Les Cahiers d’A2C #20 – janvier 2026
« Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille : on parle de vous. »
Citant une punch-line de son professeur de philosophie antillais dans « Peau noire, masques blancs » (1952), Frantz Fanon nous met en garde sur l’unicité du racisme dont l’antisémitisme était à cette époque la pointe avancée. Dit d’une autre façon, il ajoute : « Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe ».
Quelque 70 ans plus tard, cette phrase garde tout son sens en parlant des musulman·es. Si l’antisémitisme n’a pas disparu, c’est l’islamophobie qui est aujourd’hui le racisme assumé par le camp réactionnaire dans la bataille politique : rapport sur « l’entrisme des Frères Musulmans » présenté en conseil de défense, expulsions d’imams, multiples lois visant les musulman·es…
Ainsi, une partie de notre classe fait face à un arsenal de théories racistes, de plus en plus épaulées par les appareils d’État et la bourgeoisie. Cette sinistre idéologie de l’ennemi de l’intérieur, secondée par le matraquage de la laïcité à tout va, est la colonne vertébrale de l’islamophobie.
Mais cette idéologie a une fonction. De la même façon que le racisme anti-noir a servi de légitimation de la mise en esclavage des africain·es et de la domination coloniale, l’islamophobie sert un agenda politique raciste pour renforcer le camp réactionnaire et alimenter la funèbre logique de l’impérialisme occidental.
Derrière l’islamophobie, se cache l’impérialisme
Quel lien entre un racisme qui explose, la course effrénée au développement de nouvelles technologies comme l’IA, l’austérité imposée aux peuples du monde entier et l’explosion des budgets d’armement et de ses guerres coloniales associées ? Le capitalisme. Et pour comprendre pourquoi le capitalisme alimente racisme et guerres impériales, il faut comprendre la logique même d’un système économique basé sur l’accumulation de capital.
Pour accumuler du capital, une entreprise a besoin d’être compétitive. Sauf que sur le marché, la concurrence est rude. Par exemple, au cours des années 2010 et la généralisation d’achats sur internet, les entreprises de vente en ligne voyaient leur marge nettement augmenter. Après le COVID, entre la concurrence accrue et les monopoles des géants comme Amazon, les prix ont drastiquement baissé (donc les profits avec). C’est la trajectoire même du capital, appelée aussi « la baisse tendancielle du taux de profit ». Les profits baissent, mais il faut continuer d’en faire coûte que coûte pour la survie de l’entreprise. Pour cela, plusieurs solutions : baisser les salaires et supprimer des emplois (austérité) ; développer des nouvelles technologies (augmenter la productivité) ; étendre son marché vers d’autres pays ou d’autres secteurs et créer un monopole (guerres impérialistes).
C’est vrai dans tous les domaines. Alors quand on parle ressources et matériaux (pétrole, uranium, terres rares…), on voit vite comment les enjeux territoriaux peuvent être énormes. Ainsi, la guerre économique entre les entreprises peut rapidement se muer en guerre tout court pour l’accès aux ressources.
Cela explique en partie la situation au Yémen : depuis 2015, la coalition de pays arabes dirigée par l’Arabie saoudite (et soutenue par les pays occidentaux) maintient le pays sous blocus naval et aérien, causant plus de 377 000 morts (par famine et bombardements indiscriminés). Objectifs : affaiblir le mouvement Ansarullah (Houthis, alliés de l’Iran) pour sécuriser les routes commerciales comme le détroit de Bab el-Mandeb (12 % du pétrole mondial) et protéger les intérêts des multinationales pétrolières occidentales comme BP et Chevron.
Mais les guerres impérialistes ont un coût, et pour faire accepter ce coût à son peuple, un État doit trouver des justifications. C’est là qu’intervient la construction d’un ennemi commun contre lequel l’État, tel un pompier-pyromane, nous garantira protection en échange de concessions politiques (restrictions des libertés) et économiques (l’austérité).
Depuis la révolution iranienne de 1979, dans laquelle les États-Unis (alliés du pouvoir déchu) craignaient pour leurs intérêts, cet ennemi commun, ce sont les musulman·es ou supposé·es comme tels, et les pays dits musulmans. Ensuite, l’attaque du 11 septembre a largement été exploitée pour accélérer cette doctrine.
Ennemi de l’extérieur pour justifier le colonialisme et les guerres impérialistes. Ennemi de l’intérieur pour empêcher l’unification de notre classe et favoriser l’exploitation.
Défendre l’unité, c’est défendre les musulman·es
Si l’islamophobie est aujourd’hui la pointe avancée de l’impérialisme occidental, elle s’attaque en 1ᵉʳ lieu aux musulman·es, ou supposé·es, en instrumentalisant la lutte contre le terrorisme : invasion de l’Afghanistan par les USA en 2001, attaques « préventives » contre l’Iran par Israël l’année dernière, ostracisation des musulman·es de France… La liste est longue, et chacun de ses tirets devrait nous révolter en soi.
En plus de ces innombrables violences, l’exclusion sociale des musulman·es nous divise et sert l’exploitation de l’ensemble de la classe ouvrière. Car face à une classe faible et divisée, dans laquelle on a laissé le racisme s’immiscer, le patronat peut aisément imposer des conditions de travail qui nous sont de plus en plus défavorables. C’est ce qu’explique le sociologue marxiste Al Szymanski. Il nous dit à propos des États-Unis des années 70 : « Plus la discrimination raciale est intense, plus bas sont les salaires des Blancs du fait de la variable intermédiaire de la solidarité de la classe ouvrière – en d’autres termes, le racisme désavantage économiquement les travailleurs blancs parce qu’il affaiblit l’organisation syndicale en détruisant la solidarité entre travailleurs noirs et blancs »1.
Quand les musulman·es se font attaquer, c’est tout le camp social qui perd de la force.
De la même façon, l’accélération des dissolutions d’associations de ces dernières années a d’abord visé des organisations cultuelles musulmanes (comme celle de la mosquée de Lagny-sur-Marne), puis celles de lutte contre l’islamophobie (le CCIF2, aujourd’hui réformé en CCIE3). Devant la non-réaction du camp social, pourquoi le gouvernement n’étendrait-il pas ces attaques à des collectifs antifascistes ou écologistes ? C’est exactement le déroulé de ces 10 dernières années, où la réaction de notre camp a réellement commencé qu’avec la tentative de dissolution des Soulèvements de la Terre, puis celle de la Jeune Garde ou d’Urgence Palestine.
La laïcité comme arme de guerre
Parmi les nombreux outils pour attaquer les musulman·es, la laïcité revient souvent sur la table. Elle est brandie messianiquement à chaque fois qu’il s’agit de taper sur les musulman·es. Sur les plateaux télé évidemment, mais aussi pour faire passer la batterie de lois islamophobes persécutant et excluant de l’espace public et de l’école nos camarades musulman·es (par exemple avec la loi de 2004 sur les signes religieux qui a servi de pied dans la porte des nombreuses lois islamophobes qui ont suivi).
À en croire les dires de l’État et de ses relais médiatiques, le musulman menacerait par définition les valeurs de la République, notamment parce qu’il serait en contradiction avec la laïcité définie par la loi de 1905.
Il serait communautariste (voire séparatiste) lorsqu’il prend soin de sa communauté. Autrement, il est taxé d’entriste quand il correspond aux attentes républicaines, du style quand le lycée Averroès obtient des résultats exceptionnels au bac.
Pile tu perds, face tu perds.
À gauche, c’est un peu plus subtil. Pour la loi de 2004 et pendant plus de 10 ans, c’était surtout complaisance et grand silence. Aujourd’hui, dans les balbutiements de soutien, il a souvent été pointé la non-exemplarité politique (impossible à avoir) des musulman·es visé·es par les violences d’État en scrutant chacune de leurs déclarations et de leurs liens passés.
Islamophobie : les blocages à gauche
Pour que la gauche s’engage pleinement, déjà il lui faut dépasser son islamophobie encore présente jusque dans les cercles militants. Par exemple à Rennes, dans le mouvement pour la Palestine, une proposition en interne de l’AG Palestine fut de faire une doha (prière) pour les morts à Gaza, mais celle-ci a été empêchée. De même pour les slogans en arabe, ça a été difficile de les faire accepter.
C’est parfois une doctrine moraliste anti-religieuse qui empêche la solidarité. À l’image de cette citation de Bakounine, dans son livre Dieu et l’État, qui fut pourtant pendant longtemps sur ma table de chevet : « Si Dieu est, l’homme est esclave ; or l’homme peut, doit être libre, donc Dieu n’existe pas ». Une vision binaire de la croyance, opposée à toute religion qui serait naturellement obscurantiste. Cela nous empêche d’avoir une lecture matérialiste des structures oppressantes réellement à l’œuvre, en vue de les combattre.
Enfin, c’est aussi une volonté de détruire le potentiel outil de résistance qu’est l’islam.
À droite, pour briser la résistance à l’hégémonie capitaliste et impérialiste.
À gauche, car la seule identité légitime pour faire la révolution serait celle du prolétaire, toute autre identité est vue comme divisant la classe ouvrière. Si notre classe est effectivement traversée par des contradictions, c’est une erreur de ne pas les prendre en charge et de laisser une partie de notre classe (ici les musulman·es) seule face aux violences racistes. Car l’unicité se construit en opposition aux stratégies de division de la classe dirigeante.
Lutter aux côtés des musulman·es
Face à ceux et celles qui nous accusent de complicité avec les musulman·es, il faut plaider coupable4. Coupable de défendre la liberté de culte. Coupable de défendre la Palestine, de la mer au Jourdain. Coupable de défendre la liberté, l’égalité et la fraternité réelle pour toutes et tous. Chaque musulman·e attaqué·e pour ce qu’il est, se doit d’être défendu·e, qu’importe les différents politiques existant. Que ce soit l’imam Hassan Iquioussen victime de la loi séparatisme et menacé d’expulsion, ou Omar Alsoumi arrêté pour « apologie de terrorisme » pour avoir soutenu la résistance palestinienne, ou une mosquée attaquée, nous devons réagir depuis nos collectifs. Chaque solidarité effective contre les violences islamophobes participe à l’unification de notre classe, et donc nous renforce collectivement.
Malgré tout, dans les moments critiques, nous pouvons entrapercevoir nos possibles alliances. Lors de l’horrible meurtre filmé d’Aboubakar Cissé en pleine prière, une partie de la gauche radicale a rapidement réagi pour participer aux mobilisations.
De la même façon, les 2 dernières années de lutte contre le génocide à Gaza et la colonisation en Cisjordanie sont parties d’un mouvement par en bas et ont montré qu’avec un objectif clair (arrêter le génocide), il est possible de dépasser nos contradictions et de lutter au coude à coude, musulmans ou non. Pour autant, les quelques ponts qui se sont créés se sont faits au prix du sacrifice de centaines de milliers de palestinien·nes, et globalement la réaction de notre camp reste très loin d’être satisfaisante.
Maintenant, il faut arrêter d’essentialiser les organisations musulmanes ou de les voir comme un bloc homogène, pour les considérer pour ce qu’elles sont : des forces politiques avec lesquelles il est possible de s’allier pour les prochains combats à mener, en particulier pour créer un front commun conséquent contre le racisme et le fascisme.
Camille (A2C Rennes)
- A. Szymanski, « Racial Discrimination and White Gain », American Sociological Review, 41 (1976), pp. 409-412. ↩︎
- CCIF : Collectif Contre l’Islamophobie en France ↩︎
- CCIE : Collectif Contre l’Islamophobie en Europe ↩︎
- Inspiré de l’article « Contre l’islamophobie : le 11 mai et après, aimez-nous vivants », Nadia Meziane, lignes-de-cretes.org ↩︎