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La campagne Antiracisme et Solidarité à Toulouse

Retour d'expérience

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« Les gens ne se rendent pas compte, on organise un concert, puis un tournoi de foot, et après c’est la révolution ! »

Maëlys, 7 ans
Les Cahiers d’A2C #03 – MAI 2022

À Toulouse, quelques temps en amont du 18 décembre, à l’occasion de la journée internationale des migrant·es, la campagne a débuté par la création d’un lien politique avec les États Généraux des Migrations (EGM)1EGM : regroupement à Toulouse d’un grand nombre d’organisations, de syndicats et associations s’organisant sur la question migratoire. . Il paraissait essentiel de faire du lien avec cette organisation, pour créer de nouveaux contacts locaux afin d’appeler le plus largement possible à une mobilisation le 18. Lors de la réunion des EGM, l’organisation d’une manifestation se construit. Cependant, un constat apparaît, les EGM semblent frileux  à l’idée d’une dynamique de construction collective des mobilisations au-delà des cadres déjà établis. Dès le départ, nous sommes confronté·es à leur routine institutionnelle peu encline à de nouvelles propositions.

Le(s) cadre(s) de la campagne s’organise(nt) !

Après la manifestation du 18 décembre, qui finit par regrouper, quelques centaines de personnes, une réunion publique est pensée mi-janvier afin de poursuivre la réflexion sur ce que nous souhaitons construire localement à l’occasion de cette campagne. Des personnes représentant des collectifs ainsi que des personnes non-organisées politiquement répondent présentes à cette réunion. Plusieurs propositions émergent : la projection du film Un racisme à peine voilé, ATTAC qui prévoit d’inviter Saïd Bouamama pour une conférence, une proposition de week-end antiraciste, la perspective de la manifestation nationale du 19 mars, différents événements et idées commencent à germer. 

Nous commençons à nous réunir en créant un cadre spécifique à la campagne. Très vite, les réunions de la campagne s’organisent de manière hebdomadaire dans les locaux de Solidaires 31. Des groupes de travail sont mis en place pour la préparation du week-end antiraciste. Il a pour but de rassembler des personnes connues du milieu militant, mais aussi des personnes extérieures au mouvement social local. Ces groupes de travail organisent pour le samedi soir des concerts avec un groupe kabyle, et trois rappeuses, à la Chapelle (lieu militant emblématique de Toulouse). Cet événement permet de rassembler approximativement 300 personnes. Ils organisent aussi pour le lendemain, un tournoi de foot dans le stade du BLS (Bien-être Liberté Solidarité) à Empalot, qui rassemble 400 personnes. Autour du tournoi, plusieurs personnes créent des banderoles, des fresques, participent à l’atelier de batucada, encouragent les équipes avec des fumigènes, s’éveillent les papilles autour du délicieux banquet préparé par le collectif La Roue2La Roue : collectif de personnes queers racisées étant confrontées au rejet professionnel français, iels ont décidé de créer ce collectif pour travailler lors d’événements. Iels cuisinent en partie avec des aliments de récup’.. L’ambiance, les supporteur·rices sans l’aspect compétitif sont biens présent·es. Des slogans sont scandés en soutien au collectif les hijabeuses (des joueuses de foot qui portent le voile et qui ont été menacées par le gouvernement de ne plus pouvoir jouer), afin de les soutenir dans leur lutte et pour affirmer une position antiraciste face aux lois islamophobes que le gouvernement ne cesse de vouloir mettre en place.  

Ces deux journées ont permis de créer des liens politiques forts avec des militant·es et individus d’organisations qui n’ont pas l’habitude de se côtoyer : antiracistes, sans-papiers, féministes, LGBTQI+, syndicalistes, handi, ou encore médias indépendants, squateur·euses, groupe de percussion, juif·es, musulman·es, des personnes des pompes funèbres musulmanes3Pompe funèbre musulmane de Toulouse ayant été victime d’un acte islamophobe le 31 janvier 2022. . Autant de personnes venant de différents horizons réunies pour une même raison. D’après les retours que nous avons eus pendant ce week-end, cela faisait longtemps que ce type d’événement ne s’était pas concrétisé à Toulouse, d’autant plus depuis la période du coronavirus.

Ce week-end a permis de faire émerger une certaine énergie pour continuer de construire la suite de cette campagne. Malgré ce bilan positif, aux réunions suivantes, certaines organisations se font de plus en plus absentes et les tensions/désaccords politiques avec les EGM s’approfondissent.

Le 19 mars :  manifestation ou manifestationS à Toulouse ?

L’attention se porte à présent sur l’organisation du 19 mars, où nous sommes confronté·es à plusieurs difficultés. Il n’y a pas de consensus entre l’appel à la manifestation nationale et les organisations locales qui portent l’idée de faire la manifestation à Toulouse. 

Nous finissons, suite aux échanges, par décider collectivement un départ de manifestation du quartier Empalot. Un second désaccord apparaît concernant le débat national. Les EGM ne souhaitent pas se rattacher aux nouveaux mots d’ordres décidés nationalement, qui deviennent « contre le racisme, les violences policières et pénitentiaires » en préférant rester avec « contre le racisme et les violences d’Etat ».

Les EGM, de leur côté, décident d’organiser une réunion en visioconférence le 2 mars, à l’initiative principale de la CGT et de la LDH. Lors de cette réunion, ils se désolidarisent de la campagne, reprochent aux membres de celle-ci d’assumer une posture anti-démocratique et ils décident d’imposer une manifestation de leur côté, avec un lieu et une heure de départ différents. Ils souhaitent rédiger un appel distinct de celui de la campagne en insistant sur le contexte international spécifique vis-à-vis de la guerre envers la population ukrainienne, en utilisant pour mots d’ordres « Contre le racisme, pour la solidarité et l’accueil de tous·tes les réfugié·es ». Finalement ils ne maintiennent pas cette seconde manifestation sans pour autant appeler à rejoindre celle organisée par la campagne locale.

La Campagne Antiracisme et Solidarité se retrouve face à d’autres difficultés dues au développement d’arguments politiques d’ordre moral, très présents sur les réseaux sociaux, mais qui viennent clairement influencer les arguments développés dans le mouvement. On a vu la veille de la manifestation du 19 mars, un article publié dans un média militant toulousain où il nous a été reproché d’instrumentaliser des personnes racisées et d’appropriation des luttes. Ce texte est signé par le « cortège de tête en non-mixité racisé·es du 19 mars 2022 »4Article du cortège de tête en non-mixité racisé·es du 19 mars 2022 » : https://iaata.info/Retour-sur-la-campagne-antiracisme-et-solidarite-ou-l-appropriation-des-luttes-5197.html

Cet article vient invisibiliser totalement le travail effectué par des camarades racisé·es pour organiser les événements locaux, ainsi que les liens politiques de confiance créés avec des camarades sans-papiers, les personnes des pompes funèbres musulmanes… Les personnes ayant participé à la rédaction de cet article, ont choisi d’argumenter sur internet, plutôt que faire avancer le mouvement en proposant un autre fonctionnement directement en réunion, ce qui a pu donner la sensation d’avoir constamment des bâtons dans les roues vis-à-vis de la dynamique lancée par la campagne localement. 

Comme l’indique Fania Noël-Thomassaint dans son ouvrage, ces arguments d’ordre moral engendrent une culpabilité individuelle. Ils reprennent les codes du libéralisme en questionnant et jugeant le comportement des individus plutôt que de remettre en cause les enjeux systémiques eux-mêmes. Ils viennent diviser davantage nos luttes au bénéfice de nos ennemis politiques.

« Le tour de force des discours se basant sur le ressenti et la souffrance individuel·les est de faire passer pour révolutionnaire et radical le « centrement sur la personne » (en opposition avec un système qui broie les individus). Alors qu’en réalité l’individualisation est une des pierres angulaires du néolibéralisme, destiné à détruire les collectivités qui sont un frein à la libre compétition entre les individus. »5Fania Noël-Thomassain, Afro communautaire : appartenir à nous mêmes, p. 45.

Ces deux principales difficultés rencontrées ne sont pas du même ordre même si elles dénotent toutes les deux des désaccords politiques sur la manière de lutter au sein de notre classe.

La manifestation du 19 mars ! 

La manifestation du 19 mars débute donc comme prévu dans le quartier d’Empalot. Ce quartier n’étant pas un lieu habituel des parcours de manifestation, les habitant·es sortent de chez elles et eux, viennent aux fenêtres, applaudissent. Des personnes de la manif tractent même aux fenêtres. La marche se compose de plusieurs cortèges : cortège en non mixité, des familles de victimes de violences policières, Palestine Vaincra + AFA (un collectif antifasciste toulousain) ; AutonoMie et les jeunes des Tourelles ; cortèges contre l’islamophobie ; un cortège organisé par le Collectif populaire contre l’extrême droite, un Pink Block ; quelques syndicats dont Solidaires, partis politiques et associations comme le RESF Montauban. En tout plus de 1 000 personnes réunies contre les violences d’État.

La campagne antiraciste se termine ensuite à Toulouse avec une réunion de bilan collectif. Au total nous avons récolté 1 313 euros (un euro de trop), qu’il est collectivement décidé de redistribuer au collectif AutonoMIE et au collectif de la Roue. Les EGM, de leur côté, organisent aussi une réunion avec dans leur ordre du jour un point pour faire un bilan. Deux militantes de la campagne y sont présentes pour exprimer les points de désaccord politiques rencontrés tout au long de la campagne. Le représentant de la CGT soutient ces désaccords en argumentant le choix des mots d’ordres pour ne pas « porter défaut » au travail de la CGT police.

Quel bilan et quelles suites ?

Maintenant que cette campagne a pris fin, nous nous sommes questionné·es sur ce que nous pourrions modifier dans notre intervention locale : il nous semble important de favoriser davantage le lien politique avec les collectifs et associations de personnes racisées.

Cette campagne aurait pu être l’occasion d’une nouvelle tentative locale de créer un collectif de personnes sans-papiers. En effet, après l’acte 4 de la Marche des Solidarités, un collectif avait vu le jour mais n’a pas tenu sur le long terme. Nous nous questionnons sur les freins qui poussent à ce que l’auto-organisation de camarades sans-papiers ne se maintienne pas sur le temps long. Nous réfléchissons depuis, avec elles et eux aux moyens à mettre en œuvre pour y remédier.

Aussi, lors d’un bilan interne à A2C Toulouse, nous avons constaté un manque de visibilité des discriminations vécues par les populations roms et tziganes. Ces populations sont souvent invisibilisées dans les luttes antiracistes. L’objectif pour une future campagne est de pouvoir faire le lien avec les collectifs luttant contre la romophobie et l’anti-tsiganisme.

Au niveau local, tous·tes les membres d’A2C Toulouse se sont investi·es dans la Campagne Antiracisme et Solidarité. Nous faisons tous·tes un retour plus que positif de la densité des événements qui ont permis de se rassembler tout au long de ces 3 mois. Nous avons ainsi apprécié de pouvoir remettre des objectifs politiques à plus ou moins court terme permettant des petites victoires au fil de l’eau : des discussions enrichissantes, de la bonne humeur, un nombre et une diversité de personnes répondant aux initiatives proposées. Tout cela a donné un sens à la campagne.

Cependant les difficultés rencontrées d’ordre organisationnel ont demandé beaucoup d’énergie aux camarades les plus investi·es. Ces débats ont créé de la colère et des moments de découragement. Nous avons la perception qu’elles ont cassé les dynamiques entreprises et nous ont ralenti dans le mouvement. Elles nous ont demandé à plusieurs reprises des temps de pause afin de faire le point sur les situations et de se soutenir mutuellement. Ce qui nous a renforcé·es pour agir collectivement dans le mouvement. 

Cette campagne a été pour certain·es d’entre nous une première expérience politique d’une telle envergure. Elle a été formatrice sur les logiques d’organisation : comment composer et faire du lien avec différents collectifs et organisations ? Et sur un plan plus pratique : comment organiser une manif ? Comment tracter ? Comment parler en public ? Comment organiser un banquet, une projection, des collages, des réunions, etc. ?

Par l’organisation de cette campagne, les collectifs participants ont pu gagner en confiance et force politique, et ont pu réaffirmer l’importance des arguments politiques à tenir en cette période. 

Les liens créés ont permis d’ouvrir des discussions informelles aussi bien dans les sphères militantes autonomes que dans des organisations associatives et syndicales. Ces discussions continuent d’avoir lieu sous différentes formes à l’heure actuelle.  

Ces liens ont aussi permis d’envisager des suites après le 19 mars, notamment avec le Collectif populaire contre l’extrême droite afin de créer des évènements communs pour lutter contre le danger fasciste. Nous avons ouvert des espaces de discussion dans le but d’argumenter dans le mouvement sur ce danger, sur les différences entre Macron, un libéral autoritaire, et Le Pen, une fasciste (leader d’un parti historiquement nazi), pour répondre à l’analyse très présente dans la gauche aujourd’hui qui consiste à dire que les deux partis auraient les mêmes objectifs politiques.

Malgré toutes les difficultés que nous avons pu rencontrer lors de la construction de ces échéances et de la campagne nous avons eu plusieurs belles réussites tant sur le plan d’événements que d’arguments auprès de militant·es du mouvement qui vont nous permettre d’affronter la suite ! 

Annelise, Aude et Daniela, Toulouse

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