Mobilisation de 2003 contre la guerre en Irak

Photographie en couleur montre une manifestation antiguerre dans une grande ville américaine, probablement au début des années 2000. Au premier plan, deux personnes marchent côte à côte au milieu du cortège. À gauche, une femme noire tient une grande pancarte blanche sur laquelle est écrit en lettres noires : « MY SONS WON'T KILL OR DIE FOR OIL » (« Mes fils ne tueront pas et ne mourront pas pour le pétrole ») À droite, un homme portant des lunettes et un keffieh autour du cou tient une autre pancarte : « CAPITALISM TERRORIZES ALL WORKERS » (« Le capitalisme terrorise tous les travailleurs ») Derrière eux, on aperçoit une foule nombreuse occupant la rue. Plusieurs autres pancartes sont visibles : « No More War » « U.S.M.C. Vietnam 1968-1972 » d'autres slogans contre la guerre, partiellement cachés. À droite de l'image apparaît un drapeau américain. Les manifestant·es sont très divers en âge et en origine, ce qui donne l'impression d'un rassemblement large.

Les Cahiers d’A2C #22 – Mai 2026

Quels bilans stratégiques pour les guerres impérialistes qui reviennent ?

Depuis le début de l’année, entre l’attaque des États-Unis sur le Venezuela, les menaces sur le Groenland et Cuba, et la guerre contre l’Iran menée avec Israël, nous assistons à une accélération des tensions inter-impérialistes réactivées depuis la guerre en Ukraine. Face aux crises dans lesquelles nous plonge la trajectoire du capital, la bourgeoisie n’a qu’un mot à la bouche : la guerre. Pourtant, face à l’agenda militariste de nos gouvernements impérialistes, en France, les réponses de notre classe sont trop minoritaires. Comment pouvons-nous nous opposer aux guerres impérialistes ? Comment reconstruire un large mouvement anti-impérialiste et anti-guerre ?

Pour répondre à ces questions, le passé a beaucoup à nous apprendre : depuis l’analyse du mouvement de 2003 contre l’invasion de l’Irak, dessinons des stratégies pour nous organiser.

Pour comprendre la guerre en Irak et le mouvement anti-guerre de 2003, il faut revenir à l’après-guerre froide. Suite à la chute du bloc soviétique, les États-Unis deviennent la principale puissance mondiale et tâchent de consolider leur domination économique, politique et militaire dans le monde. La guerre du Golfe puis les interventions dans les Balkans assoient ce rôle de « gendarme du monde », souvent à travers l’OTAN.

Cette domination s’appuie aussi sur les institutions internationales comme le FMI, la Banque mondiale ou l’OMC, qui imposent les politiques néolibérales de dérégulation et de privatisation. La mondialisation capitaliste accentue alors les inégalités et la précarité, tandis que les États-Unis cherchent à contenir l’émergence de nouvelles puissances comme la Chine.

Dans cette période d’hégémonie, les États-Unis cherchent à sécuriser leur influence au Moyen-Orient afin de garantir l’accès aux ressources stratégiques, notamment le pétrole. Ils s’appuient pour cela sur des alliances avec des régimes autoritaires de la région et deviennent progressivement le principal soutien d’Israël.

Après le 11 septembre 2001, l’administration Bush lance la « guerre contre le terrorisme » avec l’invasion de l’Afghanistan, puis prépare celle de l’Irak. En s’appuyant sur les mensonges autour des armes de destruction massive et l’amalgame entre Saddam Hussein et Al-Qaïda, les États-Unis construisent la menace d’un « axe du mal ». Le terrorisme devient ainsi un levier idéologique pour justifier les guerres impérialistes et renforcer l’islamophobie.

La France, l’Allemagne, la Russie ou la Chine s’opposent alors à l’invasion, moins par refus de la guerre que pour défendre leurs propres intérêts face à l’hégémonie étasunienne.

Un mouvement issu des luttes globales contre le néolibéralisme

Le contexte post-guerre froide nourrit d’abord un fort défaitisme à gauche. Mais à partir du milieu des années 1990, une nouvelle séquence de luttes avec les soulèvements zapatistes au Chiapas, les grèves de 1995 en France ou les mobilisations contre l’OMC à Seattle en 1999, participent à faire renaître une critique globale du capitalisme. C’est dans cette dynamique que se développe le courant altermondialiste dont ATTAC est l’organisation de référence. Sur la base d’une stratégie économiste, qui cherche davantage à réguler la mondialisation qu’à rompre avec le capitalisme, elle devient centrale à gauche.

Une des références de cette période est Empire (2000) de Toni Negri et Michael Hardt. Les auteurs y théorisent un capitalisme mondialisé opérant à travers une souveraineté diffuse, où les États-nations ne seraient plus que les relais locaux d’un « Empire » global. À la notion de classe ouvrière est substituée celle de la « multitude », ensemble hétérogène de sujets dominés appelés à résister via des formes d’organisation horizontales et décentralisées.

Mais la menace d’invasion de l’Irak vient contredire cette grille de lecture en montrant le rôle central des États impérialistes et notamment les États-Unis qui usent de la violence pour défendre leurs intérêts économiques et stratégiques. Dans les Forums sociaux et les contre-sommets du début des années 2000, une partie de la gauche radicale pousse alors le mouvement altermondialiste à prendre un tournant anti-guerre clair, ce qui aboutit à l’appel du Forum social de Florence en novembre 2002 à faire du 15 février 2003 une journée mondiale de mobilisation.

La construction d’un mouvement large sur des bases minimales

Le 15 février 2003 marque le point culminant du mouvement contre la guerre en Irak. Entre 10 et 30 millions de personnes manifestent dans plus de 60 pays. C’est encore aujourd’hui la plus grande mobilisation de l’Histoire. Les rassemblements sont particulièrement massifs dans les États alliés des États-Unis : 1 million de personnes à Londres, 3 millions à Rome, 2 millions à Madrid.

Aux États-Unis, l’héritage du mouvement contre la guerre du Vietnam et les dynamiques altermondialistes de la fin des années 1990 permettent l’émergence dès septembre 2001 d’une opposition à la guerre en Afghanistan, malgré une opinion publique initialement favorable à l’intervention. Des coalitions comme ANSWER, United for Peace and Justice ou, en Angleterre, Stop The War, structurent la mobilisation qui se développe par en bas à différentes échelles du territoire et entraînent des secteurs très larges de la société, des organisations militantes jusqu’aux cadres confessionnels. En Angleterre, les organisations musulmanes comme la Muslim Association of Britain jouent notamment un rôle central pour construire un rapport de force face à l’islamophobie d’État.

La massivité des mobilisations dans ces deux pays tient à leur capacité à rassembler, sur des mots d’ordre minimaux contre la guerre, un maximum d’organisations ayant, par ailleurs, des débats en interne sur la caractérisation de l’impérialisme.

Et en France ? La difficulté du mouvement face à l’islamophobie.

En France, le mouvement reste plus faible : le 15 février, 250 000 personnes manifestent à Paris. Une partie de la gauche est paralysée par le narratif sécuritaire porté par Bush et ses alliés. Cela conduit en 2001 à des mobilisations tardives et défensives autour de slogans comme « Ni OTAN ni Talibans ». C’est ce que racontent des camarades d’A2C, Denis Godard et Vincent Touchaleaume, alors militants de Socialisme par en bas, d’ATTAC et à Paris 8, qui impulsent un cadre anti-guerre à contre-courant des positions dominantes à gauche.

L’organisation d’un premier meeting permet la naissance d’Agir Contre la Guerre (ACG). Le collectif cherche à former un mouvement large autour de mots d’ordre simples : « Retrait des troupes d’Afghanistan. Pas d’invasion de l’Irak. Justice en Palestine. » Sans compromis sur l’islamophobie, il entend donner confiance à tous’tes celles et ceux qui veulent s’organiser contre la guerre.

Les initiatives portées par ACG rencontrent un écho. En 2002, le cadre lance un appel très relayé à former des cortèges anti-guerre le 1er mai avant que le choc du score du FN aux présidentielles ne remette l’antifascisme au centre. Toutefois, le 11 septembre, il mobilise 400 personnes devant le Sénat lors d’une rencontre entre des représentants français et étasuniens, le FBI et des industriels de l’armement… Le 20 mars 2003, quand les États-Unis envahissent l’Irak, il impose un rassemblement immédiat place de la Concorde qui réunit 80 000 personnes. Mais la dynamique bute sur l’islamophobie présente à gauche.

Suite au tournant du Forum social de Florence, le cadre unitaire « contre la guerre et contre le terrorisme » qui se crée (CGT, ATTAC, LDH etc.) va attaquer les alliances formées par ACG avec des courants comme les Étudiants musulmans de France. Plus tard, ce sont les collectifs Féministes pour l’égalité contre la loi sur le voile qui se retrouvent isolés. Ces fractures révèlent chez tout un pan de la gauche, des ONG et des milieux libertaires, une incapacité à penser ensemble racisme, féminisme et impérialisme qui freine l’élargissement du mouvement et accélère son reflux.

Héritages et bilan critique du mouvement de 2003

Dans les pays où il s’est construit, le mouvement anti-guerre a produit des effets politiques réels : affaiblissement de Blair au Royaume-Uni, chute d’Aznar en Espagne, impact sur les élections étasuniennes de 2006 et 2008. Plus durablement, il a installé des réflexes anti-guerre qui ont rendu plus coûteux politiquement toute nouvelle intervention militaire.

Dans plusieurs pays arabes, sans être la cause unique des soulèvements de 2011, le mouvement de 2003 a participé à une politisation anti-impérialiste. En Égypte notamment, une partie de la génération révolutionnaire s’est formée dans les mobilisations de solidarité avec l’Intifada puis contre la guerre en Irak, en réintroduisant une critique publique du régime de Moubarak comme relais local de l’ordre impérialiste.

En France, l’héritage est plus diffus mais réel. Le mouvement semble avoir renforcé la confiance politique de militant’es musulman’es et racisé’es, à la tête des mobilisations contre les bombardements israéliens en Palestine et au Liban en 2005-2006. Il a aussi contribué à articuler lutte contre l’islamophobie et critique de l’impérialisme, en reliant les guerres menées à l’extérieur aux politiques racistes vécues ici.

Mais ce bilan doit aussi être critique.

Malgré sa massivité, le mouvement de 2003 n’a pas su établir un rapport de force sur les lieux de travail. L’Italie est une exception : le 15 février, les manifestations sont accompagnées de débrayages, avec une implication syndicale forte et des mots d’ordre clairs contre la guerre et le gouvernement Berlusconi. C’est ce qui a manqué ailleurs : une capacité à faire exister dans les mobilisations massives dans la rue la perspective de la grève comme outil central de notre classe pour mettre en échec les gouvernements impérialistes.

Enfin, le mouvement a manqué de renforcer en son sein des organisations capables de structurer durablement la politisation produite par la séquence sur des bases d’autonomie de classe c’est-à-dire de défendre que ce qui mettra fin aux guerres c’est l’organisation déterminée de notre classe, par en bas. Les coalitions et les collectifs minoritaires comme ACG ont joué un rôle majeur mais ne pouvaient pas, seuls, transformer cette force en stratégie de long terme.

Quelles stratégies pour un mouvement anti-guerre aujourd’hui ?

En 2026, les États occidentaux ne s’opposent plus aux guerres comme il y a vingt ans. La France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni soutiennent l’offensive contre l’Iran, pendant que la Russie et la Chine s’y opposent surtout pour affaiblir l’ordre occidental. Le « syndrome irakien » né après 2003 — occupation ratée face aux résistances, révélation des mensonges d’État — explique encore l’impopularité actuelle des interventions militaires occidentales.

Et pourtant, à ce jour, aucun mouvement anti-guerre d’ampleur n’a émergé.

L’obsession pour la nature des régimes attaqués, les postures « Ni… ni… », l’incapacité à construire un front large contre la guerre continuent d’empêcher la mise en mouvement de grands pans de la société. L’expulsion violente d’un cortège iranien lors de la manifestation anti-impérialiste du 28 mars, à l’occasion de la Journée de la Terre, en est la dernière démonstration.

La difficulté de construction d’un mouvement antiraciste massif en France quand le racisme sert directement à légitimer les interventions militaires, limite également le mouvement anti-guerre. Les cadres anti-guerre existants peinent par ailleurs à construire la mobilisation à la base, par quartier, sur les lieux de travail.

Pour répondre à ces enjeux, nous devons à la fois défendre la construction d’une coalition large contre la guerre, renforcer le front antiraciste et antifasciste et développer une organisation politique capable de pousser dans les mobilisations pour une stratégie qui redonne à la base la conscience que c’est notre classe organisée, avec les outils de la lutte des classes, qui mettra fin à la guerre !

Mathilde et Gabin (Marseille)