Les directions syndicales, un point d’appui pour les classes dirigeantes ?

Dans le numéro 21 des Cahiers de mars dernier, nous avons publié un article de notre camarade Anouk intitulé « Syndicalisme : les directions contre la base ? ». Nous prolongeons aujourd’hui le débat avec une réponse de notre camarade Gaël.

Dans son article, Anouk écrit : Pour éviter un affrontement généralisé, la classe dirigeante s’appuie sur les directions syndicales, qui jouent un rôle central dans la canalisation de la mobilisation.

Je suis clairement d’accord avec la seconde partie de la phrase. Toutefois, dire qu’en tous lieux et en tous temps, les classes dirigeantes s’appuieraient sur les directions syndicales me semblent nier bien des dynamiques en cours. La répression syndicale frappe aussi la bureaucratie intermédiaire et la crise du capitalisme renforce la polarisation mais aussi les mécanismes délégataires. Mais toutes les forces qui ont adopté la politique de la cogestion sont aujourd’hui affaiblies. La direction confédérale de la CGT est prise en étau entre sa volonté bureaucratique d’être le premier négociateur de France et la volonté d’en découdre dans toute une série de secteurs. Macron l’a bien compris en 2023 : son objectif premier était bien de s’en prendre aux outils collectifs de la classe dans leur ensemble.

Entretenir la conflictualité avec les directions syndicales afin de garantir l’auto-organisation à la base ?

Anouk nous invite à « assumer de porter des conflits avec les directions syndicales même locales quand elles limitent l’action et la force collective » Je crois qu’il est absolument nécessaire de différencier notre rapport aux bureaucraties nationales ou locales de nos antagonismes avec les classes dirigeantes. En raison même de l’hétérogénéité de la conscience de notre classe, des illusions réformistes existent au sein des bases syndicales, ainsi que des idées parfois plus réactionnaires que celles de leur direction opportuniste. L’écueil dans lesquels tombent de nombreux courants révolutionnaires n’est pas tellement de vouloir remplacer une direction par une autre. Leur problème est d’abord leur analyse du réformisme. Notre analyse implique de s’intéresser également à ce qu’il produit de néfaste à l’intérieur de notre classe et pas seulement dans les directions. Or l’article d’Anouk dépeint la base syndicale comme homogène. Cet écueil dans l’analyse revient à nier bien des aspects stratégiques qui résultent précisément de l’hétérogénéité de la conscience de classe : le front uni contre le fascisme, le rôle de l’organisation et du journal révolutionnaire ou la nécessité du combat antiraciste, y compris contre nos collègues…

Quelle critique des directions syndicales ?

La meilleure critique des directions syndicales est d’abord de construire des outils syndicaux à la base. C’est une AG de gréviste qui aboutit à la construction d’un piquet de grève au Centre des Finances Publiques de Montreuil au printemps dernier, le premier depuis 2018. Mais si on n’avait pas tourné dans tous les services du centre régulièrement avec les tracts de la direction de la CGT Finances Publiques, si on n’avait pas mensuellement animé des heures d’info syndicales alors cette grève n’aurait jamais eu lieu. On avait ni date nationale, ni d’autre appui que ma section syndicale départementale. Les dirigeant·es étaient divisé·es et donc timides sur les possibilités même de la grève. C’est parce qu’une collègue de droite a dit en AG « je suis anti-syndicat mais là c’est trop grave, je soutiendrai votre action » que tout le monde a basculé vers l’agitation pour laquelle je me battais. Si une personne de droite soutien la grève, comment peut-on être syndicaliste et se refuser à la construire en lui prétendant une dimension contre l’austérité, la souffrance au travail, certes, mais aussi l’injustice fiscale et la guerre ?

La deuxième critique à opposer aux directions syndicales est donc de multiplier les piquets de grève et de se battre quotidiennement avec cet objectif en tête, et donc de s’adresser à l’ensemble des niveaux de conscience par l’outil syndical.

La troisième critique est évidemment de combattre l’idéologie dominante face à laquelle les bureaucraties plient sans cesse afin de ne pas cliver, espérant ainsi gagner les élections. Seul le développement d’une organisation révolutionnaire peut nous donner les bases à même d’en influencer d’autres. Sans cela, on en vient à espérer qu’un·e camarade isolé·e défende une motion antiraciste en congrès sans même avoir pris la peine de construire les bases collectives en amont.

Gaël Braibant (Montreuil)