Les Cahiers d’A2C #22 – Mai 2026
L’historien Robert O. Paxton, spécialiste du fascisme, regrette que ce terme soit utilisé à tort et à travers, au point de désigner « toutes les personnes que vous n’aimez pas1 ». Pour lutter efficacement contre les phénomènes distincts que sont la radicalisation de la classe dirigeante et le danger fasciste, nous avons besoin de bons outils. Le « technofascisme » n’en est pas un.
L’analyse du fascisme que l’on retrouve dans le livre Technofascisme, Le nouveau rêve de la suprématie blanche de Norman Ajari s’inscrit dans la lignée de celle du « fascisme tardif » développée par Alberto Toscano. L’idée est que le fascisme est l’aboutissement d’un processus de généralisation à l’ensemble de la société de politiques répressives déjà existantes mais réservées au traitement des minorités notamment racisées.
Le « technofascisme », le projet des milliardaires.
Pour Ajari, un des germes à partir duquel risque de se généraliser une nouvelle forme de fascisme est les grandes entreprises américaines de la tech, détenues par des milliardaires d’extrême droite. Ces derniers perçoivent leurs entreprises comme des véhicules politiques capables de transformer la société, combinant « un travail de sape dirigé contre l’État social et la génération de considérable profit ».
L’exemple central est celui de Peter Thiel, milliardaire américain qui assume avoir investi dans Lyft (entreprise similaire à Uber) dans le but de « remodeler le marché du travail en éliminant les protections dont les travailleurs avaient bénéficié depuis le New Deal ». Son entreprise Palantir fournit aux États des outils militaires et de contrôle social : surveillance de la fraude sociale au Royaume-Uni, localisation d’immigré·es sans-papiers aux États-Unis, aide au ciblage militaire pour Israël.
Ces milliardaires réactionnaires, à la vision politique autoritaire, impérialiste et raciste, se passeraient d’avoir recours au peuple mais viseraient uniquement à influencer l’État et le reste de la classe dirigeante. Un « fascisme », sans parti, sans adhérents, sans mouvement.
La trajectoire du capital et le danger fasciste.
Il est nécessaire de mettre en avant, comme le fait Ajari, l’action d’une fraction de la bourgeoisie qui vise à orienter l’action des États dans un sens favorable à l’accroissement de ses profits. Si nous rejoignons son constat, nous rejetons son analyse.
Historiquement, en Europe, le régime politique qui s’est montré le plus à même de garantir au capitalisme une stabilité a été la démocratie libérale. Mais, en période de crise, lorsque les taux de profits baissent, les attaques contre les travailleur’euses doivent s’intensifier ; l’usage des moyens de coercition augmente ; les tensions impérialistes s’exacerbent, l’économie se militarise et les capitaux se rapprochent des États. C’est ce durcissement capitaliste qu’Ajari analyse comme étant le fascisme.
Cette qualification est inexacte. Les mouvements fascistes se développent et agissent au moyen de la mobilisation de masse. S’ils s’enracinent dans les contextes de crises économiques et politiques, s’ils sont renforcés par les politiques autoritaires et racistes des États, s’ils sont in fine appelés au pouvoir par elle, ils se développent de manière autonome de la bourgeoisie et ne se confondent pas avec cette dernière2.
Aux États-Unis, le danger fasciste repose avant tout sur l’existence d’un mouvement de masse structuré autour de Donald Trump et du mouvement MAGA, comme l’a montré l’assaut du Capitol le 6 janvier 2021. Certains milliardaires jouent un rôle de soutien important, mais ce qui porte Trump, c’est une base militante mobilisable. On retrouve une logique similaire en France. Vincent Bolloré joue un rôle important, mais le danger central réside dans le Rassemblement National, qui cherche à structurer une base de masse. Comme le souligne Robert O. Paxton, « quelle que soit la nature exacte du trumpisme, c’est un phénomène de masse qui vient d’en bas. C’est comme ça, que le fascisme italien et le nazisme ont vu le jour. (…) ; se focaliser uniquement sur ses chefs empêche de comprendre le terreau dans lequel il se développe3 ». On comprend alors pourquoi il est erroné d’analyser le danger fasciste à partir de quelques milliardaires de la Silicon Valley. Considérer l’offensive capitaliste actuelle comme du fascisme, c’est risquer de passer à côté de la menace fasciste réelle – qui, hier comme aujourd’hui, prend la forme d’un mouvement de masse et doit être combattu comme tel.
Combattre efficacement le fascisme.
Dans sa conclusion, Ajari cite Gramsci pour qui « le fascisme, en tant que phénomène général, ne peut être éradiqué que par un nouveau pouvoir d’État entre les mains du prolétariat, seule classe capable de réorganiser la production et donc tous les rapports sociaux ». Gramsci a raison : le seul moyen de se débarrasser du fascisme en tant que « phénomène général », c’est de se débarrasser une bonne fois pour toute du capitalisme. Mais cela ne répond pas à la menace actuelle : les organisations fascistes se renforcent jusqu’à ce que la classe dirigeante, empêtrée dans la crise, décide de miser sur elles.
Contre cette possibilité, à A2C nous appelons à renforcer les luttes contre le racisme, qui fertilise le sol pour les fascistes, et à construire un front large et massif contre le RN et ses satellites de rue. Comme le 9 mai dernier, empêchons-les de se renforcer et de prendre la rue, en construisant la riposte dans chaque quartier, lieu de travail et d’étude.
Oshka (Paris 20e) et Milig Sinou (Paris 19e)