaboration avec les forces de l’ordre marocaines, qui a causé le massacre de Melilla3 en 2022, quand des dizaines de migrant·e·s ont trouvé la mort. Le gouvernement Sanchez a récemment ratifié la régularisation de quelque 700 000 travailleur·e·s sans-papiers, ce qui est bien sûr une très bonne chose. 

Mais c’est le résultat d’une lutte, notamment d’une longue campagne qui a recueilli des centaines de milliers de signatures de citoyen·nes espagnol·es. La loi était au congrès pour approbation depuis plusieurs années. C’est finalement Podemos et ses quelques députés qui ont fait du passage de cette loi une condition pour voter le budget de Sánchez. Ce dernier avait besoin de leurs voix, donc ça s’est fait.

Qu’ont trouvé les migrant·e·s sur place à Ceuta ? Y avait-il de la solidarité envers elleux, de la résistance à l’ambiance raciste ? 

Les migrant.e.s se sont rapidement retrouvés dans des situations très difficiles. Iels étaient pourchassé·es par la police, subissaient une hostilité générale des habitant·es du centre-ville, et les magasins et boutiques étaient fermés. Très vite, la grande majorité a été renvoyée ou est rentrée de son plein gré. Quelques milliers sont restés et survivent dans des conditions très difficiles. Des Marocain·e·s en majorité, mais aussi des Palestinien·nes, des Soudanais·es et des personnes d’autres origines. La population blanche du centre-ville leur est majoritairement hostile, même s’il existe des initiatives de solidarité, notamment contre les violences policières. Mais le gros de la solidarité est assuré par la moitié musulmane de la population de Ceuta, qui vit principalement dans les quartiers périphériques pauvres de l’enclave. Les organisations locales et des voisin·es assurent de l’aide alimentaire et des hébergements, notamment pour les jeunes filles et les femmes avec enfants. Au bout de plusieurs semaines, l’État a enfin ouvert des centres d’hébergement, mais des milliers de personnes dorment toujours dans la rue. 

Peux-tu nous parler de la dynamique politique de ces dernières semaines ? Peut-être en commençant par l’extrême droite qui cherche ouvertement à se saisir des événements de Ceuta pour se construire et étendre son influence. 

Je vais parler directement des manifestations du 2 septembre, qui illustrent bien la dynamique en cours. Des mobilisations ont eu lieu ce jour-là, un peu partout dans le pays, à l’appel de la « Fédération des municipalités d’Espagne », contrôlée par le PP. Sur le papier, le slogan était neutre, presque innocent : « solidarité avec Ceuta ». Bien sûr que tout le monde savait qu’on parlait de solidarité contre « l’invasion de migrant·es ». 

Des dizaines de milliers de personnes, peut-être 100 000 au total, ont rejoint ces manifestations dans des villes de toutes tailles. Elles ont rassemblé tout le spectre de la droite, du PP, qui représente la droite conservatrice traditionnelle, à Vox, un parti d’extrême droite qui inclut des composantes fascistes. Des militants ouvertement néonazis d’une organisation appelée « Núcleo Nacional » étaient aussi de la partie. Tous·tes les manifestant·es du 2 septembre n’étaient pas des fascistes, par contre, iels ont participé à des mobilisations avec des fascistes qui sont venus avec leurs slogans (comme la remigration) et leur ligne politique. 

Les fascistes ont donc profité de cette opportunité et de l’ambiance raciste pour élargir leur audience potentielle. 

Oui, exactement. En réalité, le PP collabore depuis longtemps avec Vox, notamment au sein des gouvernements régionaux. On ne peut donc pas vraiment parler d’un cordon sanitaire séparant la droite classique de l’extrême droite incarnée par Vox. Mais là, des milliers de personnes ont participé à des mobilisations où il y avait de vrais nazis ouvertement antisémites et qui veulent purifier l’Europe par la remigration.

Qu’en est-il de la riposte ? Comment notre camp a-t-il réagi ? 

En acceptant, d’une manière ou d’une autre, l’idée d’une « invasion », la majorité de notre camp s’est politiquement affaiblie et a laissé l’initiative à la droite et aux fascistes. Ça reflète aussi le fait que, contrairement à il y a quelques décennies, quand une grande partie de la gauche espagnole voyait Ceuta comme une enclave coloniale — ce qu’elle est, bien sûr —, aujourd’hui il y a un large consensus pour affirmer que Ceuta est espagnole. 

Mais la gauche a quand même pu réagir. Le 2 septembre, à Barcelone, une contre-manifestation a été co-organisée par UCFR (Unitat Contra el Feixisme i el Racisme), des groupes antifas, des militant·es pro-Palestinien·nes et des dirigeant·es syndicaux. Nous étions quelques centaines, moins nombreux que la manifestation du PP et du Vox, mais il était important de montrer une présence antiraciste et pro-migrante ce jour-là. 

Une semaine plus tard, les néonazis du Núcleo Nacional ont tenté d’organiser leur propre manifestation à l’occasion de la fête indépendantiste catalane, mais iels n’étaient que quelques dizaines et ont été confrontés à plusieurs milliers de manifestant·e·s antifascistes. Les néonazis n’ont pas pu avancer et ont finalement été exfiltrés par la police. 

Ces derniers mois, dans le reste de l’Espagne, de grandes mobilisations ont été organisées en réaction à des attaques fascistes, dont la plus récente a eu lieu à Asturias début septembre. Nous sommes persuadés que la majorité peut lutter contre le fascisme, mais pour cela nous devons mieux nous organiser. Nous devons convaincre notamment les syndicats de ne pas se contenter de soutenir les initiatives contre le racisme et le fascisme, mais de mobiliser leurs membres.

Propos recueillis par Kim Attimon (Rennes) et Jad Bouharoun (Hauts-De-Seine)

  1. PP, parti traditionnel de la droite espagnole ↩︎
  2. Parti d’extrême droite ↩︎
  3. Autre enclave espagnole en Afrique du Nord ↩︎