L’enjeu de la période est clair : construire un mouvement antifasciste de masse, capable de mettre en mouvement largement notre classe face à la montée de l’extrême droite. À l’heure où s’ouvre une nouvelle séquence électorale, il s’agit d’empêcher le RN de continuer à s’implanter, de gagner en légitimité et d’accéder au pouvoir. Pour cela, les organisations syndicales ont un rôle décisif.
Les Cahiers d’A2C #24 – octobre 2026
Elles sont, de loin, la principale forme organisée de notre classe. Elles rassemblent près de 2 millions de membres quand les partis de gauche au sens large en comptent de l’ordre de 200 000.
Les syndicats sont implantés dans les lieux de travail, au cœur de l’affrontement quotidien entre capitalistes et salarié.es. Ils sont capables de mettre en mouvement dans la grève et dans la rue des millions de personnes comme lors du mouvement des retraites.
L’exemple de la grève lancée par les syndicats de Radio France contre leur direction illustre parfaitement ce qui est possible de faire. La direction voulait imposer une chronique pour le directeur-adjoint du torchon fasciste « Valeurs actuellles ». Deux jours de grève ont suffi pour le virer de l’antenne.
Une telle force est en capacité de stopper le fascisme si les personnel.les des salles où le RN veut tenir ses meetings, se mettent grève, coupent l’électricité et les micros, si les agents des transports en commun que comptent utiliser les sympathisants du RN pour s’y rendre se mettent en grève pour bloquer le trafic …
La tragédie des syndicats allemands
Pourtant, l’histoire nous montre que cela ne va pas de soi. Le mouvement syndical allemand était très puissant, il comptait plus de 5 millions de membres.
Après l’arrivée de Hitler au pouvoir, il s’est laissé détruire sans la moindre résistance. Pire encore, alors que le parti communiste et le parti socialiste étaient en train de se faire détruire, les dirigeants syndicaux allemands ont cherché à éviter la confrontation avec les nazis en espérant échapper à leur fureur.
Ils ont expliqué qu’ils ne faisaient pas de politique, qu’ils ne se mêlaient pas des affaires de l’Etat. Ils ont même appelé à participer à un pseudo-1er Mai, transformé en « fête du travail national », organisé sous les bannières nazies. Le lendemain, les nazis occupaient et saccageaient les locaux des syndicats, puis tuaient ou envoyaient leurs dirigeants dans les camps rejoindre les socialistes et les communistes.
La nature des syndicats
La raison fondamentale pour laquelle l’implication antifasciste des syndicats ne va pas de soi vient de la nature même des syndicats. Ils n’ont pas pour objectif de renverser le capitalisme mais de négocier au mieux les conditions d’exploitation des salariés en fonction du rapport de force qu’ils pensent possible. Cela a plusieurs conséquences.
Premièrement, les directions syndicales sont inévitablement réformistes. Occupant une position intermédiaire et davantage tournée vers la négociation que vers l’organisation des grèves, elles développent une vision « par en haut » des rapports de force.
Deuxièmement, la nature des syndicats alimente la séparation entre lutte politique et lutte économique. L’affaire des syndicats c’est la lutte économique pour les revendications salariales dans les entreprises, dans les secteurs, dans les services publics en négociant avec le patronat. Virer un gouvernement ce n’est pas leur affaire, s’opposer par la grève à des projets de loi réactionnaires qui ne touchent pas directement aux conditions salariales, ce n’est pas leur priorité, c’est le rôle de la lutte politique essentiellement vue comme une affaire de partis, souvent réduite aux élections et aux batailles parlementaires. Au mieux, les syndicats se voient comme un moyen de pression sur les partis de gauche pendant les campagnes électorales.
Cette séparation du politique et de l’économique empêche donc la construction d’une lutte politique contre l’extrême droite.
Une politique qui profite au RN
Le mouvement des retraites de 2023 illustre les limites des directions syndicales. Pendant quatre mois, des millions de personnes se sont mobilisées. Pourtant, les confédérations ont refusé de faire campagne contre la loi Darmanin, alors même qu’une mobilisation se construisait avec la Marche des Solidarités et les collectifs de sans-papiers. Lorsqu’elles ont finalement réagi, la loi avait déjà été adoptée avec le soutien du RN. Ce refus d’assumer une politique antiraciste a eu des conséquences : aux législatives de 2024, le vote RN a progressé parmi les salarié·es se disant proches des syndicats.
Les directions syndicales ont justifié cette attitude par la crainte qu’une crise politique débouche sur une dissolution profitable au RN. La même logique s’est retrouvée avec le budget Bayrou. Au nom de la stabilité politique et de la peur d’une dissolution favorable au RN, les directions syndicales ont choisi le silence plutôt que la mobilisation. Puis, après la chute de Bayrou sous l’effet du mouvement du 10 septembre parti de la base, elles ont reproduit la même stratégie face au gouvernement Lecornu. Résultat : le RN a continué de progresser dans les sondages.
Changer la donne par la base
Cependant, les syndicats ne sont pas des entités homogènes, les syndiqué·es ne suivent pas forcément les errements des directions. Les directions sont elles-mêmes soumises à une double pression. Elles doivent garder la confiance des salariés en étant capable de mobiliser, sinon les salariés se passeront d’elles, mais elles doivent aussi garder aussi la confiance du patronat en montrant qu’elles sont capables de contrôler les luttes sinon le patronat ira négocier ailleurs.
Dans un contexte de polarisation grandissante comme aujourd’hui la pression s’accroît. L’activité par en bas peut jouer un rôle majeur sur l’orientation syndicale. Les structures intermédiaires des syndicats sont davantage liées à la base, elles sont aussi davantage liées à des luttes sectorielles déterminées. L’exemple de Radio France est à ce titre très parlant et peut inspirer plus largement et contribuer à faire pression sur les directions syndicales. Cela est d’autant plus vrai que les directions syndicales sont percutées par les développements du vote RN.
Les syndicats face au RN et à la lutte antifasciste
Les municipalités dirigées par le RN multiplient les attaques contre les syndicats. On peut citer l’interdiction d’une fête de la CGT en Moselle, la suppression de locaux syndicaux à Carcassonne, où encore la révocation de deux syndicalistes à Hénin-Beaumont. Les agressions contre les militants et les locaux syndicaux se sont multipliées. Selon le site rapport de Force, 220 actes ont été recensés en 20241.
Les syndicats savent quel sort leur réserve le RN et défendent une position contre l’extrême droite. Une note d’avril dernier2 de la CGT d’avril affirme clairement la filiation du RN avec le fascisme et le nazisme : « la haine du syndicalisme fait partie intégrante de l’ADN du fascisme. Il porte un projet de réconciliation entre le capital et le travail, et de négation de la lutte des classes à travers l’anéantissement des syndicats existants ». Cette position radicale reflète une tradition antifasciste historique au sein de la CGT. À l’autre bout du spectre syndical, la CFDT explique : « Quel que soit le nom qu’elle porte, l’extrême droite promeut des idées et diffuse un discours à l’opposé des valeurs socles de la CFDT : démocratie, égalité, émancipation, solidarité et justice sociale. »
Mais ces prises de positions se traduisent par des campagnes essentiellement propagandistes qui ne répondent pas à la nécessité de la période. Elles se déclinent généralement autour de 3 thèmes : lutter contre les idées de l’extrême droite, dénoncer l’imposture sociale du RN, défendre la nécessité d’une alternative de progrès social.
En 2022, l’intersyndicale de l’éducation a lancé une campagne sur ce thème intitulée « Toutes et tous ensemble contre l’extrême droite ». En avril, la CGT à lancée une campagne intitulée « L’extrême droite divise, le syndicalisme rassemble » qui vise à lutter contre les idées de l’extrême droite en identifiant justement le racisme comme principal vecteur du vote RN et de dénoncer l’imposture sociale du RN. Elle est déclinée en affiches et en fiches très bien argumentées. Mais il s’agit principalement de s’adresser à la périphérie syndicale influencée par le RN ou Reconquête pour la convaincre de ne pas voter pour eux. Or le vote RN s’appuie essentiellement sur le poison du racisme, du nationalisme et la passivité sociale.
Quelle stratégie mettre en œuvre dans les syndicats ?
L’arme concrète des syndicats est de pouvoir opposer l’unité de classe à la pseudo unité nationale, la solidarité avec tou·tes les opprimé·es à la pseudo « solidarité blanche » raciste. Cela signifie organiser au sein de notres classe, dans nos lieux de travail les antifascistes et les antiracistes pour ne laisser aucune place aux arguments racistes et de s’appuyer sur ces prises de positions pour construire la mobilisation des secteurs syndiqués dans l’action antifasciste pour virer les fachos de nos quartier de nos lieux de travail comme à Radio france.
L’implication des syndicats est d’autant plus possible que les réponses apportées face à la polarisation sociale et politique ont changé la situation.
Après la dissolution de 2024, l’intersyndicale a appelé à manifester essentiellement en mettant en avant comme perspective de mettre un NFP dans l’urne. Cependant près de 800 000 personnes ont alors répondu à l’appel dans tout le pays témoignant d’une conscience et d’une dynamique antifasciste grandissante. Elle n’a cessé de s’accentuer depuis.
À l’échelle parisienne, par exemple, la campagne massive du collectif antifasciste du 20e pour virer les fachos pendant les municipales a permis une mobilisation qui a réussi à empécher le défilé néo-nazi du 9 Mai. Cette initiative a non seulement engagé plus de militants, suscité la construction de nouveaux collectifs mais aussi impliqué des structures syndicales comme Solidaire.
À une échelle plus large, le succès de la Marche contre le racisme et le fascisme du 14 mars, impulsée par les Collectifs de sans-papiers et la Marche des solidarités avec de nombreux collectifs antifascistes, a donné une dimension nationale à la lutte. Cette dynamique a notamment permis à LFI de retourner la campagne de diabolisation menée contre elle après la mort d’un néo-nazi à Lyon, en affirmant des positions clairement antifascistes et antiracistes qui ont contribué à l’amplifier.
L’appel de la CGT à une manifestation nationale contre le congrès du RN à Orléans le 24 octobre ouvre une nouvelle étape. En élargissant la mobilisation au mouvement syndical, il offre un point d’appui pour construire un front antifasciste plus large, renforcer les collectifs existants et tisser des liens avec les unions locales et les lieux de travail. Il permet aussi d’organiser des départs collectifs en lien avec les mobilisations sociales qui se multiplient depuis début septembre.
Cette initiative donne également de la légitimité aux militants d’autres syndicats pour pousser leurs structures à rejoindre la mobilisation. C’est dans ce sens que VISA (Vigilance et Initiatives Syndicales Antifascistes), qui rassemble des équipes syndicales de plusieurs organisations, a diffusé un tract d’appel lors des manifestations de la Fonction publique du 29 septembre. Dans un contexte de polarisation croissante, la manifestation du 24 octobre peut ainsi marquer une étape importante dans l’implication des syndicats au sein d’un front antifasciste de masse.
Nicolas Verdon (Paris 19e)
- Voir « Vote syndical : plutôt à gauche, mais… » sur le site regards.fr ↩︎
- Voir : « Syndicalisme : l’extrême-droite hait le syndicalisme et les syndicalistes » sur le site cgt.fr ↩︎