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D’Alger à Détroit et de Fanon à Bobby Seale

À propos d'Alger, capitale de la révolution d'Elaine Mokhtefi, La Fabrique, mai 2019.

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En 1960, six ans après la défaite décisive de la France en Indochine, c’était le tour de l’Algérie de devenir l’épicentre de la lutte anticoloniale. Cependant, c’est lors une conférence anticoloniale la même année à Accra , capitale du Ghana, premier pays africain indépendant, qu’Elaine Mokhefti a vraiment débuté le périple militant raconté dans son livre « Alger, capitale de la révolution ».

Le racisme en France

Arrivée depuis les États-Unis en France en 1952, Elaine Mokhefti se rend compte assez vite que la devise « liberté, égalité, fraternité » n’était qu’une façade d’un État tout aussi raciste que les États-Unis. Un racisme particulier, colonial, qui pénétrait jusqu’aux organisations du mouvement ouvrier et de la gauche. En 1954, François Mitterrand, alors ministre de l’intérieur, déclare que l’Algérie, c’est la France… des Flandres jusqu’au Congo, la loi s’impose et elle est française. Le PCF, quant à lui, n’avait pas soutenu la lutte algérienne avant… sa fin en 1962. Déçue de voir que « le colonialisme et le racisme étaient les deux piliers du pouvoir », elle part alors pour une conférence à Accra ou elle rencontrera Fanon, dégoûté lui aussi par le racisme auquel il s’était confronté dans les rangs de l’Armée française de la Libération. Pour Mokhefti, ce sera la première d’une longue liste de rencontres avec des militants anticoloniaux comme Nkrumah, Lumumba, Kenyatta, Tambo et Ben Bella.

Alger la rouge

Jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie en 1962, Mokhefti s’engagea alors pour la cause algérienne depuis les États-Unis. Elle arriva, enfin, à Alger pour sa première foi, au moment de célébrations pour l’indépendance et elle y resta jusqu’en 1974. Les espoirs créés par Ben Bella  pour un pays « socialiste », pour « l’autogestion » et la « liquidation du colonialisme dans toutes ses formes », ne seront réalisées qu’à moitié et pour une durée assez brève. Malheureusement à ce point, le livre n’explore pas du tout les causes de cette échec qui ont laissé Houari Boumédiène s’imposer par un coup d’état en 1965. Mokhefti se contente de critiquer le fait que Ben Bella était le « maître de l’improvisation » tandis que la question d’un contrôle démocratique réel des moyens de production n’est pas discuté. Aujourd’hui, alors que la revendication pour une assemblée constituante trouve une certaine écho dans la gauche algérienne et le mouvement de solidarité en Europe, l’expérience faite des outils  « offerts » par la démocratie bourgeoise retrouve son importance.

Les Panthères Noires à Alger

A partir de 1969 arrivent à Alger quelques cadres des Panthères Noires (PN), qui avaient quitté les États-Unis pour éviter d’être emprisonné·es. Mokhefti servira de lien entre les PN et le Front de Libération Nationale algérien qui était au pouvoir depuis la révolution. Elle tissa une relation militante très étroite avec Eldridge Cleaver, un des dirigeants exilés des PN et elle l’accompagna à travers la scission des PN en 1971 et jusqu’à son départ pour la France en 1973. Pour Mokhefti, cette collaboration était une suite logique de son engagement antiraciste aux États-Unis avant son départ. Cependant, l’importance qu’elle donne dans sa narration aux comportements individuels ne nous offre pas beaucoup d’enseignements sur les difficultés rencontrées par les PN et le développement de leur orientation politique à partir du moment où l’appareil sécuritaire étatique décida de les détruire.

Retour à la case départ

En 1974, après avoir refusé d’espionner Zohra Sellami, épouse de Ben Bella alors emprisonné, Mokhefti sera renvoyé sommairement d’Algérie pour la France où elle était considérée comme persona non grata.

Mokhefti raconte sa vie et présente l’incroyable nombre des personnalités qu’elle a rencontré : Simone De Beauvoir, Sartre, Nina Simone, Miriam Makeba, J.L. Godard,… 

La seule faiblesse de ce livre est de ne pas essayer d’en tirer les leçons politiques. Son expérience est tellement riche qu’elle provoque en nous ce besoin. En même temps c’est aussi son atout, car son livre se lit presque comme un roman.

Dimitris