Qu’est-ce qu’une révolution ?

Grève générale et manifestation contre ICE à Minneapolis en janvier 2026

La révolution, toujours aussi nécessaire contre le changement climatique, les violences d’état ou l’exploitation, paraît souvent lointaine, comme un horizon inatteignable : on n’ose même pas en rêver. C’est pour cette raison que nous devons y revenir, la remettre à l’ordre du jour et au centre de nos perspectives. Mais qu’est-ce qu’une révolution ? 

Les Cahiers d’A2C #24 – octobre 2026

Rosa Luxemburg écrivait, dans Grève de masse, parti et syndicat : « Mais la révolution est autre chose, est davantage qu’un simple bain de sang. À la différence de la police qui, par révolution, entend simplement la bataille de rue et la bagarre, c’est-à-dire le “désordre”, le socialisme voit d’abord dans la révolution un bouleversement interne profond des rapports de classe. » La révolution est donc le processus de transformation de toute la société, par toustes celles et ceux qui la composent, au cours duquel ceux du bas, aujourd’hui exploités et dominés, prennent le pouvoir et renversent ceux du haut, la classe capitaliste qui possède les moyens de production (entreprises, usines, terres, énergie…). Au-delà de changer seulement le personnel dirigeant, les présidents et les députés, la révolution change la classe qui dirige la société pour inventer une société qui repose sur les besoins collectifs et individuels plutôt que sur le profit d’une minorité.

Qui fera la révolution ?

Il y a deux vues dominantes de la transformation radicale de la société : certaines organisations pensent qu’il s’agirait d’une transition graduelle, que la prise du pouvoir politique peut se résumer à gagner des élections, à contrôler l’État. Mais l’État n’a pas la main sur ce qui nous permet de répondre à nos besoins – les moyens de production – et il n’est pas neutre. D’un côté, il a été modelé par la bourgeoisie pour conserver son pouvoir, c’est un État bourgeois, et de l’autre, l’État a besoin de renforcer le capitalisme national pour fonctionner et être compétitif au niveau international.

L’autre vue de la révolution est celle du petit nombre de personnes qui prennent le pouvoir. C’est par exemple la vision des groupes stalinistes, pour qui le parti représente la classe ouvrière et s’arroge donc le droit de faire la révolution à sa place, ou encore des autonomes, qui se préoccupent moins du nombre de personnes à mobiliser que de la soi-disant « radicalité » de leurs actions.

Ce n’est pas là notre vision de la révolution : elle ne peut être réalisée que par toute la population qui enfin prend en charge son destin, comme en Russie en 1917, au Portugal en 1974, en France en 1934-6, au Soudan en 2019…

Pourquoi avons-nous besoin de toustes ? Après tout, ce qui compte est que ça fonctionne, et on pourrait donc imaginer qu’un petit nombre de personnes agisse à la place des autres, et renverse le capital. Pourtant, le caractère de masse est la condition pour que le processus fonctionne, car c’est la seule manière de s’attaquer aux oppressions : les idées changent par la pratique, et la lutte tous·tes ensemble permet de déconstruire radicalement les idées dominantes, racistes et patriarcales. Le processus de révolution ne transformera toute la société que s’il implique toute la société. Par ailleurs, notre pouvoir contre les capitalistes et leur État se situe précisément là d’où ils tirent le leur : au travail. Les communistes ne parlent pas de la classe travailleuse par simple tradition politique ou seulement parce qu’elle englobe 90% de la population. C’est surtout parce qu’il y a une interdépendance entre eux et nous : la bourgeoisie n’est puissante que parce que nous travaillons pour elle, ce qui fait que faire grève est notre arme de classe par excellence contre elle. Par exemple, à Minneapolis, dans la lutte contre l’ICE, des travailleur·euses d’hôtel ont refusé d’héberger l’ICE, des garagistes de réparer leurs voitures quand les pneus sont lacérés par les manifestant·es… On pense aussi aux dockers en grève pour la Palestine, dont le pouvoir de classe est particulièrement efficace pour empêcher l’envoi d’armes vers Israël. Pour gagner, tous les membres de notre classe ont leur rôle à jouer !

Faire une révolution

La transformation de la société commence par l’ébullition politique du mouvement social qui prend de l’ampleur : dans les mouvements par en bas, les gens s’organisent, parlent en public, créent des comités de grève, de quartier… Nous prenons confiance en nos forces, collectivement et individuellement. Soudainement, chacun·e a son mot à dire sur comment la société devrait être gérée, plutôt que de déléguer son pouvoir comme c’est le cas la plupart du temps. C’est cette ébullition politique à une échelle de masse qui permet la lutte contre les oppressions.

Mais la révolution commence quand ces mouvements prennent en charge l’organisation de la vie quotidienne. Gérer la distribution de la nourriture, l’électricité, l’eau, la gestion des déchets… tout devient possible quand les travailleur·euses s’organisent pour prendre en main la société, en arrêtant de travailler pour les capitalistes, en occupant leurs lieux de travail, pour reprendre le travail, cette fois pour nous !

L’exemple du Soudan est éclairant : fin 2018, la crise économique et l’inflation déclenchent des manifestations, qui se transforment en révolte politique contre Omar el-Bechir, au pouvoir depuis 30 ans à la suite d’un coup d’État militaire. En plus des sit-ins, des grèves de masse, les manifestant·es commencent à réorganiser le quotidien.

Mohamed témoigne auprès du SWP en 2021 : « Nous avons mis en place des comités pour organiser certains aspects de la vie. L’un d’entre eux est chargé des soins médicaux. Il distribue des médicaments et transporte les personnes gravement malades vers des hôpitaux que nous estimons sûrs. Nous soignons également tous les manifestants blessés.
Un autre groupe s’occupe des réparations dans les logements : installations électriques, alimentation en eau, etc. Pour la plupart des gens, c’est bien mieux que ce dont ils disposaient en “temps normal”. Un autre groupe est chargé de veiller à ce que chacun ait suffisamment à manger. Personne ne souffre de la faim, pas même les enfants des rues qui ont souvent faim. Nous recueillons les dons en nature et en argent de ceux qui ont assez pour les redistribuer à ceux qui n’en ont pas assez.
Un groupe très important assure la protection des manifestants et des habitants du quartier. Cela peut impliquer d’ériger des barricades et d’autres obstacles pour bloquer l’avancée de l’armée. 
D’autres personnes assurent la communication avec les autres comités. Enfin, il y a un groupe dont je peux simplement dire qu’il sert à remonter le moral et à apporter de la joie. Nous aurons de la musique, des histoires et de la poésie. Nous ferons des activités créatives avec les enfants. »1

La réorganisation de la société selon les besoins plutôt que le profit mène nécessairement à de nouvelles formes d’organisation, car les anciennes formes, l’État bourgeois, ne le permettent pas. Il ne s’agit pas seulement d’une nouvelle constitution, d’une nouvelle république : ce sont toutes les structures politiques et économiques qui doivent bouger. Ce processus ne se fait pas en un jour. Lénine écrit dans Que faire ? : « On ne saurait se représenter la révolution elle-même sous forme d’un acte unique : la révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases d’accalmie plus ou moins profondes. »

La crise révolutionnaire

La révolution ne commence pas quand suffisamment de personnes sont révolutionnaires – on pourrait attendre longtemps ! Au contraire, c’est l’entrée dans un processus de transformation de la société qui rend la classe révolutionnaire. Lénine développe la notion clé de « crise révolutionnaire », qui rend concevable la prise du pouvoir par une classe dominée. Il la définit ainsi : « quand ceux du haut ne peuvent plus, quand ceux du bas ne veulent plus, quand ceux du milieu hésitent et basculent ». 

Ces trois éléments sont indissociables et pas à l’ordre du jour de chaque mobilisation : pour l’instant, ceux du haut peuvent toujours, même pendant les grandes mobilisations.

Une crise révolutionnaire est une crise du pouvoir politique de la bourgeoisie, c’est donc une crise de l’État. Quand nous nous organisons pour gérer la société, nécessairement, d’autres structures apparaissent, l’embryon d’un nouvel État apparaît. L’ancien État, bousculé, n’a pourtant pas disparu et est prêt à tout pour nous détruire. Cette dualité de pouvoir n’est possible que dans le cadre d’un mouvement de masse. Elle ne peut pas durer, car l’un des deux pouvoirs finira par gagner, mais lequel ? Pour gagner, le pouvoir révolutionnaire doit détruire l’ancien État, le renverser définitivement, s’armer pour affronter l’armée de l’État bourgeois.

En Allemagne, la révolution commence en 1917 par la grève des marins de Kiel, qui refusent de partir au combat pendant la Première Guerre mondiale. Après leur victoire express, la révolte s’étend à toute l’Allemagne. La révolution durera jusqu’en 1923, par vagues successives, une histoire largement oubliée aujourd’hui. Grèves de masse, organisation de millions de travailleur·euses dans le Parti communiste, c’est toute la société qui est bousculée.

Pourtant, le SPD, parti social-démocrate réformiste, s’attache à limiter la mobilisation aux élections de nouvelles assemblées, sans toucher au pouvoir de la bourgeoisie ni à l’ancien État. Des milices fascistes s’organisent pour briser les grèves et tuer les communistes. Face à ça, la classe travailleuse allemande disposait de comités de grève dans tout le pays qui pouvaient représenter ce nouvel État ouvrier. Mais elle n’a pas su s’organiser pour riposter à l’échelle nationale, s’armer, défaire une bonne fois pour toutes l’ancien État qui la réprime et les armées des pays voisins.

Comme le dit Saint-Just : « Ceux qui font des révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. »

En attendant la révolution

Nous avons donc vu à quoi ressemble un processus révolutionnaire. Mais comme elle émerge de la crise économique, politique, écologique du capitalisme, nous ne pouvons pas la décréter. Il ne servirait à rien d’entreprendre une propagande de masse pour la révolution maintenant.

Par contre, nous pouvons préparer le terrain de la révolution dès maintenant, sans l’attendre !

Notre classe n’est pas un bloc homogène, au contraire : la majorité est réformiste et doute de son pouvoir, tandis qu’une large partie est raciste, sexiste… Faire partie de la classe travailleuse ne signifie pas automatiquement être révolutionnaire. Mais nous pouvons encourager et multiplier tout ce qui permet à notre classe de prendre confiance en elle : les mobilisations, la lutte antiraciste, les grèves, tout cela transforme les personnes mobilisées qui commencent à voir qu’une autre société est possible. C’est donc notre rôle de révolutionnaires d’être engagé·es dans le mouvement social et de lutter même pour des objectifs qui ne sont pas en soi révolutionnaires.

La lutte contre les oppressions doit être une priorité, car elles sont constamment utilisées pour briser notre classe et ses mobilisations. En construisant la solidarité de classe anti-raciste, nous en sommes toustes plus fort·es.

Enfin, nous devons construire des organisations révolutionnaires capables de pousser pour des perspectives révolutionnaires à chaque étape de la lutte collective : ne pas s’en remettre à l’État, faire classe, faire collectif. En réunissant dans une même organisation les activistes et syndicalistes les plus motivé·es à construire la révolution, nous ne cherchons pas à ce que ce parti agisse à la place de la classe, fasse la révolution comme un coup d’État. Au contraire, il s’agit d’unifier la classe en généralisant les expériences les plus unifiantes, les expériences de lutte.

La crise actuelle du capitalisme est aussi une crise de son hégémonie. Gramsci explique que l’hégémonie du capitalisme repose sur une combinaison de consentement et de coercition : d’un côté l’idéologie dominante qu’on intègre, de l’autre la répression de l’État. Une crise d’hégémonie brise le consentement et ouvre une période où tout est possible, le meilleur comme le pire. À nous de construire le meilleur !

Victor, Brest
  1. Voir : How can the revolution win in Sudan ? sur le site Socialist Worker. Et Révolution au Soudan : L’armée, la réforme et la résistance par en bas sur le site d’A2C ↩︎