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Base et superstructure

Chris Harman - Eté 1986

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Les Cahiers d’A2C #01 – Janvier 2022

Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles.

L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées.

Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuel en général.

Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience.

À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors.

De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale.

Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure.

Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse – des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout. … on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production…

À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation sociale économique.

Karl Marx, Préface de la Critique de l’économie politique1https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm .

Il règne une confusion au cœur même du marxisme. Marx et Engels nous ont fourni une méthode d’analyse de la société qui s’est révélée extrêmement féconde pour chaque génération depuis que la méthode a été exposée dans L’idéologie allemande en 1846. Toutes les annonces concernant la « mort du marxisme » par des idéologues bourgeois se sont révélées fausses en une décennie par une variété de nouvelles études marxistes sur la société, l’économie et l’histoire. Pourtant, quand il s’agit d’énoncer exactement ce qu’est la méthode marxiste, il y a eu d’énormes confusions, où les marxistes semblent exprimer des choses contradictoires.

La confusion est centrée autour du couplet “base” et “superstructure”. Marx écrivait dans sa préface de la Critique de l’économie politique de 1857 que « la structure économique de la société » forme la « base concrète » sur laquelle « s’élève une superstructure juridique et politique ».

Depuis lors, les marxistes se disputent sur cette déclaration. Qu’est-ce que la base ? L’économie ? Les forces productives ? La technologie ? Les rapports de production ? Qu’est-ce qui est inclus dans la superstructure ? Évidemment l’État. Mais qu’en est-il de l’idéologie (et de la théorie révolutionnaire ?) De la famille ? De l’État quand il détient l’industrie ?

Finalement, quelle est la relation entre la “base” et la “superstructure” ? Est-ce que la base détermine la superstructure ? Dans ce cas, quelle serait la nature de cette détermination ? Et est-ce que la superstructure dispose d’un degré “d’autonomie” – et, dans ce cas, comment réconcilier cette autonomie relative avec le rapport de détermination (même s’il ne s’agit que de détermination en dernière instance)?

Le matérialisme mécaniste et ses conséquences

Les réponses données à ces questions mènent à des idées très différentes sur la façon dont la société se développe.

A une extrême, il y a l’idée selon laquelle la base est constituée des forces productives, qui avancent inévitablement, et que cela mène à son tour à des changements dans la société.

Selon ce point de vue, les luttes politiques et idéologiques ne sont pas considérées comme jouant un rôle concret. Les humains sont les produits de leurs circonstances, et l’histoire poursuit son cours indépendamment de leur volonté. L’aboutissement des guerres, révolutions, débats philosophiques, etc. est toujours déterminé à l’avance. Du point de vue de l’histoire, cela n’aurait rien changé si Robespierre était passé sous un chariot en 1788 ou si le train plombé2Train avec lequel Lénine traversa l’Allemagne du sud au nord pour rejoindre la Russie après le début de la révolution. s’était écrasé en avril 1917.

Cette conception du marxisme est basée sur une certaine lecture de Marx lui-même, en particulier sur un passage polémique dans Misère de la philosophie :

En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel3https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/06/km18470615g.htm .

Ce fut dans les années après la mort de Marx qu’une telle conception mécaniste, déterministe de l’histoire en fut à être considérée comme l’orthodoxie “marxiste”. C’est à cette période que le marxisme parvint à hégémoniser le mouvement ouvrier allemand et, ce faisant, la IIe internationale. Mais c’était le marxisme tel qu’il était vu et compris par Karl Kautsky, le “pape du marxisme”.

Pour Kautsky, le développement historique est un processus qui produit inévitablement et successivement chaque mode de production – l’antiquité, le féodalisme, le capitalisme – et qui devrait finalement nous amener au socialisme. Il y a une « inévitable… adaptation des formes d’appropriation aux formes de production »4https://www.marxists.org/archive/kautsky/1903/economic/ch20.htm. Les mouvements révolutionnaires ne peuvent pas altérer ce modèle de développement. Ainsi, les Hussites du 15ème siècle et les Anabaptistes révolutionnaires du 16ème siècle se sont battu courageusement et ont présenté une vision d’une société nouvelle, mais, selon Kautsky, ils ne pouvaient modifier le développement inévitable de l’histoire :

« La direction du développement social ne dépend pas de l’utilisation de méthodes pacifiques ou de luttes violentes. Elle est déterminée par les progrès et les besoins des moyens de production. Si le résultat d’une lutte révolutionnaire violente ne correspond pas aux intentions des combattants révolutionnaires, cela signifie uniquement que ces intentions sont en opposition au développement des besoins de la production.

La lutte révolutionnaire violente ne peut jamais déterminer la direction du changement social, elle peut seulement, dans certaines circonstances, accélérer son rythme »5https://www.marxists.org/deutsch/archiv/kautsky/1895/vorl/index.html .

La tâche des socialistes révolutionnaires sous le capitalisme moderne n’était pas de raccourcir le développement historique, mais simplement de refléter son développement en construisant soigneusement des organisations socialistes jusqu’au jour où le capitalisme serait prêt à se transformer en socialisme. En corollaire, les contre-révolutionnaires ne pouvaient pas non plus stopper la marche en avant des forces productives et, donc, du développement historique. Kautsky insistait sur le fait que la régression d’une forme plus avancée de forces productives à une forme plus arriérée n’était jamais arrivée6https://www.marxists.org/archive/kautsky/1906/ethics/index.htm. « Le développement économique », selon son ouvrage le plus influent, son introduction au Programme d’Erfurt du Parti social-démocrate allemand, « mènera inévitablement… à la conquête du gouvernement dans l’intérêt de la classe ouvrière. »7Comme la plupart des matérialistes mécaniques, Kautsky ne pouvait suivre rigidement sa propre méthode. A certains moments, il suggère que l’activité humaine a un rôle important à jouer, comme lorsqu’il suggère dans son introduction au programme d’Erfurt qu’à moins que « la société se débarrasse du fardeau » du « système de propriété privée des moyens de production » de la façon dont la « loi évolutive » décrète, le système « jettera la société dans les abysses ».  https://rowlandpasaribu.files.wordpress.com/2013/09/karl-kautsky-the-class-struggle.pdf

Le pionnier du marxisme russe, Plekhanov, développait des formulations très proches de celles de Kautsky. Il soutenait que le développement de la production entraînait automatiquement des changements dans la superstructure. L’activité humaine ne pouvait pas bloquer le développement des forces productives. « Le développement social » est un « processus exprimant des lois »8https://www.marxists.org/archive/plekhanov/1898/xx/individual.html, « La cause finale des rapports sociaux repose dans l’état des forces productives. » « Les forces productives… déterminent … les rapports sociaux, donc les rapports économiques. »9Ibid.

Il présente une “formule” qui expose une hiérarchie de causalités au sein du processus historique. « L’état des forces productives » détermine les rapports économiques de la société. ‘Un système politico-social’ se développe sur cette ‘base économique’. « La mentalité des hommes vivant en société est déterminée en partie directement par les conditions économiques et en partie par la totalité du système politico-social qui s’est érigé sur ces fondations. » Finalement, les « différentes idéologies… reflètent les propriétés de cette mentalité . »10Traduction de la version anglaise trouvée ici : https://www.marxists.org/archive/plekhanov/1907/fundamental-problems.htm

Il affirme que « l’histoire est faite par les hommes », mais il insiste ensuite que « l’axe du développement intellectuel moyen de l’humanité est parallèle à celui de son développement économique ». Ainsi, en dernier recours, ce qui compte vraiment, c’est le développement économique 11Ibid..

Le résultat d’événements historiques majeurs comme la révolution française ne dépendait pas du tout du rôle joué par des individus tels que Robespierre ou Mirabeau :

Quelles que soient les qualités d’un individu donné, elles ne peuvent éliminer les rapports économiques si ces derniers sont conformes à l’état actuel des forces productives.

Des personnes talentueuses peuvent seulement changer des caractéristiques ou événements individuels, pas leur tendance générale.12https://www.marxists.org/archive/plekhanov/1898/xx/individual.html

De même que l’interprétation kautskyste du marxisme dominait les partis de la Seconde Internationale, celle de Plékhanov fut considérée comme l’orthodoxie par les partis Staliniens à partir de la fin des années 20. Entre les mains de Staline et de ses ‘théoriciens’, elle devint une loi historique inflexible : le développement des forces productives amena des changements correspondants dans la société. C’est pourquoi la croissance de l’industrie en Russie mènera inévitablement de « l’Etat ouvrier » au socialisme et du socialisme au communisme, quelles que soient les épreuves et la misère impliquées. Inversement, le déclin des forces productives du capitalisme occidental était la preuve la plus claire qu’il avait dépassé sa durée de vie.

La réaction contre le déterminisme

Le marxisme stalinien n’a pas survécu longtemps après la mort de Staline. La “nouvelle gauche” de la fin des années 50 et la gauche maoïste du milieu des années 60 ont toutes les deux mené une offensive contre le récit déterministe et mécaniste de l’histoire.

Ces courants insistaient, à raison, que dans les travaux historiques de Marx – Les Luttes de classe en France, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte et La guerre civile en France – il n’y avait pas la moindre trace d’une approche passive et fataliste du changement historique. Ils mirent également l’accent sur certaines remarques faites par Engels dans une série de lettres qu’il écrivit à la fin de sa vie, dans les années 1890, dans lesquelles il critique l’utilisation grossière du matérialisme historique. Dans une lettre à Starkenburg13Il s’agit en fait d’une lettre à Borgius. Cette lettre a été publiée pour la première fois sans mention du destinataire dans le journal Der sozialistische Akademiker N° 20, 1895, par son collaborateur H. Starkenburg. De ce fait Starkenburg a été identifié à tort comme le destinataire dans les éditions précédentes – Note des éditions du progrès, 1968 :

« Le développement politique, juridique, philosophique, religieux, littéraire, artistique, etc., repose sur le développement économique. Ils réagissent tous les uns sur les autres et sur la base économique. Il n’est pas vrai que la situation économique est la seule cause active et que tout le reste n’est qu’un effet passif.

Mais il y a une action réciproque sur la base de la nécessité économique qui finit toujours par l’emporter en dernière instance. »14https://www.marxists.org/francais/engels/works/1894/01/18940125.htm

Et à Bloch :

 « D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans  l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde.

La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure – les formes politiques de la lutte de classes et ses résultats, – les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., – les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme.

Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards. »15https://www.marxists.org/francais/engels/works/1890/09/18900921.htm

Par la suite, la nouvelle gauche post-1956 a affirmé que les termes même de ‘base’ et de ‘superstructure’ étaient simplement une métaphore qu’il ne fallait pas prendre trop sérieusement. L’influence réciproque de la superstructure sur la base signifiait que la ‘détermination’ ne devait pas être prise comme une relation strictement causale.

La gauche maoïste ne commença pas avec une rupture aussi explicite avec le passé. Le doyen de cette école, Louis Althusser, était tout à fait disposé dans ses écrits du début des années 60 à citer Staline favorablement.

Mais les Althussériens créèrent une nouvelle structure théorique qui rendait caduque la majorité du contenu des vieilles notions de ‘base’, ‘superstructure’ et ‘détermination’. Pour eux, la société consistait en un certain nombre de structures différentes – politique, économique, idéologique, linguistique – dont chacune se développait à son propre rythme et avait des répercussions sur les autres. A tout moment de l’histoire, n’importe laquelle de ces structures pouvait dominer les autres. C’était simplement en dernière instance que l’économie était “déterminante”.

La nouvelle gauche et l’école maoïste-Althussérienne étaient à l’origine très hostiles l’une à l’autre16Voir, par exemple, la polémique vigoureuse de E.P. Thompson contre les Althussériens dans Misère de la théorie. Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, Paris, 2015..  Pourtant, les deux redéfinissaient le matérialisme historique dans un sens qui faisait grand cas du volontarisme.

Pour la nouvelle gauche des années 1950, cela signifiait qu’il fallait se séparer de toute définition étroite de la classe ou des analyses selon lesquelles l’être social pouvait affecter la conscience sociale. Dans les écrits de la figure la plus proéminente de la nouvelle gauche britannique, E.P. Thompson, – depuis son essai de 1960 ‘Révolution17Dans New Left Review, N.3, mai 1960’ jusqu’à ses écrits des années 1980 contre les missiles de croisière – il y a le message constant selon lequel l’énergie et la bonne volonté ainsi que le refus des catégories étroites pouvaient être suffisants pour ouvrir la route du succès. Dans ses écrits plus théoriques, il rejette la vue selon laquelle les facteurs ‘économiques’ jouent un quelconque rôle dans l’histoire, ou encore qu’ils puissent être séparés d’autres facteurs tels que l’idéologie ou le judiciaire18Misère de la théorie. Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, Paris, 2015.

Le ton d’Althusser est différent : dans ses écrits antérieurs, la clé du changement réside toujours dans un parti de forme essentiellement stalinienne. Mais il présente le même élément de volontarisme que chez Thompson : si seulement le parti comprenait l’articulation des différentes structures, il pourrait forcer la marche de l’histoire, indépendamment des facteurs ‘économiques’.

La plupart de ses disciples ont abandonné toute notion de ‘détermination’, même « en dernière instance », et tiennent des positions qui ne permettent pas de comprendre comment la société change. Ainsi, par exemple, le post-althussérien anglais Gareth Stedman Jones, nous explique maintenant que le seul moyen de comprendre une idéologie réside dans ses propres termes et que nous ne devons pas essayer d’interpréter ses développements en fonction des circonstances matérielles des individus qui y adhèrent19Voir, par exemple, son essai Rethinking Chartism, dans Language of Class, Cambridge, 1983.. Nous retombons en plein dans le vieil adage empiriste « Tout est ce qu’il est et rien d’autre ». Telle est la souris dont les structures éléphantesques de l’Althussérianisme ont accouché.

La convergence de la vieille nouvelle gauche et des Althussériens a créé chez les marxistes une sorte de “sens commun” selon lequel toute discussion sur la base et la superstructure est dépassée. L’influence de ce ‘sens commun’ est tellement vaste qu’il affecte des personnes qui, par ailleurs, rejettent en bloc les conclusions politiques d’Althusser et de Thompson20Voir par exemple, la remarque de Norah Carlin pour qui « la distinction entre base et superstructure est trompeuse plus souvent qu’elle n’est utile », dans Is family part of the superstructure ? Dans International Socialism vol. 26 ; ainsi que la suggestion d’Alex Callinicos selon laquelle la méthode marxiste implique de « commencer avec les rapports de production et de les traiter eux, et non les forces productives, comme indépendants », dans Marxism and Philosophy, Londres 1983..

La seule résistance concertée à cette tendance est venue des admirateurs du philosophe analytique orthodoxe G. A. Cohen21G.A. Cohen, Karl Marx’s Theory of History: a Defence, Oxford 1978.. Mais sa défense des concepts de Marx implique un retour aux interprétations mécanistes de Kautsky et Plekhanov.

L’alternative matérialiste révolutionnaire

Historiquement, cependant, il y a toujours eu une alternative révolutionnaire au matérialisme mécaniste et au volontarisme. Elle existait partiellement même à l’apogée du Kautskysme dans certains écrits d’Engels et dans les travaux du marxiste italien, Labriola22Voir A. Labriola, Essai sur la conception matérialiste de l’histoire et Socialisme et philosophie..

Mais le besoin d’une alternative théorique ne se fit pas plus pressant jusqu’à ce que les années de la Première Guerre mondiale et la révolution russe prouvent la faillite du Kautskysme. C’est à ce moment que Lénine relut Hegel et en conclut que «L’idéalisme intelligent (dialectique) est plus proche du matérialisme intelligent que le matérialisme bête (métaphysique) »23V.I. Lénine, Œuvres complètes.

Dans les années qui suivirent, des penseurs tels que George Lukàcs, Karl Korsch et Antonio Gramsci essayèrent tous les trois de fournir des versions du matérialisme historique qui ne voyaient pas l’activité humaine comme un reflet passif d’autres facteurs. Et dans sa phénoménale Histoire de la Révolution Russe, Léon Trotsky a rendu compte d’un événement historique mondial qui mettait l’accent à la fois sur les facteurs objectifs et subjectifs – et, à ce titre, il fut critiqué d’un point de vue Plekhanovite24Voir la critique de la position de Trotsky par Isaac Deutscher, Le prophète hors-la-loi.

Une version non-mécaniste, non-volontariste du matérialisme historique est absolument essentielle aujourd’hui. Elle peut être trouvée facilement dans l’œuvre de Marx lui-même, si on complète ses propos dans la préface de la Contribution à une critique de l’économie politique avec ce qu’il explique de manière régulière dans L’idéologie Allemande, Misère de la philosophie, Le Manifeste du Parti Communiste et autres.

Production et société

Marx présente sa première explication du matérialisme historique dans L’idéologie allemande en 1846. Il part du présupposé matérialiste que l’espèce humaine fait biologiquement partie de la nature :

« Les prémisses dont nous partons ne sont pas des bases arbitraires, des dogmes; ce sont des bases réelles dont on ne peut faire abstraction qu’en imagination. Ce sont les individus réels, leur action et leurs conditions d’existence matérielles, celles qu’ils ont trouvées toutes prêtes, comme aussi celles qui sont nées de leur propre action…

Le premier état de fait à constater est donc la complexion corporelle de ces individus et les rapports qu’elle leur crée avec le reste de la nature… Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l’action des hommes au cours de l’histoire…

Force nous est de débuter par la constatation de la présupposition première de toute existence humaine, partant de toute histoire, à savoir que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir « faire l’histoire ». Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s’habiller et quelques autres choses encore.

Le premier fait historique est donc la production des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même, et c’est même là un fait historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit, aujourd’hui encore comme il y a des milliers d’années, remplir jour par jour, heure  par heure, simplement pour maintenir les hommes en vie.25Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, pp. 24-25, 38-39, éditions sociales, 1969. »

Donc il y a une activité centrale, à tout moment de l’histoire, qui est une précondition pour tout le reste. Cette activité est le travail sur le monde matériel afin de se nourrir, s’abriter et s’habiller.

Le caractère de cette activité dépend de la situation matérielle concrète dans laquelle les êtres humains se trouvent.

Cette situation détermine le contenu des formes les plus basiques de l’action humaine. Et ainsi elle détermine à quoi ressemblent les individus eux-mêmes.

« Il ne faut pas considérer ce mode de production [au] seul point de vue [de] la reproduction de l’existence physique des individus. Il représente au contraire déjà un mode déterminé de l’activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé.

La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent qu’avec la façon dont ils le produisent.

Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production.26Ibid., p.25.»

Ces passages ne peuvent pas être compris sans comprendre l’élément central de l’activité humaine pour Marx – le mieux exprimé dans ses Thèses sur Feuerbach (écrites en même temps que L’idéologie allemande) : L’humanité fait partie de la nature. Elle apparaît comme un produit de l’évolution biologique, et personne ne peut oublier sa dépendance matérielle au monde physique qui l’entoure. Toutes nos institutions, idées, rêves et idéaux peuvent seulement être compris en tant qu’ils émergent de cette réalité matérielle – même si la route par laquelle ils émergent est souvent longue et sinueuse. Comme le dit Labriola, « Les idées ne tombent pas du ciel et rien ne vient à nous en rêve.27Labriola, op. cit. »

Mais cela ne signifie pas que les humains ne sont pas qualitativement différents du reste de la nature. Comme toutes les autres espèces, l’humanité a ses propres caractéristiques déterminantes. Pour Marx, la caractéristique déterminante centrale est que les êtres humains doivent réagir sur les circonstances matérielles dans lesquelles ils se trouvent afin de survivre :

« On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence, pas en avant qui est la conséquence même de leur organisation corporelle. En produisant leurs moyens d’existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même.28Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, p.25, éditions sociales, 1969 »

Les humains ne peuvent agir indépendamment de leurs circonstances. Mais cela ne veut pas dire qu’ils peuvent y être réduits. Ils sont continuellement en train de “nier” le monde matériel objectif autour d’eux, à y réagir d’une telle façon qu’ils transforment le monde et eux-mêmes en même temps.

A chaque moment de l’histoire, les êtres humains doivent trouver un moyen de répondre aux besoins de leur survie matérielle. La manière dont ils le font n’est pas indépendante du monde physique objectif ; plutôt, elle est un produit de ce monde. Pour autant, elle n’est jamais simplement une conséquence mécanique de la constitution physique de la nature. Ce ne sont pas des causalités mécaniques, mais l’activité humaine qui sert de médiation entre le monde dans lequel les humains se trouvent et la vie qu’ils mènent.

Production sociale

La production n’est jamais une production individuelle. C’est seulement l’effort collectif de différents êtres humains qui leur permet de survivre dans le monde qui les entoure.

Donc l’activité centrale – le travail – doit être organisée socialement. Chaque étape du développement du travail humain nécessite un ensemble particulier de rapports sociaux pour la pérenniser.

Dans L’idéologie allemande, Marx se réfère aux rapports sociaux entre individus à tout moment de l’histoire comme le « mode d’échanges ». Et il insiste que « La forme de ces relations est à son tour conditionnée par la production.29Ibid., p.26 »

Les différentes institutions qui matérialisent les rapports humains ne peuvent être comprises qu’en tant qu’elles se développent à partir de cette interaction productive fondamentale :

« Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité productive selon un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques déterminés… La structure sociale et l’État résultent constamment du processus vital d’individus déterminés; mais de ces individus non point tels qu’ils peuvent s’apparaître dans leur propre représentation ou apparaître dans celle d’autrui, mais tels qu’ils sont en réalité, c’est-à-dire, tels qu’ils œuvrent et produisent matériellement; donc tels qu’ils agissent sur des bases et dans des conditions et limites matérielles déterminées et indépendantes de leur volonté.30Ibid., p.34. »

Pour maintenir leur vie matérielle, les êtres humains sont forcés d’agir sur le monde de certaines façons – pour s’impliquer dans la production matérielle. Et cela nécessite certaines formes de coopération entre eux.

Ces rapports centraux fournissent un cadre dans lequel tout ce que font les humains doit s’intégrer. Tout le reste est, dans ce sens, basé sur elles. Elles fournissent les limites de ce qui est possible dans n’importe quelle société.

Ainsi, par exemple, une société de chasseurs-cueilleurs n’a pas les moyens de stocker de la nourriture pour plus de quelques jours, et peut seulement survivre si ses membres se déplacent continuellement pour trouver plus de denrées alimentaires. Cette société est donc limitée par certains aspects : elle ne peut consister en un groupe de plus d’une vingtaine de membres, les femmes ne peuvent pas enfanter plus d’une fois tous les quatre ou cinq ans puisque l’enfant doit être porté quand le groupe cherche de la nourriture ; il n’y a pas de possibilités pour une section de la société d’être délivrée du travail pour s’engager dans l’écriture, la lecture, l’arithmétique, etc.

C’est la façon la plus étroite de comprendre le raisonnement de Marx. Ses implications sont cependant plus larges : les rapports matériels de production non seulement limitent le reste des rapports sociaux dans la société, mais ils déterminent aussi le contenu de ces rapports.

L’histoire de la société est l’histoire des transformations de la façon dont la production se déroule et chacune de ces transformations est associée à des changements dans les rapports sociaux entre individus immédiatement autour du processus productif. Et ces changements exercent à leur tour une pression sur tous les autres rapports sociaux.

Si par exemple un groupe de chasseur-cueilleur adopte un moyen pour augmenter significativement la nourriture qui leur est disponible (par exemple en plantant des légumes-racines pour eux-même au lieu de les collecter) et pour stocker de la nourriture pour de longues périodes (par exemple grâce à la poterie), cela change nécessairement les rapports sociaux mutuels.

Au lieu de se déplacer continuellement, ils doivent rester à un endroit jusqu’à ce que la culture puisse être récoltée ; s’ils restent à un endroit, il n’y a plus besoin de restreindre le nombre d’enfants par femme ; la récolte devient un potentiel butin pour d’autres groupes d’individus, et fournit ainsi, pour la première fois, une motivation à la guerre entre groupes rivaux.

Les transformations dans la façon dont la production se déroule dicte les transformations dans les rapports sociaux en général.

Et même les rapports inter-individuels qui ne découlent pas directement de la production – les jeux auxquels les gens jouent, la forme que prend le sexe, les relations entre adultes et bébés – sont affectées.

Marx ne nie pas du tout la réalité des rapports autres que directement productifs. Il ne nie pas non plus qu’ils peuvent influencer la façon dont la production elle-même se déroule. Comme il l’explique dans les Théories sur la plus-value :

« Donc toutes les circonstances qui affectent l’homme, le sujet de la production, modifient plus ou moins toutes ses fonctions et activités, donc aussi ses fonctions et activités en qualité de créateur de la richesse matérielle, des marchandises. Sous ce rapport on peut effectivement prouver que tous les rapports et fonctions humains, sous quelque forme et quelque aspect qu’ils se présentent, influencent la production matérielle et agissent sur elle de manière plus ou moins déterminante.31https://inventin.lautre.net/livres/MARX-Theories-sur-la-plus-value-T1.pdf »

Cela est vrai même dans les sociétés pré-capitalistes. Les vieux modèles de vie et de travail ont tendance à se cristalliser dans des structures relativement inflexibles. Elles deviennent sanctifiées avec le développement de systèmes de religion, magie, tabous, rituels, etc. Au premier abord, ces systèmes se poursuivent même dans les « moments difficiles », quand les besoins à court terme ou les besoins d’un individu peuvent mener à des actions qui ruinent les intérêts à long terme de la collectivité sociale. Mais, de la même façon, ils découragent l’innovation et les velléités de nouvelles formes de production, qui serait d’intérêt autant à court qu’à long terme.

Exploitation et la superstructure

La simple coopération entre individus n’est pas suffisante pour que les forces productives se développent au-delà d’un certain point. L’exploitation est nécessaire.

Tant que le surplus restant après la satisfaction des besoins minimums de chacun est mince, les ressources ne peuvent être amassées pour le développement futur des forces productives que si ce surplus est contrôlé par une petite minorité privilégiée de la société. C’est ainsi que partout où l’agriculture s’est développée à partir de l’horticulture, où le commerce s’est intensifié, où des barrages et canaux ont été utilisés pour prévenir les inondations, où des villes ont été bâties, il y a aussi eu le début d’une polarisation au sein de la société entre ceux qui exploitent et ceux qui sont exploités.

Le nouveau groupe exploiteur trouve ses origines dans son rôle dans la production : il est constitué de ceux qui étaient les plus efficaces pour introduire les nouvelles méthodes de production agricole, ou ceux qui découvrirent de nouvelles façons de commercer entre une société et ses voisins, ou ceux dont la capacité à prévoir les inondations ou à concevoir des aqueducs leur permettait d’être libéré du travail physique.

Mais dès le départ, le nouveau groupe exploiteur sécurise son contrôle par des moyens autres que son rôle dans la production. Sa nouvelle fortune lui permet de mener des guerres, et ainsi d’augmenter ses richesse par des butins et l’esclavage. Il établit des « détachements spéciaux d’hommes armés » pour protéger ses anciennes et nouvelles richesses contre les ennemis intérieurs et extérieurs. Il contrôle les rites religieux en attribuant le progrès des forces productives à ses propres « pouvoirs surnaturels ». Il réécrit les anciens codes de comportement en nouveaux ensembles de règles légales qui sanctifient sa position.

Le nouveau groupe exploiteur, pour résumer, crée un réseau complet de rapports non-productifs pour conserver la position privilégiée qu’il a atteinte. Il cherche, à travers ces moyens politiques, juridiques et religieux, à protéger sa propre position. Il crée une « superstructure » non-économique pour protéger la source de ses propres privilèges dans la « base » économique.

La fonction même de ces institutions « non-économiques »leur confère un énorme impact économique. Elles ont notamment pour objectif de contrôler la base, de régler les rapports d’exploitation existants, et ainsi de limiter les changements dans les rapports productifs, même si cela implique de bloquer le développement futur des forces productives.

En Chine ancienne, par exemple, une classe dirigeante émergea sur la base d’une certaine forme de production matérielle (agriculture impliquant l’utilisation d’installations hydrauliques) et de l’exploitation. Ses membres cherchèrent à préserver leur position en créant des institutions politiques et idéologiques. Mais ce faisant, ils créèrent des instruments qui pouvaient être utilisés pour écraser toute nouvelle force sociale qui accompagnait des changements dans la production (par exemple avec la croissance de l’artisanat ou du commerce). A certaines occasions, cela pouvait signifier la destruction physique des nouveaux moyens productifs.

L’impact réciproque de la superstructure sur la base est si grand que de nombreuses catégories que nous considérons généralement d’ordre économique sont en fait constitutifs de la base et de la superstructure en même temps. Ainsi, par exemple, les droits de propriété sont judiciaires (part de la superstructure), mais ils régulent aussi comment l’exploitation se déroule (part de la base).

La façon dont le politique et le judiciaire se répercutent dans l’économie est absolument centrale à l’approche totale de Marx. C’est ce processus qui lui permet de parler de « modes de production » successifs, distincts – des phases de l’histoire où l’organisation de la production et de l’exploitation est fixée de certaines manières, chacune avec sa classe dirigeante particulière qui vise à modeler l’entièreté de la société selon ses besoins.

Loin d’ignorer l’impact de la « superstructure » sur la « base », comme beaucoup de critiques ignorantes l’ont affirmé pendant plus d’un siècle, Marx construit l’intégralité de son explication de l’histoire humaine autour de ce processus.

Les anciens rapports de production agissent comme des entraves gênant la croissance des nouvelles forces productives. Comment ? À cause des efforts de la « superstructure » pour empêcher de nouvelles formes de production et d’exploitation qui contesteraient le monopole de la richesse et du pouvoir de l’ancienne classe dirigeante. Ses lois déclarent les nouveaux moyens illégaux. Ses institutions religieuses les dénoncent comme étant immoraux. Sa police utilise la torture contre eux. Ses armées ravagent les villes où ils sont pratiqués.

Ce sont les luttes politiques et idéologiques de masse qui en résultent qui déterminent, selon Marx, si une classe émergente, basée sur des nouvelles forces productives, remplace l’ancienne classe dirigeante. C’est donc un travestissement des idées de Marx de déclarer qu’il « néglige » l’élément politique ou idéologique.

Mais la croissance d’institutions superstructurelles ne gèle pas seulement les rapports de production existants, elle peut aussi avoir des effets profonds sur les rapports entre les membres de la classe dirigeante eux-mêmes, et donc sur la façon qu’ils ont de réagir aux autres classes de la société.

Ceux qui commandent les armées, la police et le clergé vivent autant du surplus obtenu par l’exploitation que les exploiteurs directs. Mais ils développent aussi des intérêts particuliers qui leur sont propres : ils veulent que leur part du surplus soit aussi grande que possible ; ils veulent que certaines sortes de production matérielle soit conforme aux besoins particuliers de leurs institutions ; ils veulent que leur façon de vivre soit mieux considérée que celle de ceux qui sont impliqués directement dans la production.

Leurs efforts pour atteindre leurs propres objectifs peuvent mener à la fondation d’institutions toujours plus complexes, à élaborer des règles sur le comportement social, à se battre sans fin pour des positions et l’influence. Les structures labyrinthiques qui peuvent en résulter dissimulent que l’origine de la richesse et des privilèges se trouve dans la sphère productive.

Lorsque ça arrive, la superstructure peut faire davantage que fixer les activités économiques sur lesquelles elle est basée. Elle peut devenir un obstacle à leur propre reproduction – et, ainsi, elle détruit les ressources dont l’ensemble de la société, dont la superstructure, dépend. En suite de quoi, la réalité matérielle rattrape la société et l’ensemble de l’édifice social s’écroule.

Cela dit, aucun de ces développements n’a lieu sans des luttes politiques et idéologiques de masse. Ce sont elles qui déterminent si un ensemble d’activités sociales (celles de la superstructure) font obstacle à un autre ensemble d’activités sociales (celles qui maintiennent et développent la base matérielle). Ce sont ces luttes qui déterminent, selon Marx, si la classe dirigeante maintient son pouvoir jusqu’à l’effondrement de la société, ou si une classe émergente, basée sur de nouvelles formes de production, la remplace.

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes.32Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm » écrivaient Marx et Engels au début du Manifeste du Parti Communiste. Mais la lutte des classes est précisément la lutte entre ceux qui utilisent les institutions politiques et idéologiques de la superstructure pour maintenir leur pouvoir sur la « base » productive et sur l’exploitation, et ceux qui leur résistent.

La superstructure existe pour défendre l’exploitation et ses fruits. N’importe quelle lutte contre les structures existantes de l’exploitation devient une lutte contre la superstructure, une lutte politique. Comme le dit Lénine : « La politique, c’est un concentré de l’économie ».

Le marxisme ne considère pas la lutte politique comme un simple reflet passif, automatique du développement des forces productives. C’est le développement économique qui produit les forces de classe qui luttent pour le contrôle de la société. Mais le dénouement de cette lutte dépend de la mobilisation politique au sein de chaque classe.

Le rôle central des changements dans la production

Nous pouvons maintenant réaffirmer la déclaration d’Engels selon laquelle « les divers éléments de la superstructure… exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme »33Cité précédemment dans la lettre à Bloch.

Sous toutes les formes de domination de classe, une série de structures sont fondées pour renforcer et institutionnaliser l’exploitation. Ceux qui contrôlent ces institutions ont leurs propres intérêts, qui influencent tout ce qui se passe dans la société – dont la production matérielle elle-même.

Le débat n’en est pas pour autant fini, comme le suggère l’interprétation volontariste des remarques d’Engels. Il faut toujours répondre à la question de l’origine des institutions superstructurelles. Et à celle de ce qui se passe dans le cas où la superstructure se développe d’une manière qui compromet la reproduction de sa propre base matérielle.

Marx insiste qu’affirmer simplement que chaque élément de la société influence tous les autres – la superstructure influence la base et vice-versa – ne mène nulle part. Il construit cet argument dans Misère de la philosophie, sa polémique contre Proudhon, écrite peu après L’idéologie allemande :

« Les rapports de production de toute société forment un tout. M. Proudhon considère les rapports économiques comme autant de phases sociales, s’engendrant l’une l’autre, résultant l’une de l’autre…

Le seul inconvénient qu’il ait dans cette méthode, c’est qu’en abordant l’examen d’une seule de ces phases, M. Proudhon ne puisse l’expliquer sans avoir recours à tous les autres rapports de la société, rapports que cependant il n’a pas encore fait engendrer par son mouvement dialectique.34Karl Marx, Misère de la philosophie, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/06/misere.pdf »

Dans ses écrits, Marx indique trois conséquences différentes d’une telle conception de la société comme un tout indifférencié, où tout influence tout.

Premièrement, cela peut mener à une analyse selon laquelle la forme existante de la société est vue comme éternelle et immuable (l’analyse que Marx attribue aux économistes bourgeois qui voient les relations sociales gouvernées par des « lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi, il y a eu de l’histoire mais il n’y en a plus.35Ibid. » C’est l’analyse qui sous-tend la stérilité de la pseudo-science de la société, la sociologie).

Deuxièmement, cela peut aboutir à voir les dynamiques de la société comme résultant de forces mystiques qui se situeraient en dehors de la société (le monde de l’Esprit de Hegel ou la rationalisation de Weber).

Troisièmement, cela peut mener à l’analyse selon laquelle ce qui existe aujourd’hui peut seulement être compris dans ses propres termes, à travers son propre langage et ses idées, sans autre référence (la position de ces philosophes idéalistes qui suivirent Hegel dans l’Allemagne du 19ème siècle, et de penseurs plus récents comme Collingwood, Winch et les ex-Althusseriens).

L’astuce de Marx pour sortir de cette impasse est de localiser l’élément dans la totalité sociale qui a une tendance à son propre développement cumulatif. C’est l’action des humains qui travaillent sur leur environnement pour garantir leur existence. Le travail mort fournit les moyens d’augmenter la productivité du travail vivant : à la fois par les moyens matériels (outils, machines, accès aux matières premières) et par les savoirs nouveaux. Et en adoptant de nouvelles façons de travailler, les humains adoptent aussi de nouvelles façons de se rapporter les uns aux autres.

Ces changements vont souvent être si petits qu’ils seront à peine perceptibles (une relation changée entre deux individus ici, une personne en plus engagée dans un processus particulier de travail autre part…). Mais s’ils continuent, ils vont apporter des changements moléculaires systématiques dans l’ensemble de la structure sociale. La succession de ces changements quantitatifs a ensuite un impact qualitatif.

Marx ne nie pas la possibilité de changements dans d’autres aspects de la vie sociale. Un dirigeant peut mourir et être remplacé par un autre au caractère tout à fait différent. Les gens peuvent se lasser d’un jeu et commencer à jouer à un autre. Les hasards de la naissance et de l’éducation peuvent produire un musicien ou un peintre de talent. Mais tous ces changements sont des accidents. Il n’y a pas de raisons pour qu’ils mènent à des changements sociaux cumulatifs d’aucune sorte. Ils peuvent produire des changements aléatoires dans la société, mais pas une dynamique qui dirige la société dans une direction spécifique.

La production matérielle, en revanche, a une tendance à aller dans une direction plutôt qu’une autre. Son résultat est l’abondance ou les ressources qui permettent à la vie d’être libérée de la privation matérielle.

Et ces ressources peuvent être accumulées en des quantités toujours plus grandes.

Cela ne veut pas dire que les forces productives se développent toujours, ainsi que le prétendent Kautsky, Plékhanov et plus récemment G.A Cohen. Comme nous l’avons vu, le conflit entre les nouvelles façons de produire et les anciens rapports sociaux est une caractéristique centrale de l’histoire.

Marx notait, dans Le Manifeste du Parti Communiste que « le maintien sans changement de l’ancien mode de production était … pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence.36Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm » Le résultat du conflit entre le neuf et l’ancien n’était pas nécessairement la défaite de l’ancien. Ça pouvait être l’étouffement du neuf. Il pouvait y avoir « la destruction des deux classes en lutte.37Ibid. »

La « régression » (d’une forme plus avancée de production à une forme plus arriérée) est loin d’être exceptionnelle historiquement. De nombreuses civilisations sont retombées dans la « barbarie » (i.e. production agricole sans villes) – voir les villes mortes de la jungle en Amérique latine, en Asie du sud-est ou en Afrique centrale ; il y a de nombreux exemples de sociétés de chasseurs-cueilleurs qui montrent des signes d’un passé de société horticole (certaines tribus amazoniennes)38Pour un excellent rapport sur comment les civilisations successives de l’âge de bronze sombrèrent dans l’âge des ténèbres, voir V. Gordon Childe, What happened in history, Harmondsworth 1948. Pour la régression en Amazonie, voir C. Levi Strauss, « La notion d’archaïsme en ethnologie » dans Anthropologie structurale.. Il dépend des caractéristiques particulières, historiquement développées de chaque société si les nouvelles forces productives peuvent se développer et si les classes qui lui sont associées peuvent émerger. A une extrémité, on peut imaginer des sociétés qui sont devenues si sclérosées qu’aucune innovation productive n’est possible (avec, par exemple, des rites religieux étroitement circonscrits qui déterminent comment chaque acte productif doit être mené). A l’autre extrême, il y a la société capitaliste moderne dans laquelle l’alpha et l’oméga de la vie est l’augmentation de la productivité du travail.

En fait, la plupart des sociétés humaines se sont trouvées quelque part entre ces deux extrêmes. Parce que la vie humaine est difficile, les gens ont voulu améliorer la qualité de vie qu’ils peuvent mener avec une certaine quantité de travail, même si certaines activités ont été sanctifiées et d’autres proscrites. Généralement, il y a eu un développement très lent des forces productives jusqu’au moment où une nouvelle classe commence à contester l’ancienne. Ce qui en est résulté dépendait du rapport de force des classes d’un côté, et de la direction et de la compréhension à disposition des classes rivales de l’autre.

Cependant, même si le développement des forces productives est l’exception et non pas la norme, cela n’invalide pas l’argument de Marx. Car les sociétés où les forces productives percent vont prospérer et, un jour ou l’autre, atteindre le point où elles pourront dominer les sociétés où les forces productives ont été étouffées. Très peu de sociétés sont passé du stade de la barbarie à celui de la civilisation ; mais la plupart de celles qui ne l’ont pas fait ont été réduites en esclavage par celles qui l’ont fait. A nouveau, les barons féodaux et l’aristocratie de despotes orientaux étaient généralement capables de vaincre la contestation des commerçants des villes et des marchands ; mais cela ne les empêcha pas d’être dépassé par la vague de capitalisme qui s’est propagée des bordures occidentales de l’Europe au 18ème et 19ème siècle.

Finalement, peu importait la sophistication ou la puissance de la superstructure d’une société donnée. Elle reposait sur une base dans la production matérielle. Si la superstructure empêchait cette base de se développer, alors la superstructure elle-même était finalement condamnée. Dans ce sens, Engels avait raison de dire que « l’élément économique s’affirme finalement comme dominant ».

C’est un fait historique que les forces productives réussirent à briser et à transformer la totalité des rapports sociaux dans lesquelles elles se développèrent.

Base, superstructure et transformation sociale

Beaucoup des confusions qui sont apparues parmi les Marxistes sur l’interprétation de la préface de Marx à la Critique de l’économie politique reposent dans la définition de la « base » sur laquelle « la superstructure juridique et politique » s’élève.

Pour certains, la « base » représente l’interaction entre les êtres humaines et la nature – les forces productives. Pour d’autres, il s’agit plutôt des rapports sociaux au sein desquels ces interactions se déroulent – les rapports de production.

Vous pouvez justifier chacune de ces interprétations à partir de citations différentes de la Préface prises indépendamment du reste du passage et des autres écrits de Marx. A un moment, il présente « l’ensemble de ces rapports de production » comme « la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique ». Mais plus tôt, il dit que les “rapports de production … correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles”, et il poursuit en distinguant « le bouleversement matériel – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse – des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques ». Ce sont les « forces productives matérielles » qui entrent en conflit avec les « rapports de production existants ».

En fait, il ne fait pas une distinction unique dans sa Critique entre la « base » et la « superstructure ». Deux distinctions sont impliquées. Il y a la distinction entre les « forces productives » et les rapports de production. Et il y a la distinction entre les rapports de production et le reste de rapports sociaux.

La raison de la confusion réside dans cette double distinction. La « base » est la combinaison des forces productives et des rapports de production. Mais l’un des éléments de cette combinaison est « plus basique » que l’autre. Ce sont les « forces productives » qui sont dynamiques, qui avancent jusqu’à entrer en conflit avec les « rapports de production » statiques. Les rapports de production correspondent aux forces productives, l’inverse n’est pas vraie.

Bien sûr, il y a un certain sens selon lequel il est impossible de séparer la production matérielle des rapports sociaux qu’elle implique. Si de nouvelles façons de travailler impliquent de nouveaux rapports sociaux, alors évidemment elles ne peuvent s’établir tant que ces nouveaux rapports sociaux n’existent pas.

Mais, comme nous l’avons vu précédemment, il y a des raisons pour lesquelles Marx assigne la priorité aux forces productives. Les groupes humains qui réussissent à changer leur façon de travailler pour développer les forces productives vont être plus prospères que ceux qui n’y arrivent pas. Un changement petit, cumulatif dans les forces productives peut se produire, encourageant des changements dans les rapports entre individus, qui sont tout aussi petits, mais tout aussi cumulatifs. Les individus changent leurs rapports mutuels parce qu’ils veulent produire leur moyens d’existences plus facilement : augmenter les moyens d’existence est le but, le changement dans les rapports sociaux de production en est la conséquence involontaire. Les forces productives se rebellent contre les rapports de production existants, pas l’inverse.

Ainsi, par exemple, si les chasseur-cueilleurs décident de changer leur rapports sociaux mutuels pour se livrer à l’horticulture, ils ne le font pas parce qu’ils croient que les rapports sociaux horticoles sont supérieurs aux rapports sociaux des sociétés de chasseur-cueilleurs, mais plutôt parce qu’ils veulent avoir accès à l’augmentation de la productivité matérielle de l’horticulture par rapport à la chasse et à la cueillette.

De la même façon, ce n’est pas la préférence pour un ensemble de rapports de production sur un autre qui a mené les bourgeois à défier la société féodale. C’est plutôt que, pour ce groupe particulier d’individus dans la société féodale, le seul moyen d’augmenter leur propre contrôle sur les moyens d’existence (de développer les forces productives sous leur contrôle) était d’établir de nouveaux rapports de production.

Même quand la façon dont une société est organisée change à cause de la pression d’une autre société sur elle (comme quand l’Inde fut contrainte d’adopter un régime foncier de type européen au 19ème siècle, ou quand des chasseurs-cueilleurs ont été persuadés par des administrateurs et missionnaires coloniaux d’accepter une vie agricole stable), la raison de l’existence de cette pression est que l’autre société dispose de forces productives plus développées (qui se transforment en des moyens plus efficaces de mener la guerre). Et les rapports sociaux de production ne dureront pas, à moins de réussir à organiser la production matérielle – à trouver une « base » dans la production matérielle – de la société pressurisée à les adopter. Là où ils ne trouvèrent pas une telle base (comme dans le cas des Iks au Nord-est de l’Ouganda) le résultat peut même être la destruction de la société.

L’expansion de la production matérielle est la cause, l’organisation sociale de la production est la conséquence. La cause elle-même peut être bloquée par les anciennes formes d’organisation de la société. Il n’y a pas de principe mécanique selon lequel l’expansion de la production matérielle – et avec elle les changements dans les rapports sociaux – vont automatiquement arriver. Mais dans toute société il y aura des pressions dans ce sens à un moment ou à un autre. Et ces pressions vont avoir des conséquences sociales, même si elles sont réprimées avec succès par l’ancienne classe dirigeante.

La distinction entre forces productives et rapports de production est préalable à la seconde distinction entre la « base économique » et la superstructure. Le développement des forces productives mène à certains changements dans les rapports de production. A leur tour, ceux-ci résultent dans des changements dans les autres rapports sociaux, jusqu’à ce qu’un éventail complet d’institutions d’ordre non-économique permette de reproduire les rapports économiques existants (et de résister à des plus amples changements économiques).

Le but de ces distinctions est de fournir une compréhension de la façon dont la société se transforme. Si les forces productives sont statiques, alors il n’y a pas de raison pour qu’une société subisse des changements systématiques. Les rapports sociaux existants vont simplement tendre à se reproduire d’une façon qu’il puisse au maximum y avoir des changements aléatoires, accidentels dans les rapports mutuels des individus. Ni les rapports sociaux de production ni les rapports sociaux plus larges ne fourniront d’incitations aux transformations sociales révolutionnaires qui surviennent. (par exemple, les transformations d’une société basée sur des petits groupes à une société installée autour d’un village, ou celles d’une société de manoirs féodaux médiévaux aux villes industrielles capitalistes avancées).

Il y a une autre confusion dans certaines discussions sur les forces productives et les rapports de production. Elle concerne les rapports de production.

Dans un passage de la Préface, Marx assimile les rapports de production avec les rapports de propriété. Certains commentateurs comme Cohen ont donné à cette conception une place centrale dans leurs propres explications du matérialisme historique.

Il me semble que ça limite beaucoup trop la notion de « rapports sociaux de production ». La force de l’interprétation de l’histoire de Marx repose dans la façon dont elle montre comment de légers changements dans les forces productives mènent à de légers changements cumulatifs dans les rapports sociaux qui émergent directement lors de la production, jusqu’à ce qu’ils contestent les rapports sociaux plus larges. Ces changements peuvent impliquer de nouveaux rapports de propriété, mais dans de très nombreux cas importants, ce n’est pas le cas.

Par exemple, une augmentation du nombre de journaliers travaillant pour le maître artisan moyen dans une ville médiévale ne représente pas de changement dans les rapports de propriété. Mais ça transforme les rapports sociaux de la ville d’une façon qui peut avoir des implications très importantes. Des considérations similaires s’appliquent à beaucoup de développements historiques significatifs, de la première plantation de graines par des chasseurs-cueilleurs aux transformations des méthodes de production des états capitalistes aujourd’hui.

Résumons les différents éléments du débat jusqu’ici. Il n’y a, chez Marx, pas une mais deux distinctions. Les forces productives exercent une pression sur les rapports de production existants. Et ceux-ci à leur tour entrent en conflit avec la superstructure existante.

Une fois qu’on a compris cela, on peut répondre à la question parfois posée de l’appartenance à la base ou à la superstructure de telle institution particulière.

Dans un sens, ces interrogations elles-mêmes sont hors-sujet. La distinction entre base et superstructure n’est pas une distinction entre un ensemble d’institutions et un autre, entre des institutions économiques d’un côté et des institutions politiques, juridiques, idéologiques, etc. de l’autre. C’est une distinction entre des rapports qui sont directement connectés à la production et d’autres qui ne le sont pas. Beaucoup d’institutions particulières contiennent les deux.

Ainsi, par exemple, l’église médiévale était une institution superstructurelle qui défendait idéologiquement les formes existantes de l’exploitation féodale. Mais elle acquit tellement de propriétés foncières qu’aucune analyse de la structure économique de la société médiévale ne peut l’ignorer. De la même façon, les États capitalistes modernes apparurent avec le besoin de « détachements spéciaux d’hommes armés » pour protéger la classe dirigeante capitaliste. Mais une telle protection n’a rarement été possible sans intervention directe de l’État dans la production.

Dans les sociétés pré-capitalistes, même la question de la classe sociale à laquelle appartiennent les individus dépend de facteurs superstructuraux. Les efforts pour préserver les rapports de production et d’exploitation existants mènent à des codes élaborés qui assignent chaque individu à une caste ou à un ordre. Ces assignations, à leur tour, déterminent l’activité productive (si tant est qu’il ait besoin d’en exercer une) qui leur est ouverte. Comme le dit Marx : « …un certain degré de développement une fois atteint, l’hérédité des castes est décrétée loi sociale.39Karl Marx, Le Capital,vol. 1, chapitre XIV, p. 428, édition Gallimard, 2014 » Et « Dans l’ordre … un noble reste toujours un noble, un roturier reste toujours un roturier, abstraction faite de ses autres rapports ; c’est une qualité inséparable de son individualité.40Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, p. 132, éditions sociales, 1969 »

Dans un sens, il est vrai que les classes « pures » – i.e des regroupements sociaux dont l’appartenance dépend entièrement des rapports d’exploitation dans le processus productif – existent uniquement dans la société bourgeoise à l’opposée des privilèges incarnés dans des codes religieux ou judiciaires41C’est la remarque que fait Georg Lukàcs dans Histoire et conscience de classe. . Bien sûr, ces codes tiennent leur origine dans l’exploitation matérielle, mais des siècles de développement social gelé ont obscurci ce fait.

La situation dans la famille capitaliste est assez similaire à celle de l’église médiévale ou de l’Etat moderne. Elle se répandit pour préserver et reproduire les rapports de production déjà existants. Mais elle ne peut faire ça sans jouer un rôle économique très important (dans le cas de la famille ouvrière en organisant la quantité immense de travail domestique nécessaire à la reproduction de la force de travail ; dans le cas de la famille capitaliste en définissant la transmission de propriété d’une génération à l’autre42Voir le bref aperçu de ce processus chez Lindsey German, Theories of Patriarchy : https://www.marxists.org/history/etol/writers/german/1981/xx/patriarchy.htm.

Cela a mené à des tentatives d’assigner la famille à la base du fait de son rôle économique43C’est ce que font certain.es théoricien.nes du patriarcat, ainsi que Norah Carlin dans Is the family part of the Superstructure ? : https://www.marxists.org/history/etol/writers/carlin/1985/xx/family.html.  Mais la distinction entre base et superstructure est une distinction entre des rapports sociaux qui sont sujets à des changements immédiats lors de transformations des forces productives, et ceux qui sont relativement statiques et résistants aux changements. La famille capitaliste appartient à la deuxième catégorie plutôt qu’à la première, même si sa fonction économique est de reproduire la force de travail.

Les changements dans la façon dont la reproduction est organisée suit en général les changements dans la façon dont la production se déroule. Le fait est que les « forces reproductives » n’ont pas la tendance au changement cumulatif que les forces productives ont.

Les différentes façons de restreindre le nombre de naissances ne changea guère des sociétés de chasseur-cueilleurs d’il y a 30.000 ans jusqu’au 20ème siècle – l’utilisation de ces méthodes ne dépendait pas de la sphère de la reproduction mais de la sphère de la production (par exemple, alors qu’une société de chasseur-cueilleurs est contrainte de restreindre le nombre de naissance, beaucoup de sociétés agricoles avaient intérêt au plus grand nombre de naissance possible).

Les conditions matérielles dans lesquelles les enfants sont élevés changent – mais comme un produit dérivé des changements matériels se déroulant autre part dans la société44Norah Carlin donne beaucoup d’attention à ces changements, mais ne considère pas d’où ils viennent. Son refus de prendre au sérieux les catégories de base et de superstructure l’empêchent de procéder de la sorte..

Finalement, ces considérations nous permettent de nous débarrasser d’un autre argument qui est parfois soulevé – toutes les relations sociales seraient des relations de production45C’est l’argument de Simon Clarke, dans One dimensional Marxism..

Toutes les parties de toutes les structures sociales doivent leur genèse ultime au secteur de la production. Mais Marx a souligné à raison avec sa description de la superstructure qu’une fois générées, certaines parties de la structure sociale ont pour effet de contraindre le développement des autres. L’ancien s’oppose au neuf. L’ancienne forme d’organisation de l’État par exemple, a émergé du besoin d’exploitation à un certain moment de l’histoire et a eu des effets continus sur la production. Mais il s’oppose aux nouveaux rapports qui sont continuellement produits par le développement ultérieur de la production. Dire que tous les rapports

 sociaux sont des « rapports de production » revient à brosser un tableau du développement social qui ignore cet élément important de contradiction46Simon Clarke finit par essayer de se rattacher à de telles contradictions en parlant de « la mesure dans laquelle toute relation sociale est subsumée sous les rapports capitalistes ». La formulation est beaucoup plus lourde que les notions de base et superstructure de Marx et ne permet pas facilement de distinguer les contradictions de l’économie capitaliste et les autres éléments de contradiction qui émergent dans l’histoire concrète du système. Tous les conflits produits par le système sont vus comme étant de même importance. Politiquement, cela mène à un volontarisme très proche de celui du post-Althuserianisme..

Base et superstructure sous le capitalisme

Jusqu’ici cet article traitait des rapports entre base et superstructure en général. Mais, sous le capitalisme, leur rapport a des particularités qui méritent d’être mentionnées.

Premièrement, l’effet particulier des rapports de production sur les forces productives. Marx souligne que, dans les sociétés pré-capitalistes, les rapports de production existants tendent à retarder les forces productives. Sous le capitalisme, en revanche, la survie de chaque capital individuel dépend de l’expansion plus rapide des forces productives à sa disposition que de celles de ses concurrents :

« La Bourgeoisie n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports sociaux…Ce bouleversement continuel des modes de production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles, distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes.47Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste. »

Pour Marx, les contradictions entre les forces productives et les rapports de productions viennent quand même au premier plan finalement, mais d’un façon très spécifique.

La croissance des forces sociales productives de l’humanité – l’augmentation de la productivité – implique de combiner des quantités toujours plus grandes de travail mort pour chaque unité de travail vivant. Sous le capitalisme, cela prend la forme d’une augmentation du ratio de l’investissement sur la force de travail. Les investissements grossissent plus vite que la source de tout le profit potentiel, le travail vivant. Pourtant, la raison d’être de ce système est le taux de profit, i.e le ratio du profit sur l’investissement.

La contradiction entre la course à l’investissement et le bas niveau de profit disponible pour maintenir l’investissement trouve son expression, selon Marx, dans une tendance croissante à la stagnation du système, à une disproportion toujours plus grande entre les différents éléments de l’économie, et à des crises économiques toujours plus profondes. Pour ceux d’entre nous qui vivent au 20ème siècle, cela signifie aussi une tendance permanente à la transformation de la compétition économique en conflits militaires, avec la menace que les forces productives se changent en véritables forces de destruction48Pour un développement plus complet de ces idées, voir Chris Harman, Explaining the Crisis https://www.marxists.org/archive/harman/1984/explain/index.html.

Une seconde différence réside dans la façon dont, sous le capitalisme, il n’y a pas seulement un conflit entre le développement des rapports économiques et les contraintes non-économiques qui leur pèsent dessus, mais aussi un conflit entre différents éléments de l’économie, dont certains sont considérés « plus basiques » que d’autres par Marx. La source de la plus-value repose dans la sphère de la production. Mais de cette sphère de la production émergent aussi tout un tas d’activités dont le but est la distribution de la plus-value entre différents éléments de la classe capitaliste – l’achat et la vente de marchandises, le système de crédit, le marché boursier, etc. Ceux-ci prennent vie à leur tour d’une façon semblable aux différents éléments de la superstructure politique et idéologique, et leurs vies affectent à leur tour ce qui se passe dans la sphère de la production. Pourtant, en fin de compte, ils ne peuvent échapper au fait fondamental que le surplus dont ils disposent vient de l’exploitation dans la production – ce qui se s’exprime par l’apparition soudaine de crises cycliques.

Tout ceci ne signifie pas que la distinction entre base et superstructure est obsolète sous le capitalisme. Cela signifie qu’il y a encore plus d’éléments de contradiction dans ce système que précédemment. Leur analyse concrète est une précondition pour comprendre la façon dont le système avance et les possibilités de construire une opposition révolutionnaire acharnée.

Superstructure et idéologie

Quel est le rapport des idées et de l’idéologie à la dichotomie base – superstructure ?

Marx insiste que les idées ne peuvent être séparées du contexte social dans lequel elles émergent. Il dit : « des formes de conscience sociales déterminées correspondent à … la structure économique de la société, la base concrète », « Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. », « l’être social … détermine … la conscience » (c’est moi qui souligne).

Pour comprendre ces affirmations fortes, il nous faut comprendre comment Marx voit les idées, le langage et leur développement.

Les idées viennent, pour lui, de l’interaction matérielle des êtres humains entre eux ainsi qu’avec le monde qui les entoure :

« La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l’émanation directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu’elle se présente dans la langue de la politique, celle des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc. de tout un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu’ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et des rapports qui y correspondent, y compris les formes les plus larges que ceux-ci peuvent prendre. La conscience ne peut jamais être autre chose que l’être conscient et l’être des hommes est leur processus de vie réel.49Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, pp. 35-36, éditions sociales, 1969. »

Toutes les idées peuvent avoir leur origine retracée dans l’activité matérielle des humains :

« on part des hommes dans leur activité réelle, c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l’on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles.50Ibid. p. 36 »

Il indique qu’il y a un certain nombre de stades de développement de la conscience. Les animaux ne possèdent pas de conscience ; au mieux, ils ont des impressions fugaces de leur environnement. Les humains dépassent ce stade de conscience immédiate seulement lorsqu’ils commencent à interagir socialement entre eux, à agir collectivement pour contrôler leur environnement. Il défend ainsi que ce n’est qu’une fois que l’humain a atteint le stade de « rapports historiques originels, que nous trouvons que l’homme a aussi de la “conscience”51Ibid. p. 43».

Lorsqu’ils agissent ensemble pour assurer leurs existences, les humains créent pour la première fois une médiation matérielle qui leur permet de fixer leurs impressions fugaces en concepts permanents :

« Dès le début, une malédiction pèse sur «l’esprit», celle d’être «entaché» d’une matière qui se présente ici sous forme de couches d’air agitées, de sons, en un mot sous forme du langage. Le langage est aussi vieux que la conscience, – le langage est la conscience réelle, pratique, existant aussi pour d’autres hommes, existant donc alors seulement pour moi-même aussi et, tout comme la conscience, le langage n’apparaît qu’avec le besoin, la nécessité du commerce avec d’autres hommes.52Ibid. pp. 43-44 »

Ou comme il le dit autre part, « La langue est la réalité immédiate de la pensée ».

La connaissance est donc un produit social. Elle provient des besoins de la communication, qui est elle-même un produit des besoins de réaliser la production sociale. La conscience est l’expression subjective de rapports existants objectifs. Elle arrive comme conscience de la participation à ces rapports sociaux. Son incarnation, le langage, est un processus matériel qui est un des composants de ces rapports.

« Les idées et les concepts des individus sont des idées et des concepts sur eux-même et sur l’humanité en général… car ce n’est pas la conscience d’un individu singulier mais d’un individu dans son interconnexion avec la totalité de la société.53Citation traduite de la version anglaise trouvée ici : https://www.marxists.org/archive/marx/works/download/Marx_The_German_Ideology.pdf »

Le matérialisme de Marx revient à ça. L’esprit se développe sur la base de la matière. Il dépend, pour fonctionner, de la satisfaction des besoins du corps humain. Il dépend pour la forme de sa conscience des rapports réels entre individus. Le contenu de l’esprit individuel dépend de l’interaction matérielle individuelle avec le monde et avec les autres.

Mais l’esprit humain ne peut pas être réduit à la matière. L’être humain individuel qui pense a la capacité d’agir. Le subjectif se développe à partir de l’objectif, mais reste réel.

Comme Marx le dit dans la première des Thèses sur Feuerbach :

« Le principal défaut, jusqu’ici, du matérialisme de tous les philosophes est que l’objet, la réalité, le monde sensible n’y sont saisis que sous la forme d’objet ou d’intuition, mais non en tant qu’activité humaine concrète, en tant que pratique, de façon non subjective… Feuerbach ne considère pas l’activité humaine elle-même en tant qu’activité objective »54Ibid. Annexes, p. 137.

Cependant, si Marx affirme la réalité de la pensée et de l’activité individuelle, il souligne aussi leurs limites. Les pensées proviennent de l’activité. Et dès que le lien avec l’activité se rompt, la pensée perd une partie de son contenu :

« C’est dans la pratique qu’il faut que l’homme prouve la vérité, c’est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde et pour notre temps.55Ibid. Annexes, p. 138 »

Donc la pensée n’est « réelle » qu’en ce qu’elle a une application pratique, dans la mesure où elle transforme le monde. Il y a une réalité objective en dehors de la conscience humaine. Mais ce n’est qu’à travers leur activité que les humains peuvent établir un contact avec cette réalité, y lier leur conscience.

« La question de savoir s’il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n’est pas une question théorique, mais une question pratique… La discussion sur la réalité ou l’irréalité d’une pensée qui s’isole de la pratique, est purement scolastique.56Ibid. »

C’est dans la convergence de l’humanité et du monde en activité que la réalité du monde et la vérité de la pensée sont déterminées.

Le matérialisme historique de Marx ne prétend pas que la volonté, la conscience et l’intention ne jouent aucun rôle historique. L’action humaine transforme continuellement le monde dans lequel les êtres humains se trouvent, ainsi que leurs rapports réciproques.

L’interprétation matérialiste mécaniste de Kautsky fait la même erreur que Marx attribue à Feuerbach. Elle échoue à voir que l’histoire est l’histoire de l’activité humaine. Et l’activité sociale implique la conscience.

Ce sont des êtres humains avec des idées particulières qui inventent de nouveaux outils, qui contestent les modes de vie établis, qui organisent des mouvements révolutionnaires ou qui luttent pour maintenir le statu quo. Les contractions entre les forces productives et les rapports de production, entre la base et la superstructure trouvent leur expression dans les débats, la contestation organisée et les luttes acharnées entre classes. Ceux-ci font partie du développement réel de la société. Le nier revient à présenter une image de la société dans laquelle les antagonismes violents n’existent plus.

Mais la conscience n’arrive jamais dans le vide. C’est un lien subjectif entre des processus objectifs. Les idées de n’importe quel individu ou groupe se développent sur la base de la réalité matérielle et nourrissent cette réalité en retour. Elles ne peuvent être réduites à cette réalité, mais elles ne peuvent pas non plus en être coupées.

C’est ce lien qui nous permet de donner un sens aux notions marxistes de « fausse conscience » et d’ « idéologie ».

Fausse conscience

Quand les individus sont engagés dans une pratique matérielle, ils ont une conscience immédiate de leur action et des éléments du monde qu’elle touche qui est fort probablement vraie. A moins qu’ils ne soient aveugles ou dérangés, ils savent qu’ils creusent le sol ou qu’ils pointent leurs fusils sur d’autres ou autre. A ce niveau, leur activité et leur conscience coïncident. Mais le contenu de cette conscience est minimal. En fait, elle mérite à peine le nom de conscience.

Mais à côté de cette conscience immédiate se trouve toujours une conscience plus générale. Elle tente d’aller au-delà de la connaissance immédiate des individus et de fournir une conception globale du contexte dans lequel ils se trouvent. Elle leur dit, par exemple, qu’ils ne sont pas seulement en train de creuser, mais qu’ils sont en train de subvenir à leurs besoins futurs, ou qu’ils ne sont pas simplement en train de mettre quelqu’un en joue, mais de défendre leur « mère-patrie ».

Il n’y a pas de garantie de “vérité” ou de “réalité” de cette conscience générale. Une crise économique peut impliquer que, quelque soit les efforts mis à creuser, la vente des récoltes sera impossible et la subsistance incertaine ; leurs fusils peuvent en fait servir à défendre les profits d’une multinationale, et pas une soi-disant « mère-patrie ».

Alors que la conscience immédiate fait partie de l’activité et doit donc être « réelle » dans un certain sens très limité, la conscience générale peut n’être qu’un accompagnement aveugle de l’activité. Dans ce sens, elle ne trouve pas d’expression dans le monde. Elle n’a, dans les termes de Marx, pas de « réalité » dans ce monde et pour notre temps. Ou le résultat de l’activité qu’elle guide est différent de ce qui en est attendu. Son contenu objectif est différent de son contenu subjectif. Au mieux, c’est partiellement « réel »57La distinction entre différentes formes de conscience était l’un des fruits de la philosophie allemande, et peut être trouvée dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel. Marx, bien sûr, donne une signification différente qu’Hegel à cette distinction. Le problème de comment c’est possible d’arriver à une conscience vraie générale à partir de la conscience « immédiate » est la problématique de l’essai philosophique majeur de Lukàcs dans La réification et la conscience du prolétariat dans Histoire et conscience de classe..

Pourtant Marx insiste que même la « fausse » conscience générale trouve son origine dans l’activité réelle. Au sujet de la critique d’une forme particulière de la « conscience » irréelle par l’idéologie allemande des philosophes idéalistes, il écrit :

« Les philosophes n’auraient qu’à dissoudre leur langage dans le langage ordinaire duquel il est abstrait pour le reconnaître comme le langage distordu du monde réel et pour réaliser que ni la pensée ni le langage en eux-même ne forment une réalité à part, qu’ils ne sont que des manifestations de la vie réelle…

Pour les philosophes, une des tâches les plus difficiles est de descendre du monde des idées au monde réel. La langue est la réalité immédiate de la pensée. De la même façon que les philosophes ont donné à la pensée une existence indépendante, ils firent de la langue un royaume indépendant. C’est le secret du langage philosophique dans lequel les pensées en forme de mots ont leur propre contexte.

Le problème de la descente du monde des idées au monde réel se transforme en problème de la descente de la langue à la vie.58Extrait du chapitre 3, non publié de L’idéologie allemande, traduit par le traducteur »

« Nous avons vu que tout le problème de la transition de la pensée à la réalité, donc de la langue à la vie, existe uniquement dans les illusions philosophiques.59Ibid. »

Cette opinion des idées philosophiques abstraites mène directement à la dérision utilisée dans les Thèses sur Feuerbach :

« Toute vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui détournent la théorie vers le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique.60Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Annexes, p. 141, éditions sociales, 1969 »

En apparence, l’idée qu’il avance est très proche de celles des philosophes qui ont nié la possibilité de notions philosophiques, sociales ou historiques d’ordre général. Ainsi, la philosophie de la linguistique de Wittgenstein prétend que tous les problèmes traditionnels de la philosophe surgissent parce que les philosophes ont pris les concepts de la vie ordinaire et les ont utilisés en dehors de leur contexte61Pour une comparaison entre Marx et Wittgenstein, voir A. MacIntyre, « Breaking the chains of reason » chez E.P Thompson, Out of apathy..

D’une façon presque similaire, les penseurs de l’historicisme ont défendu qu’aucune idée ou pratique sociale ne pouvait être comprise en dehors de leur contexte historique et culturel particulier ; toute tentative d’explication large doit être erronée62Ici, j’utilise historicisme au sens traditionnel d’un relativisme qui affirme qu’il n’y a pas de critère général de vérité ou de fausseté, mais que l’exactitude des idées dépend de la situation historique concrète dans laquelle elles sont mises en avant. C’est, par exemple, le sens qu’en fait Gramsci. A ne pas confondre avec son usage par Karl Popper dans La pauvreté de l’historicisme en tant que terme abusif qui se réfère virtuellement avec toute explication générale de l’histoire..

Mais la conception de Marx en est très différente. Ils voient ces fausses notions se produire comme résultat du désir étrange des philosophes à généraliser, d’une étrange « crampe mental » qui affligent les individus. Ils en concluent que toute généralisation est erronée.

Marx, en revanche, voit les fausses généralisations, le résultat du divorce entre la théorie et la pratique, comme ayant elles-mêmes des origines matérielles. Ce n’est que dans une société sans classe que la notion générale se développe directement de l’expérience immédiate des individus, sans distorsions. Car chaque individu de la société est impliqué dans une activité coopérative partagée unique.

Idéologie et société de classe

Dès qu’il y a une division entre une classe exploiteuse et une classe exploitée et, sur cette base, une division croissante entre le travail manuel et le travail intellectuel, la pratique unique se désintègre et, avec elle, la possibilité d’une conception unique du monde.

Dans une société de classe, la totalité sociale est continuellement déchirée par le conflit entre le développement des forces productives et les rapports de production existants, un conflit qui trouve son expression dans la lutte entre différents groupes sociaux.

Différents groupes vont avoir des buts pratiques différents : pour certains ce sera la préservation des rapports sociaux existants, pour d’autres leur renversement afin de permettre le développement de nouveaux rapports sociaux basés sur de nouvelles forces productives. Le résultat est que différentes sections de la société vont avoir des expériences différentes de la réalité sociale. Chacune va tendre à développer sa propre conception globale de la société, qui sera significativement différente de celle développée par les autres.

De telles conceptions ne servent pas uniquement à décrire la société. Elles servent aussi à lier les individus entre eux pour l’activité pratique de préservation ou de transformation de la société, car chaque classe priorise certaines sortes d’activités sociales pratiques au détriment d’autres.

Ce n’est que dans l’esprit de certaines philosophes empiristes que la description et la prescription, le fait et la valeur sont distincts. Ce qui est « bon » ou « de valeur » du point de vue d’un groupe social et de son activité va être « mauvais » pour un autre groupe social. Ce qu’une section de la société voit comme essentiel à la préservation de la vie sociale, parce que ça préserve les rapports de production existants va être considéré comme mauvais par une autre parce que ça obstrue le développement de nouvelles forces productives. Des catégories qui ne posaient jusqu’ici pas de problèmes, de simples descriptions de ce qui est nécessaire pour maintenir la société et la vie humaine, deviennent des prescriptions exprimant les désirs de groupes différents, opposés.

La lutte pour la domination sociale entre les différents groupes est, d’un côté, une lutte de chacun pour imposer sa conception de la société, sa façon d’organiser l’activité sociale aux autres. Il doit affirmer que ses concepts sont « vrais » et ceux des autres sont « faux » ; ou, du moins, que le sens donné à leur activité par d’autres groupes sociaux peut être subordonné à sa propre vision globale du monde.

Les efforts des philosophes à mesurer les conceptions du monde rivales à l’aune de la « vérité » se jouent de cette lutte. Ils essaient de généraliser l’expérience d’une classe particulière d’une façon qui lui permette de dominer les conceptions des autres classes. Mais à cause des contradictions réelles entre les expériences et les intérêts des différentes classes, cette quête est infinie. Chaque conception philosophique peut être contrée par une autre, puisque chacune tire ses racines dans des expériences contradictoires de la vie matérielle. C’est pourquoi chaque grande philosophie finit par tomber dans le mysticisme.

Mais cela ne signifie pas, pour Marx, que des conceptions différentes du monde sont tout aussi valides (ou tout aussi fausses). Certaines fournissent une analyse plus complète de la société et de son développement que d’autres.

Un groupe social identifié par la perpétuation des anciens rapports de production et des anciennes institutions de la superstructure a nécessairement une conception partiale (ou une série de conceptions partiales) de la société dans son ensemble. Sa pratique se préoccupe de la perpétuation de l’existant, de la « sanctification » du fait accompli. C’est pourquoi, même en temps de crise sociale intense, son image de la société est celle d’une harmonie naturelle, éternelle qui serait sous l’assaut de forces irrationnelles, incompréhensibles.

Idéologie et science

Un groupe social émergent, associé à une progression des forces productives a une approche très différente. Au moins au début, il n’a pas peur des nouvelles formes d’activité sociale qui perturbent les anciens rapports de production et leur superstructure. Il s’identifie et comprend ces nouvelles formes d’activité. Pourtant, en même temps, parce qu’il entre en conflit avec l’ordre ancien, il a l’expérience concrète de cet ordre aussi. Il peut développer des conceptions de la société qui voient comment tous les différents éléments vont ensemble, les forces productives et les rapports de production, la base et la superstructure, la classe opprimée et la classe oppressante.

Parce qu’il a un intérêt pratique à la transformation de la société, ses idées générales n’ont pas besoin d’être un commentaire aveugle des événements ou un mysticisme destiné à préserver le statu quo. Elles peuvent être une source de connaissance réelle sur la société. Elles peuvent agir non pas seulement comme une bannière de ralliement des exploitées et des opprimées, mais comme un guide pour l’action réelle. Elles peuvent être scientifiques, malgré leur origine dans la pratique d’un groupe social.

Marx pensait certainement que c’était le cas avec l’économie politique classique. A maintes reprises, il mentionne le mérite « scientifique » des écrits d’Adam Smith et de David Ricardo, et même de certains économistes mercantilistes et physiocrates qui les ont précédés.

Ils étaient scientifiques parce qu’ils essayaient de couper à travers l’apparence superficielle de la société pour saisir les « connexion internes entre les catégories économiques – ou la structure cachée du système économique bourgeois », « pour essayer de saisir la physionomie interne de la société bourgeoise…63Deuxième partie du livre 4 du Capital, non traduit en français: https://www.marxists.org/archive/marx/works/1863/theories-surplus-value/ch10.htm

Cette approche ésotérique qui cherche la réalité sociale sous-jacente diffère considérablement d’une simple approche exotérique qui considère les formes sociales externes existantes comme acquises. Les économistes classiques n’auront jamais rompu complètement avec la méthode exotérique, mais ils ont commencé à s’en distancier et, ce faisant, ils ont jeté les bases d’une compréhension scientifique de la structure interne du capitalisme.

Leur capacité à développer une compréhension scientifique était reliée à la classe à laquelle ils s’identifiaient – les capitalistes industriels émergents. Marx décrit Smith, par exemple, comme « l’interprète de l’arrivisme bourgeois »64Ibid qui écrit dans la langue de la bourgeoisie encore révolutionnaire, qui n’a pas encore assujetti la totalité de la société, l’État, etc65Ibid.

Parce que les capitalistes industriels ne contrôlent pas encore la société, ils doivent adopter une approche critique de ses caractéristiques externes, pour chercher une analyse objective de la mesure dans laquelle ces caractéristiques s’accordent à la course à l’accumulation capitaliste. Cela les mène à situer la production de richesses dans le processus de travail, et de distinguer le travail productif qui crée de la plus-value des fonctions parasitiques de l’ancien État, de l’Église, etc.

Idéologie et superstructure

La situation change radicalement quand la classe émergente a consolidé sa prise. L’attitude révolutionnaire critique envers la société dans son ensemble n’a alors pour elle plus aucune utilité. La seule activité pratique qui l’intéresse est la reproduction des rapports économiques et sociaux existants. C’est ainsi que sa théorie dégénère dans des tentatives de prendre des aspects superficiels de la société existante et de les présenter comme des lois générales devant régir la forme que toutes les sociétés devraient prendre.

Pour Marx, l’idéologie est un produit de cette situation. La classe sociale dominante contrôle les moyens par lesquels un couche distincte de la population peut être libérée du travail physique pour s’engager dans la production intellectuelle. Mais, vu qu’ils dépendent de la classe dirigeante pour leur subsistance, ces « intellectuels » tendent à s’y identifier – la classe dirigeante met en place toutes sortes de mécanismes pour s’en assurer.

L’identification à la classe dirigeante signifie l’arrêt de toute critique globale des rapports sociaux existants et la considération comme acquises des formes dans lesquelles ils se présentent. Les aspects particuliers de la société existante sont donc considérés comme autonomes, comme dépourvus de racines communes dans la production sociale.

Ainsi, on a une série de disciplines différentes et autonomes : « politique », « économie néoclassique », « psychologie », « sociologie », etc. Chacune traite d’aspects d’un développement social unitaire comme s’ils se produisaient indépendamment les uns des autres. L’ « histoire » devient une connexion plus ou moins arbitraire entre des événements et des personnages. La philosophie devient la tentative de dépasser la séparation de ces disciplines en analysant leurs concepts avec un détachement toujours plus grand de la sphère de la production matérielle et des échanges commerciaux.

De telles conceptions du monde sont idéologiques, non pas parce qu’elles font nécessairement l’apologie de la classe dirigeante existante, mais parce que la façon même dont elles sont structurées empêche de voir au-delà des activités et des idées qui reproduisent la société existante – ainsi que la classe dirigeante – pour arriver aux processus sur lesquels elles sont fondées. Elles sanctifient le statu quo parce qu’elles prennent les concepts qu’elles utilisent à leur valeur apparente, au lieu de les voir comme des produits transitoires du développement social.

L’ « idéologie », dans ce sens, est liée à la superstructure. Elle jongle avec des concepts qui surgissent de la superstructure, elle cherche à les lier et à les dériver les uns des autres, sans jamais couper à travers l’apparence superficielle pour regarder les processus réels de la production sociale dans lesquels la superstructure et ses concepts émergent.

Ce sont les contradictions de tels « arguments » idéologiques qui ne peuvent être résolus qu’à travers la “descente de la langue à la vie”.

Cette descente ne peut être faite que par des intellectuels qui s’identifient à une classe émergente. Car eux seuls sont identifiés par une pratique qui remet en question tous les rapports sociaux existants, cherchent à critiquer ce qui se passe à la surface de la société en le reliant aux rapports de production matérielle et d’exploitation sous-jacents.

Alors que les intellectuels d’une classe dirigeante établie sont confinés à des élaborations constantes dans le royaume de l’idéologie, les intellectuels d’une classe émergente peuvent commencer à développer une compréhension scientifique du développement social.

Notre théorie et la leur

Les intellectuels d’une émergente ne peuvent pas simplement proclamer qu’ils ont la vérité. Ils doivent le prouver.

Premièrement, ils doivent montrer qu’ils peuvent reprendre et développer les découvertes faites par les intellectuels de l’ancienne classe ascendante. Ainsi, dans ses écrits, Marx entreprend non seulement de donner son explication du fonctionnement du capitalisme, mais aussi de montrer comment il pouvait compléter le travail de l’économie politique classique en résolvant des problèmes auxquels elle s’était confronté sans succès.

Deuxièmement, ils doivent être capables de montrer comment les caractéristiques sociales superficielles dont l’idéologie s’occupe sont issus de processus sociaux sous-jacents qu’elle décrit. Comme Marx l’explique, ils doivent être capables de déduire l’exotérique de l’ésotérique. Une analyse scientifique marxiste d’une société doit permettre de fournir une compréhension de tous les différents courants idéologiques de cette société, montrer comment ils proviennent tous du monde réel, comment ils expriment certains de ses aspects, mais d’une manière déformée.

Pour finir, il n’y a qu’un seul critère de validité pour toute science : sa capacité à guider l’action. C’est pourquoi les débats au sein même du marxisme ne peuvent être résolus qu’au cours de la lutte de classe révolutionnaire.

Cette discussion est sous-tendue par un point très important : toutes les idées sur la société ne sont pas idéologiques. La compréhension scientifique que les intellectuels d’une classe émergente développe n’est pas idéologique. Ni la conscience immédiate qu’ont les individus de leurs actions. Ces idées ne deviennent idéologiques que dans la mesure où elles sont interprétées à travers un cadre général d’idées fourni par une classe dirigeante établie. En revanche, si elles sont interprétées à travers la théorie d’une classe émergente, elles représentent la conscience de soi en devenir de la société.

L’idéologie fait partie de la superstructure dans le sens où c’est un élément passif du processus social qui aide à reproduire les anciens rapports de production. Ce qui n’est pas le cas de la conscience de soi révolutionnaire. C’est un élément actif, émergeant des circonstances matérielles des individus, qui agit en retour sur elles pour les changer.

Dans le monde réel, il y a toutes sortes d’idées qui se trouvent quelque part entre la science et l’idéologie, entre la vraie et la fausse conscience. L’expérience des individus peut contester partiellement la société existante. Ils acquièrent une connaissance partielle de la structure réelle de la société, mais cherchent à l’interpréter à travers des ajustements hétéroclites aux anciens cadres idéologiques.

Le produit des idéologies de l’ordre existant lui-même ne peut être rejeté en bloc. Les pires d’entre elles ne peuvent ignorer complètement les expériences de la masse des individus qui remettent en question la conception du monde de la classe dirigeante : leur fonction idéologique les oblige à essayer de montrer comment ces expériences sont compatibles avec les perspectives de la classe dirigeante. Les pires journalistes à scandale ou commentateurs télé doivent reconnaître l’opposition à la classe dirigeante en rapportant les grèves, les manifestations, etc. même si ce n’est que pour condamner de telles luttes et isoler leurs participants. Les pires romans de gare doivent commencer à partir d’une certaine image de la vie des gens ordinaires, probablement déformée, s’ils veulent acquérir une audience de masse. Les prêtres les plus réactionnaires ne sont efficaces que dans la mesure où ils peuvent fournir un soulagement illusoire aux soucis réels de leurs paroissiens.

Cela mène à toutes sortes de contradictions au sein de l’idéologie dominante. Certains de ses défenseurs les plus acharnés peuvent être ceux-là même qui font le plus d’efforts pour se rapporter aux expériences vécues par les gens ordinaires. L’idéologie elle-même encourage les sociologues, les historiens, les artistes et même les théologiens à faire des efforts immenses pour que leur explication du monde correspondent aux observations empiriques et à l’expérience vécue. Cela mène inévitablement à des explications contradictoires, et certains de ces idéologues peuvent même commencer à remettre en question certaines doctrines de l’idéologie dominante. Marx reconnaît qu’un grand écrivain ou artiste est capable de retranscrire toutes les expériences contradictoires qui accompagnent la vie des individus dans sa société, et, ce faisant, peut aller au-delà des limites posées par sa position de classe. Dans certains cas, cela les amène même à rompre avec leur propre classe et à s’identifier avec l’opposition révolutionnaire.

Une compréhension scientifique du développement social demande une rupture totale avec la méthode des pseudo-sciences sociales de ceux qui défendent l’ordre social existant. Mais cela ne veut pas dire que nous pouvons négliger les éléments de vérité que ceux qui pratiquent ces disciplines mettent au jour. Nous ne pouvons encore moins ignorer la profonde compréhension du processus social présente dans le travail de certains historiens non-marxistes ou de certains grands romanciers comme Balzac ou Walter Scott.

Ce n’est pas en méprisant tous les intellectuels bourgeois que le marxisme affirme sa supériorité sur la pensée bourgeoise, mais plutôt en montrant qu’il peut contenir les avancées faites par les intellectuels bourgeois dans sa propre conception totale de la réalité – ce qu’aucun sociologue ne peut faire et qu’aucun philosophe bourgeois n’a essayé depuis Hegel.

Le rôle central de la lutte des classes

L’analyse marxiste commence en montrant les manières contradictoires dont les forces productives et les rapports de production, la base et la superstructure, la réalité matérielle et les idées humaines se développent. Aucune de ces contradictions ne se résout d’elle-même, contrairement à ce que croient les matérialistes mécanistes. Leur résolution ne se fait que sur la base des luttes des êtres humains, des luttes de classe.

Une fois que les sociétés sont divisées entre ceux qui produisent directement et ceux qui vivent de la production de plus-value, toute croissance des forces productives, quelque lente et partielle, mène à un changement semblable dans le poids objectif des différentes classes dans la société. Certaines façons de développer les forces productives mènent à des changements qualitatifs, à de nouvelles façons d’extraire la plus-value, à l’embryon de nouvelles classes exploiteuses et exploitées (et éventuellement à la formation d’une classe qui peut diriger la société sans exploiter quiconque).

Mais les nouvelles façons de produire se voient toujours opposer une résistance d’au moins certains de ceux dont les intérêts gisent dans la préservation des anciennes façons. La montée de chaque nouveau mode de production a toujours été marquée par une guerre de classes acharnée (même si, comme dans le cas des guerres religieuses des 16ème et 17ème siècles, ces méthodes n’impliquaient pas toujours une rupture nette entre les classes, mais souvent des alliances transversales compliquées entre les sections les plus dynamiques de la classe émergente et certains groupes d’intérêt de l’ordre ancien). La pérennisation ou non de ces nouvelles façons de produire dépend de la classe qui l’emportera. Le développement économique y est très important. Il détermine la taille des différentes classes, leur concentration géographique (et ainsi la facilité avec laquelle elles peuvent être organisées), leur degré d’homogénéité, les ressources matérielles à leur disposition.

De tels facteurs économiques directs peuvent clairement créer une situation où la classe émergente ne peut pas gagner, quoi qu’elle fasse. Le rapport de force objectif lui est trop inégal. Mais quand les facteurs objectifs créent une situation de quasi-égalité des forces entre les classes rivales, ce sont d’autres facteurs qui sont déterminants – l’homogénéité idéologique, l’organisation et la direction des classes rivales.

Pour les matérialistes mécanistes, les idées sont simplement un reflet automatique de la vie matérielle. Mais dans le processus historique réel de transformation sociale, ce n’est jamais aussi simple.

Les institutions de l’ancienne classe dirigeante essaient en permanence de définir la façon dont les gens se voient, ainsi que leurs rapports réciproques. Au début, les membres de la classe émergente acceptent ces définitions comme des horizons indépassables : ainsi, les premiers bourgeois médiévaux acceptaient les préceptes du catholicisme dans leur totalité.

Mais les membres d’une classe émergente s’impliquent dans des activités pratiques qui sont difficilement incluses dans les anciennes définitions. Les gens commencent à faire des choses que l’ancienne conception du monde condamne. Et les institutions qui font appliquer l’ancien ordre les menacent de répression.

A partir de là, deux options sont possibles. Les individus impliqués dans les nouvelles formes d’activité cèdent aux pressions de l’ordre ancien, et ces nouvelles formes d’activités cessent. Ou ils systématisent leur conflit avec l’ancienne idéologie, en développant une nouvelle conception du monde à partir de ses éléments, derrière laquelle ils essaient de rallier tous ceux qui se trouvent dans une situation matérielle objective similaire à la leur.

Un nouveau système d’idée n’est pas juste un reflet passif des changements économiques à l’œuvre. C’est plutôt un chaînon central de la transformation sociale, qui mobilise ceux qui sont affectés par les petits changements cumulatifs dans la sphère de la production en une force dont le but est de changer la totalité des rapports sociaux.

Prenons par exemple le débat classique sur le protestantisme et l’avènement du capitalisme. Selon certains adversaires du marxisme, comme Max Weber, c’était le développement autonome « non-économique » d’une nouvelle idéologie religieuse qui seul a fourni le terrain sur lequel les nouveaux moyens de production capitalistes ont émergé. Le puritanisme a produit le capitalisme.

Selon les matérialistes mécanistes, c’est le contraire. Le protestantisme était simplement une réflexion matérielle du développement des rapports capitalistes. Le capitalisme en était la cause, le protestantisme en était la conséquence.

Ces deux explications passent à côté d’un maillon essentiel de la chaîne du développement historique. Le protestantisme s’est développé parce que certaines personnes dans la société féodale commençaient à travailler et à vivre d’une façon qui n’était pas facilement réconciliable avec l’idéologie dominante du catholicisme médiéval. Ils commençaient à réinterpréter certaines de ses doctrines pour donner du sens à leurs nouveaux agissements. Mais cela mena à des conflits avec les gardiens idéologiques de l’ancien ordre (la hiérarchie cléricale). C’est là qu’émergèrent une série de figures qui ont essayé de généraliser la contestation de l’ancienne idéologie : Luther, Calvin, etc. Quand cette contestation s’est révélée vaine ou quand ses meneurs ont dû faire des compromis (comme en Allemagne, en France et en Italie), les nouvelles façons de travailler et de vivre devinrent des éléments marginaux dans une société toujours féodale. Mais quand la contestation a été victorieuse (en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas), elle libéra ces nouvelles façons de travailler et de vivre de ces anciennes entraves et généralisa les formes bourgeoises de production.

La même relation s’applique entre la lutte des ouvriers sous le capitalisme et les idées du socialisme révolutionnaire.

Au début, les ouvriers essaient de faire correspondre leurs expériences de la lutte contre certains aspects du capitalisme dans des cadres idéologiques hérités du passé. Ces cadres définissent la forme que prennent leurs luttes, d’une façon que les luttes ne sont jamais un simple reflet des intérêts matériels. « La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants66Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1851/12/brum.pdf», comme le dit Marx. Mais les tentatives d’interprétation de leurs nouvelles expériences à l’aune des vieux cadres idéologiques créent une tension au sein de ces anciens cadres, tension qui se résout seulement quand les gens changent ce cadre.

Comme le dit Antonio Gramsci :

« L’homme de masse actif agit pratiquement, mais n’a pas une claire conscience théorique de son action qui pourtant est une connaissance du monde, dans la mesure où il transforme le monde. Sa conscience théorique peut même être historiquement en opposition avec son action. On peut dire qu’il a deux consciences théoriques (ou une conscience contradictoire) : l’une qui est contenue implicitement dans son action et qui l’unit réellement à tous ses collaborateurs dans la transformation pratique de la réalité, l’autre superficiellement explicite ou verbale, qu’il a héritée du passé et accueillie sans critique. Cette conception « verbale » n’est toutefois pas sans conséquences : elle renoue les liens avec un groupe social déterminé, influe sur la conduite morale, sur l’orientation de la volonté, d’une façon plus ou moins énergique, qui peut atteindre un point où les contradictions de la conscience ne permettent aucune action… L’unité de la théorie et de la pratique n’est donc pas une donnée de fait mécanique, niais un devenir historique.67Antonio Gramsci, Cahiers de Prison, https://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1933/antiboukh1.htm »

C’est ainsi que les chartistes des années 1830 et 1840 ont essayé de composer avec de nouvelles expériences à travers les anciennes notions radical-démocratiques. Cela créa toutes sortes de formulations idéologiques contradictoires. C’est pourquoi certains de leurs orateurs et écrivains les plus populaires étaient des gens comme Bronterre O’Brien, Julian Harvey et Ernest Jones qui commençaient à articuler les nouvelles expériences des gens dans des nouvelles formes, plus explicitement socialistes.

Le marxisme lui-même n’est pas un ensemble d’idées issues telles quelles de l’esprit de Marx et d’Engels et qui se sont imposées du mouvement ouvrier. L’expérience du jeune mouvement ouvrier avant 1848 était une condition nécessaire de l’analyse de Marx et d’Engels et donc de la naissance de cette théorie. Cette théorie a été d’autant mieux acceptée par les ouvriers qu’elle correspondait à ce qu’ils étaient déjà en train d’apprendre par les luttes. Et son adhésion a, en retour, nourri les luttes pour influer sur leur résultat.

La théorie ne reflète pas simplement l’expérience des ouvriers sous le capitalisme ; elle généralise certains éléments de cette expérience (ceux de la lutte contre le capitalisme) en une conscience du système dans sa totalité. Ce faisant, elle donne de nouveaux enseignements sur la façon de mener la lutte et une détermination renouvelée à se battre.

La théorie se développe sur la base de la pratique, mais nourrit en retour la pratique pour influencer son efficacité.

Ce dernier point est important parce que la théorie n’est pas toujours correcte. Historiquement, il y a eu des luttes ouvrières très importantes sous l’influence de théories erronées :

  • Le Proudhonisme et le Blanquisme en France dans la seconde moitié du 19ème siècle ;
  • Le Lassallianisme en Allemagne ;
  • Le Narodnisme et même l’orthodoxie russe dans la Russie pré-1905 ;
  • Le Péronisme en Argentine ;
  • Le Catholicisme et le nationalisme en Pologne ;
  • et bien sûr, les jumeaux terribles, la Social-démocratie et le Stalinisme.

Dans tous ces cas, les ouvriers ont mené la lutte sous l’influence de ces conceptions du monde « hybrides » – conceptions qui combinent une compréhension immédiate des besoins de la lutte des classes avec un ensemble plus général d’idées acceptant des éléments-clés de la société existante. Un telle fausse compréhension de la société dans sa totalité mène à des bévues majeures – bévues qui ont mené encore et encore à la défaite.

Face à de telles confusions et de telles défaites, rien n’est plus dangereux que de croire que les idées rattrapent inévitablement la réalité, que la victoire est assurée. Car cela mène invariablement à une minimisation de l’importance de combiner la lutte pratique à la lutte idéologique.

Le rôle du parti dans l’histoire

L’attitude inverse de la dévalorisation de la lutte idéologique est la tendance de certains académiciens socialistes à traiter la lutte idéologique de manière séparée des luttes pratiques. C’est particulièrement le cas des réformistes de la défunte revue Marxism today et de la gauche du parti travailliste.

Mais la lutte idéologique émane des luttes dans le monde de la pratique matérielle, où les idées ont leur racine, et culmine toujours dans la continuation de ces luttes matérielles. C’était l’activité quotidienne des artisans et des marchands sous le féodalisme qui donna naissance aux formulations religieuses hérétiques et protestantes. Et c’est l’activité beaucoup trop réelle des armées qui combattirent dans toute l’Europe qui, en fin de compte, détermina le succès ou l’échec de la nouvelle idéologie.

Les nouveaux idéalistes se réclament souvent d’Antonio Gramsci, mais il insistait sur la connexion entre la lutte théorique et pratique :

« Si le problème d’identifier théorie et pratique se pose, il se pose dans ce sens : construire sur une pratique déterminée une théorie qui, en coïncidant avec les éléments décisifs de la pratique elle-même et en s’identifiant avec eux accélérerait le processus historique en acte, en rendant la pratique plus homogène, plus cohérente, plus efficace dans tous les éléments, c’est-à-dire en lui donnant la force maximum ; ou bien, étant donné une certaine position théorique , organiser l’élément pratique indispensable pour sa mise en œuvre.68Référence non trouvée. »

Si vous voulez contester l’emprise idéologique du capitalisme aujourd’hui, vous ne pouvez pas le faire à moins de vous rattacher aux gens que les luttes quotidiennes amènent à contester certains de ses préceptes. Et si vous voulez porter le défi jusqu’au bout, vous devez comprendre que la lutte idéologique se transforme en une lutte pratique.

La transformation de la pratique à la théorie et de la théorie à la pratique n’a pas lieu mécaniquement. « Une masse humaine ne se distingue pas et ne devient pas indépendante d’elle-même, sans s’organiser, et il n’y a pas d’organisation sans intellectuels, c’est-à-dire sans organisateurs et sans dirigeants… ».69Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, Textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, p.114, ed. La Fabrique, 2011

Une classe émergente développe un ensemble cohérent d’idées dans la mesure où une polarisation a lieu en son sein, et où une minorité de cette classe, au départ, porte la contestation de l’ancienne idéologie jusqu’à sa conclusion logique.

A un certain stade de la lutte idéologique et pratique, cette minorité se cristallise sous la forme d’un parti séparé (que le groupe ainsi formé se nomme ainsi ou pas). C’est à travers la lutte de tels partis que le développement des forces productives et des rapports de production trouvent une expression dans de nouvelles idées, et que ces nouvelles idées sont utilisées pour mobiliser les individus dans le but de détruire l’ancienne superstructure. Dans un fameux passage de Que faire ?, Lénine disait que les « idées politiques » viennent à la classe ouvrière de l’extérieur. S’il voulait dire par là que les ouvriers ne jouent aucun rôle dans l’élaboration de la conception socialiste révolutionnaire, il avait tort70Comme il le reconnut lui-même plus tard. V.I. Lénine, Oeuvres complètes, vol. 6.. S’il voulait dire que l’expérience pratique ne confère pas d’idées socialistes aux ouvriers, il avait tort. Mais s’il voulait souligner que les idées socialistes ne s’emparent pas de notre classe sans la décantation d’une organisation socialiste distincte, construite à travers un long processus de lutte idéologique et pratique, il avait parfaitement raison.

Les fameux débats avec les matérialistes mécanistes portaient sur le « rôle de l’individu dans l’histoire »71Georgi Plekhanov, Le rôle de l’individu dans l’histoire. Mais ce n’était pas l’individu, c’était le parti qui s’affirma central pour les matérialistes non-mécanistes, non-volontaristes des années révolutionnaires post-1917.

Trotsky explique dans son chef-d’oeuvre, Histoire de la Révolution russe, que les révolutions se produisent précisément parce que la superstructure ne change pas mécaniquement à la suite des changements dans la base économique :

« C’est qu’en effet une société ne modifie pas ses institutions au fur et à mesure du besoin, comme un artisan renouvelle son outillage. Au contraire : pratiquement, la société considère les institutions qui la surplombent comme une chose à jamais établie. Durant des dizaines d’années, la critique d’opposition ne sert que de soupape au mécontentement des masses et elle est la condition de la stabilité du régime social.72Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, préface du tome 1, éd. du Seuil, 1995, p.34 »

« Les changements radicaux qui se produisent au cours d’une révolution sont provoqués, en réalité, non point par les ébranlements épisodiques de l’économie ». « Mais ce serait une très grossière erreur de penser que la deuxième révolution s’est accomplie, huit mois après la première, parce que la ration de pain avait été diminuée pendant ce temps, passant d’une livre et demie à trois quart de livre. » Expliquer les choses en ces termes « dévoile au mieux l’inconsistance d’une explication vulgairement économique de l’histoire que l’on fait assez fréquemment passer pour du marxisme »73Ibid. Préface du volume 2, p.10. .

Ce qui devient décisif sont « de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution »74Ibid. Préface du volume 1, p.34. . « N’oublions pas que les révolutions sont accomplies par des hommes, fût-ce par des anonymes. Le matérialisme n’ignore pas l’homme sentant, pensant et agissant, mais l’explique.75Ibid. Préface du volume 2, p.11. »

Les partis font partie intégrante du processus révolutionnaire :

« Ils constituent un élément non autonome, mais très important du processus. Sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se volatiliserait comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston. Cependant le mouvement ne vient ni du cylindre ni du piston, mais de la vapeur.76Ibid. Préface du volume 1, p.35. »

Mais les partis impliquent toujours un élément subjectif que les forces économiques et les formations de classes n’expriment pas. Les partis doivent être organisés autour de certains postulats idéologiques qui requièrent l’effort, l’activité et les discussions d’individus.

En Russie en 1917, les contradictions de la réalité matérielle ne pouvait être résolue sans la prise de pouvoir par la classe ouvrière. Mais la classe ouvrière ne pouvait devenir consciente de cette nécessité sans qu’une minorité de la classe se départisse des idées de la majorité. Il y avait besoin d’une « rupture de l’avant-garde prolétarienne avec le bloc petit-bourgeois »77Ibid. Volume 1, p. 365. . Beaucoup d’ouvriers commençaient à effectuer cette rupture sous la pression des événements. Mais au début ils furent empêchés de consommer cette rupture du fait de leurs propres idées confuses : « ils ne savaient comment parer aux arguments sur le caractère bourgeois de la révolution et les dangers d’un isolement du prolétariat »78Ibid. Volume 1, p. 333. « La dictature du prolétariat découlait de toute la situation. Mais encore fallait-il l’ériger. On ne pouvait l’instaurer sans un parti.79Ibid. Volume 1, pp. 374-375 »

Le fait que le matériel humain pour la construction d’un parti existait avant 1917 était un résultat du développement historique objectif. Mais ces développements devaient trouver leur expression dans l’activité et les idées des individus. Et une fois que la révolution commença, l’activité du parti n’était pas un reflet aveugle de la réalité. C’est vrai, « le parti ne pouvait accomplir sa mission qu’après l’avoir comprise »80Ibid. Volume 1, p. 375. , mais cela dépendait de la capacité de différents individus d’articuler des idées sur la situation objective et d’y gagner des nouveaux membres.

C’est ici que, pour Trotsky, un individu, Lénine, a joué un rôle inégalé. Il était « indispensable » pour que le parti comprenne les événements et agisse efficacement. « Jusqu’à son arrivée, pas un des leaders bolchéviks ne sut établir le diagnostic de la Révolution.81Ibid, Volume 1, p. 375. »

Il n’était pas un « démiurge du processus révolutionnaire », qui agissait tel un élément arbitraire extérieur. « Il s’inséra seulement dans la chaîne des forces historiques objectives. Mais, dans cette chaîne, il fut un grand anneau.82Ibid, Volume 1, p. 374. » Beaucoup d’ouvriers commençaient à tâtons à comprendre ce qui devait être fait sans Lénine. Mais leurs tâtonnements devaient être généralisés, pour faire partie d’une nouvelle conception totale de la révolution. « Il n’imposait pas son plan aux masses. Il aidait les masses à concevoir et à réaliser leurs propres plans.83Ibid, Volume 1, p. 371. »

Les débats auraient eu lieu sans lui. Mais il n’y a aucune garantie qu’ils auraient été résolus dans un sens qui aurait permis au parti d’agir de manière décisive :

« Une lutte intérieure dans le parti bolchévik était absolument inévitable. L’arrivée de Lénine accéléra seulement le processus. Son influence personnelle abrégea la crise. Peut-on, cependant, dire avec assurance que le parti, même sans lui, aurait trouvé sa voie ? Nous n’oserions l’affirmer en aucun cas. Le temps est ici le facteur décisif, et, après coup, il est difficile de consulter l’horloge de l’histoire. Le matérialisme dialectique n’a, en tout cas, rien de commun avec le fatalisme. La crise que devait inévitablement provoquer la direction opportuniste aurait pris, sans Lénine, un caractère exceptionnellement aigu et prolongé. Or, les conditions de la guerre et de la révolution ne laissaient pas au parti un long délai pour l’accomplissement de sa mission. Ainsi, il n’est nullement inadmissible de penser que le parti désorienté et scindé eût pu laisser échapper la situation révolutionnaire pour de nombreuses années.84Ibid, Volume 1, p. 375. »

Les individus ont un rôle à jouer dans l’histoire, mais uniquement dans la mesure où l’individu fait partie du processus par lequel un parti permet à la classe de devenir consciente d’elle-même.

Une personnalité individuelle est un produit de l’histoire objective (expérience des rapports de classe de la société dans laquelle il ou elle grandit, tentatives de rébellion antérieures, culture prévalente, etc.) Mais si il ou elle joue un rôle dans la façon dont une section de la classe devient consciente d’elle-même et s’organise en tant que parti, il ou elle nourrit le processus historique en retour, devenant ainsi un « maillon de la chaîne historique ».

Pour les révolutionnaires, nier cela revient à tomber dans un fatalisme qui ignore les responsabilités quant à l’issue du conflit. C’est tout aussi dangereux que l’erreur opposée consistant à croire que l’activité des révolutionnaires est la seule activité qui compte.

Ce point est tout aussi crucial aujourd’hui. Sous le capitalisme moderne, il y a des pressions continues sur les marxistes révolutionnaires pour succomber aux pressions du matérialisme mécaniste d’un côté ou de l’idéalisme volontariste de l’autre.

Le matérialisme mécaniste correspond au style des bureaucraties du parti travailliste. Leurs positions reposent sur la lente accrétion d’influence au sein de la société existante. Ils croient que le futur sera toujours un résultat d’une croissance organique et graduelle du présent, sans les sauts et les bonds dus aux changements qualitatifs. C’est pourquoi le marxisme qui leur est adapté (tel celui de l’ancienne tendance Militant ou l’aile pro-russe de l’ancien parti communiste) tend à s’identifier au marxisme de Kautsky.

Le volontarisme du nouvel idéalisme correspond aux aspirations de la nouvelle classe moyenne et des intellectuels réformistes. Ils vivent des vies coupées du processus réel de production et d’exploitation et croient facilement que la conviction idéologique et le dévouement suffisent pour éliminer les spectres de la crise, de la famine et de la guerre.

Le marxisme révolutionnaire ne peut survivre à ses pressions seulement s’il parvient à rassembler les minorités en lutte dans des partis. Ceux-ci ne peuvent sauter en-dehors de l’histoire matérielle, mais les contradictions de l’histoire ne peuvent être résolues sans leur propre activité consciente.

Chris Harman

Été 1986

Traduit de l’anglais par Gabriel Cardoen

Notes[+]