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Camarade Lune, de Barbara Balzerani

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Autobiographie
Camarade Lune, de Barbara Balzerani 

Éditions Cambourakis, 135 p., 18 euros.
« Ici ce sont les paroles d’une révolutionnaire qui surgissent après le silence imposé comme peine supplémentaire. Ici se déclare la défaite sans renier les raisons d’une lutte menée avec les armes. » (Erri De Luca)
Dans ce livre bouleversant rédigé en prison, Barbara Balzerani, dirigeante de la colonne romaine des Brigades Rouges (BR), revient sur les épisodes qui ont marqué sa vie. Celles et ceux qui voudraient chercher dans ce livre une ode au repentir ou à la dissociation seront déçus. Tout autant le seront les laudateurs inconditionnels d’une lutte armée qui, n’a pas pu, pas su (?) gagner le combat sans merci qu’elle avait engagé avec l’appareil répressif de l’État italien.
Un désir viscéral de s’engager
Née dans une famille ouvrière de la périphérie de Rome, capitale où les pauvres vont rarement, Barbara se risque au voyage : « On était en 1968. Elle vivait à moins d’une heure de train de ces événements  mais la distance lui semblait sidérale, comme toujours quand il ne s’agit pas que de kilomètres. De toute évidence, elle ne pourrait pas se contenter de ce qu’on lui racontait. Elle devait y aller et y prendre part. » Les assemblées à l’université, la rencontre entre deux mondes : celle des étudiants et des jeunes ouvriers et chômeurs radicalisés, la rupture avec la politique de « compromis historique », les menaces de l’extrême droite et de la loge P2… Une urgence, un désir viscéral de s’engager… totalement. Partout le monde bouge, partout le vieux monde explose, du Vietnam à l’Amérique Latine, à Paris, à Prague, Berlin ou Tokyo. Elle sait que le voyage est sans retour.  « Rome, les assemblées, les manifestations, la politique en dehors des Palais et contre eux, les camarades, les textes sacrés, les « Cahiers rouges » les interminables discussions sur la manière de construire le nouveau monde et le « nouveau nous ». »
Une lecture dont on ne sort pas indemne 
Les choix stratégiques des Brigades Rouges et les actions armées qui en découlèrent ne sont pas ici en discussion. Les « historiens » et autres étudiants en « politologie » s’en chargent et s’en chargeront. À aucun moment Barbara ne se dérobe à ses responsabilités individuelles et collectives. Dénonçant les lois antiterroristes qui amenèrent beaucoup de ses anciens camarades à se dissocier ou à se repentir afin de bénéficier de réductions, voire d’exemptions de peine, elle nous fait partager ses doutes, ses émotions, tout au long de ces années de combat, de clandestinité et de prison. Comment survivre quand on apprend chaque jour l’arrestation et parfois la mort d’un ou plusieurs  de ses camarades ? Comment survivre quand certains craquent sous la torture et nous deviennent soudain des étrangers ? Comment survivre dans une prison spéciale où tout est conçu pour vous humilier, nier votre identité politique et vous détruire ?
On ne ressort pas indemne d’une telle lecture. Elle nous met face à à des questions essentielles sur ce que signifie s’engager, en faisant face à ses responsabilités, sans jamais se départir de sa tendresse.
Alain Pojolat