Iran, (anti)impérialisme et révolution

Les Cahiers d’A2C #22 – Mai 2026

Les difficultés pour construire un mouvement anti-impérialiste et antiguerre en France ne tiennent pas aux conditions objectives. À travers le monde des millions de personnes ont manifesté contre le génocide en Palestine malgré les médias ou la répression. Les obstacles tiennent en premier lieu aux positions qui dominent dans les organisations.

La position dominante veut que la condamnation des bombardements sur l’Iran soit conditionnée à celle du régime iranien, dont la traduction concrète est le refus dans nos manifestations de la participation de cortèges avec des drapeaux iraniens.

Le peuple iranien a régulièrement montré sa détermination à remettre en question le régime malgré une répression systématique. Ses luttes apportent énormément d’espoir face à l’approfondissement de la crise du capitalisme et sa manifestation impérialiste. Partir de là est donc très important pour pouvoir discuter des possibilités de faire face à la situation.

Depuis la révolution de 1979 la place que le régime veut donner à l’Iran dans la compétition régionale façonne la société. Des révoltes très fréquentes et très massives éclatent. La dernière en date a été complètement stoppée par les bombardements d’Israël et des États-Unis.

Sous l’emprise de l’impérialisme

Tout au long du XXè siècle l’Iran a été convoité par les grandes puissances pour ses ressources pétrolières et pour sa situation géostratégique au Moyen-Orient.
Avant 1979, la majorité de la population vit à la campagne où les méthodes agricoles sont peu développées. Il y a aussi des zones avec de fortes concentrations ouvrières, liées à l’économie du pétrole. Une bourgeoisie nationale se développe mais l’économie est dépendante du secteur du pétrole sous le contrôle de firmes anglaises puis US.
Dès les années 1970, les salarié’es, les ouvrier’es représentent à peu près un tiers de la population.
Les bazars contrôlent l’essentiel du commerce, de gros et plus encore de détail. Mais se développe également dans les grandes villes une élite iranienne qui arrive à vivre des revenus du pétrole, qui s’occidentalise dans ses modes de vie, en même temps que des bidonvilles énormes se mettent en place autour des grandes villes et notamment de Téhéran.

La révolution par étapes

C’est dans ce contexte qu’émergent de grandes révoltes. Elles produisent des débats dans la gauche iranienne. Ce qui domine sont les théories staliniennes, qui estiment que dans un pays relativement peu développé économiquement il est impossible pour la classe ouvrière de changer la société et de parvenir au socialisme. Il faut préalablement passer par un développement capitaliste de la société, qui ne peut être réalisé qu’en soutenant la bourgeoisie dans ses velléités d’acquérir une indépendance nationale qui permettra de développer économiquement le pays1.
Cette théorie de la révolution par étapes s’était concrétisée une première fois par le soutien de la gauche au gouvernement de front national dirigé par Mossadegh qui prend le pouvoir en 1952. Mossadegh prend la décision de nationaliser le pétrole iranien. Très rapidement la Grande-Bretagne riposte, soutenue par les Etats-Unis – et organise un coup d’état en août 1953, qui réinstalle le régime autocratique du Shah.
Effrayée par le soulèvement populaire créé par la victoire de Mossadegh, la bourgeoisie nationale s’est finalement rangée du côté de l’impérialisme américain et britannique. La répression décapite la gauche. Des mouvements liés aux mosquées et dirigés par le clergé se mettent alors à jouer un rôle central dans la contestation populaire des décennies qui vont suivre.

La révolution de 1979

Des manifestations démarrent en 1977 pour une démocratisation, puis des soulèvements dans les bidonvilles. A la fin de l’année les grèves se développent. En un an se développent des comités de quartier – les Komitehs – et des comités d’usines – les Shoras. Dans de nombreux endroits les ouvriers chassent les patrons et prennent le contrôle de leur entreprise. Mais la gauche ne pousse pas pour que ces comités se coordonnent et s’organisent en pouvoir alternatif. Elle continue de penser que le pouvoir doit être occupé par la bourgeoisie nationale qui cherche l’indépendance.
Par contre, le mouvement des mosquées se développe, avec une personnalité – Khomeini – qui a un réseau très important au niveau national et qui propose une direction politique, celle de prendre le pouvoir. Il a une base relativement importante dans la nouvelle classe moyenne qui s’est construite dans les entreprises.
Quand le Shah prend la fuite ce n’est donc pas la classe ouvrière qui prendra le pouvoir, ni la bourgeoisie qui souhaitait un retour à l’ordre, mais la classe moyenne sous la direction de l’ayatollah Khomeini.

De l’anti-impérialisme des classes moyennes…

Le gouvernement mis en place par Khomeini n’est pas un gouvernement complètement lié à la bourgeoisie. Et il va mettre en place des mesures radicalement différentes de ce qui a existé jusqu’alors. En nationalisant toutes les entreprises qui étaient détenues par le Shah et ses réseaux auparavant, il réintègre dans la sphère publique des pans de l’économie qui apparaissaient comme des sphères d’enrichissement d’une minorité. Ces mesures sont apparues comme anticapitalistes. En France, Sartre, Foucault, Simone de Beauvoir célèbrent Khomeini comme un militant anti impérialiste. Les théories sur « l’islam révolutionnaire » fleurissent, de même que les tentatives de synthétiser islam et marxisme.
Pour stabiliser son pouvoir et assurer sa base sociale, Khomeini va alterner des attaques sur sa gauche et sur sa droite. Il va s’allier avec la bourgeoisie nationale pour détruire les Komiteh et les Shoras. Puis, en novembre 1979, il organise l’occupation de l’ambassade des États-Unis durant plusieurs mois, contre l’avis de la bourgeoisie iranienne. Cet acte est resté dans l’histoire comme un défi à l’impérialisme.

… à la crise du capitalisme d’État

Pour stabiliser un système au point de départ instable, Khomeini va s’appuyer sur deux choix politiques.
Il développe progressivement, via les nationalisations et grâce aux revenus pétroliers une forme de capitalisme d’État. Il crée ainsi une énorme bureaucratie qui sera la base sociale du régime.
Et il va utiliser la guerre et le nationalisme pour délégitimer et détruire physiquement toute opposition comme complice de l’impérialisme. Il va ainsi grandement bénéficier de la guerre meurtrière avec l’Irak à partir de 1980. Surtout quand l’Irak obtiendra le soutien US.
Comme les autres capitalismes d’État (des pays de l’est à l’Egypte) le régime islamique rentre en crise à la fin des années 1980 du fait de la de crise économique au niveau international. C’est aussi la fin de la guerre avec l’Irak et la mort de Khomeini.
Les rivalités éclatent alors au sein de la classe dirigeante iranienne entre la bureaucratie d’État qui veut prolonger son régime sous couvert d’anti-impérialisme et une partie de la bourgeoisie plutôt tournée vers la mondialisation qui veut faire des compromis avec les puissances impérialistes et tente d’emporter l’adhésion de la population par des promesses de réformes démocratiques.
Ces deux factions vont s’affronter régulièrement depuis lors. Quand des soulèvements populaires ont lieu, cela rouvre les rivalités.
Chaque fois que la frange libérale arrive au pouvoir et qu’elle essaye de négocier avec l’impérialisme son intégration au marché mondial, la frange conservatrice utilise son discours anti-impérialiste pour renforcer sa légitimité.
C’est le cas avec Khatami qui collabore avec les USA dans l’invasion de l’Afghanistan. C’est la cas avec Rohani en 2013 qui parvient à un accord sur le nucléaire avec les USA en 2015.

Impérialisme régional

Cette situation fait que le débat sur la nature anti-impérialiste du régime continue encore à l’heure actuelle. L’Iran se présente comme le chef de file de « l’axe de la résistance » contre le sionisme et l’impérialisme occidental. Il a apporté son soutien au Hezbollah au Liban, aux Houthis au Yémen, aux Forces de mobilisation populaire en Irak et à d’autres groupes de moindre envergure.
Cela découle de l’émergence de l’Iran en tant que puissance régionale, en lice pour la domination de la région. L’Axe s’inscrivait dans la stratégie iranienne « d’anneau d’étranglement » contre Israël, qui consistait à soutenir ses alliés sans s’exposer à un affrontement ouvert.
Pour pouvoir se maintenir, l’Iran s’est inséré dans un système international capitaliste. Il a donc dû accepter les lois de la compétition et de l’accumulation et y trouver sa place.

Le déclin des USA et leur difficulté à maintenir leur hégémonie dans la région après l’invasion de l’Irak en 2003 ont conduit d’autres grandes puissances à investir cette zone, notamment la Russie et la Chine. L’Iran a noué des alliances avec ces autres puissances. La Chine achète 90% du pétrole iranien et est devenue le premier partenaire commercial de l’Iran. Lors de la révolution en Syrie en 2015 l’Iran a fait le choix de soutenir le régime de Bachar al-Assad aux côtés des forces russes.
Quand Israël décide d’aller bombarder l’Iran, c’est clairement avec l’idée de déstabiliser ce qui apparaît comme une puissance concurrente à l’échelle régionale. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de la région. Cela a été le cas en 1967 quand Israël a attaqué l’Égypte et la Syrie. Cela a été le cas en 1980 lorsqu’Israël envahit le Liban.

Une seule solution, l’anti-impérialisme de notre classe

En Iran, en 2021 une grève de salariés du pétrole a eu un impact très fort, symboliquement – du fait de son rôle moteur dans la révolution de 1979 – et politiquement – les revenus du pétrole permettent à l’État iranien de fonctionner. De 10 à 15 000 salariés du pétrole ont fait grève. Ils ont produit une plateforme dans laquelle ils disaient clairement qu’ils refusaient toute intervention étrangère qui se présenterait en soi-disant soutien à leur lutte, et qu’ils souhaitaient apporter leur solidarité internationale avec les luttes de libération de la Palestine, du Yémen et du Liban2. Cela s’était déjà produit en 1979, où la révolution en Iran s’était combinée à des révoltes en Égypte.
Le meilleur soutien qu’on puisse apporter, c’est donc de reprendre le fil des analyses en termes de développement inégal et combiné, et donner de la force aux théories internationalistes qui considèrent que la seule solution face à l’impérialisme et aux régimes réactionnaires, c’est la lutte des peuples eux-mêmes pour leur émancipation.

Vanina Giudicelli (Paris 20)

  1. Les débats qui ont dominé la gauche iranienne ne sont pas limités à ce pays. La révolution russe qui avait eu lieu au début du 20e siècle concernait un pays dont les caractéristiques économiques étaient relativement similaires. Trotsky analyse la situation économique de façon opposée à celle que les staliniens vont adopter plus tard. Pour un exposé de sa théorie, on pourra lire par exemple l’article de Cédric Piktoroff, « Jusqu’au bout ! La théorie de la révolution permanente » sur le site http ://quefaire.lautre.net ↩︎
  2. Peyman Jafari est un chercheur iranien spécialiste des mouvements en Iran. De nombreux articles sont disponibles, dont certains traduits en français.
    Quand les lignes rouges deviennent chauvines
    À de nombreuses reprises, la présence de cortèges avec des drapeaux iraniens ont fait polémique dans les manifestations en France.
    Exclure ces cortèges accusés d’être en soutien du pouvoir iranien serait un acte politique de solidarité avec un peuple qui subit la répression sanglante du régime. Cette position, au cœur d’une puissance impérialiste, nous oblige donc à rappeler que :
    Le premier acte politique en solidarité avec le peuple qui se soulève régulièrement en Iran contre le régime devrait être de lutter pour faire arrêter les bombes qui tuent ce peuple et l’empêchent de lutter contre le régime.
    La base d’un mouvement antiguerre ne peut être de tirer un trait d’égalité entre impérialisme et pays agressé (comme le font des textes syndicaux qui parlent de « belligérants »). La responsabilité historique de l’impérialisme dans les catastrophes internationales sont sans commune mesure avec celles des pays dominés par l’impérialisme. L’impérialisme a façonné l’histoire de l’Iran depuis plus d’un siècle. Les bombardements ont mis un coup d’arrêt aux luttes du peuple iranien pour sa liberté. Aucun peuple ne se libère sous les bombes. Les catastrophes des interventions militaires en Afghanistan, en Irak, le génocide en Palestine, etc. devraient pourtant servir de leçon.
    Nous n’attendons pas d’une manifestation que tous les cortèges soient en accord sur toutes les questions, mais se retrouvent dans ce qui devrait constituer les bases d’un mouvement antiguerre : l’arrêt de l’agression impérialiste et sioniste en Iran.
    Nous devrions alors aussi exclure de nos manifestations les organisations françaises qui ont soutenu des interventions impérialistes, se réfèrent au droit international, sont dans des internationales avec des partis qui constituent des dictatures, ou reconnaissent l’entité sioniste. Ne pas le faire revient à adopter une position chauvine puisque cela revient de fait à considérer ces positions comme moins problématiques.
    Un réel combat internationaliste devrait plutôt chercher à promouvoir les idées et les actes qui considèrent l’ennemi principal dans notre propre pays comme condition de l’émancipation générale. Notre responsabilité est donc de construire un mouvement de masse qui cherche à briser l’impérialisme français et occidental. ↩︎