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Une expérience de construction d’un front antiraciste et antifasciste : KEERFA

Article du bulletin N°6

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Petros Constantinou, membre coordinateur de KEERFA, coalition grecque contre le racisme et la menace fasciste, a présenté cette expérience lors d’une réunion publique organisée par A2C. Nous reproduisons ci-dessous certains passages, vous pourrez bientôt visionner l’intégralité de son intervention sur notre blog.

[Mise à jour]: La vidéo et la transcription intégrale sont maintenant disponibles ici

« On n’a pas perdu de temps dans les querelles au sein de la gauche »
(…) En 2008, on a eu la première phase de la crise en Grèce et la révolte suite à l’assassinat de Alexis Grigoropoulos par la police. À l’époque nos gilets jaunes étaient les élèves qui manifestaient partout en Grèce contre la barbarie policière, occupaient leurs écoles et brûlaient les postes de police. Pendant cette même période la classe dominante a fait deux choix : le premier était de cibler la jeunesse, en les assimilant à des casseurs cagoulés et le deuxième de cibler les migrant.e.s comme responsables de la crise, du chômage, de la pauvreté et de la misère des quartiers d’Athènes. Ils ont mis en œuvre des politiques de l’UE, le durcissement des lois d’asile, la création de camps de concentration et la fermeture des frontières. Ces politiques se sont traduites par des opérations de « nettoyage » des villes qui ont envoyé des milliers de migrant.e.s dans les camps de concentration.
A ce moment-là l’Aube Dorée se présentait en disant « tout ça n’est pas assez, nous allons vraiment nettoyer nos villes avec nos bataillons d’assaut ». La police couvrait les attaques de l’Aube Dorée (AD). D’un côté elle chassait les migrant.e.s et en même temps elle protégeait les membres de l’AD. L’AD s’est renforcée à A ce moment-là l’Aube Dorée se présentait en disant « tout ça n’est pas assez, nous allons vraiment nettoyer nos villes avec nos bataillons d’assaut ». La police couvrait les attaques de l’Aube Dorée (AD). D’un côté elle chassait les migrant.e.s et en même temps elle protégeait les membres de l’AD. L’AD s’est renforcée à l’époque parce qu’elle a pu s’appuyer sur l’existence de LAOS, un parti de l’extrême droite comme le FN. Ce parti avait obtenu 4% lors des élections et en 2012 et il est entré au gouvernement. L’AD a collaboré avec des membres de LAOS et ils ont créé des « comités des habitants de quartiers », qui en réalité étaient des bataillons d’assaut.
KEERFA a été créée à ce moment-là, en 2009. On ne s’est pas dit que les luttes du mouvement ouvrier et les grèves suffiraient pour arrêter l’AD. On a dit qu’il fallait s’organiser dans les quartiers. (…) La gauche sous-estimait et la menace fasciste et l’AD. Mais on s’est pas attardé à l’accuser sur ce qu’elle ne faisait pas. On a pris des initiatives avec leurs membres et leurs soutiens au sein des syndicats et des quartiers, et nous avons mobilisé des milliers de personnes. Le « FA » à la fin de KEERFA signifie menace fasciste. On nous disait alors, « Quelle menace ? Ça n’existe pas ! Donc on ne participe pas à KEERFA… » ou : « Ok le racisme ça existe, on doit défendre les réfugiés mais parler de menace fasciste c’est une exagération et il ne faut pas lier ces choses entre elles ». On n’a pas perdu de temps dans les querelles au sein de la gauche. On a gagné du temps et on a rallié des syndicats, des communautés de migrant.e.s, des jeunes et nous avons créé des comités locaux. A un moment donné on avait 75 comités à travers le pays.
D’un côté, on organisait des mobilisations contre les camps de concentration et les opérations de nettoyage. (…) En même temps, on manifestait contre les attaques de fascistes qui avaient à ce moment-là poignardé plus de 1000 personnes à Athènes. (…) L’AD estimait en 2013 qu’elle pourrait contrôler les quartiers avec ses bataillons d’assaut. Mais elle a été vaincue. Parce que de notre côté nous avons estimé qu’entre le moment de leur entrée au parlement en août 2012 et septembre 2013 – moment de l’assassinat de Pavlos Fyssas – 100.000 personnes avaient manifesté localement contre l’AD : manifestations lorsqu’ils ouvraient leurs locaux dans les quartiers grâce au financement qu’ils recevaient du fait de leur entrée au parlement, manifestations lorsqu’ils essayaient d’organiser leurs rassemblements haineux. Tous ces rassemblements ont eu lieu aux endroits où l’AD appelait à ses rassemblements, en occupant l’espace en avance et en les obligeant à partir. Sans masque et sans batte. Au premier rang sous nos banderoles et devant les fascistes on trouvait les migrant.e.s, les femmes et les jeunes. On a réussi à obtenir le soutien de la majorité de la population dans les quartiers et y compris souvent dans les conseils municipaux qui prenaient des décisions contre la présence de l’AD dans les quartiers.
« En prenant l’initiative par en bas dans les syndicats nous avons demandé qu’il y ait une grève générale contre les fascistes »
Le front uni dont Trotsky a parlé constitue selon nous la possibilité pour les révolutionnaires, les anticapitalistes, de collaborer avec des démocrates, des socialistes, des syndicalistes et des activistes, qui n’ont pas des idées révolutionnaires, afin de mobiliser la majorité de la classe ouvrière, parce que c’est comme ça qu’on peut être efficace.
(…) Le moment qui a le mieux démontré l’importance du front uni est venu en septembre 2013, quand suite à une série d’attaques contre les pêcheurs égyptiens et les syndicalistes du Parti Communiste dans le quartier de Perama qui ont culminé avec l’assassinat de Pavlos Fyssas, il y a eu une explosion antifasciste. Le lendemain de l’attaque contre les syndicaliste du Parti Communiste, KEERFA a sorti un appel qui reprenait l’appel de la Jeunesse Communiste Grecque, et nous avons aussi appelé les gens à soutenir la manifestation à Pérama. Le lendemain de l’assassinat de Fyssas le 18 septembre, il y a eu une grève de l’ensemble du secteur public. Tout de suite après son assassinat des activistes se sont rendu.e.s sur les lieux et à l’hôpital. A 6h du matin suivant KEERFA a envoyé un communiqué de presse où l’on disait que Pavlos Fyssas avait était assassiné par un bataillon d’assaut de l’AD. A 9h nous avons réussi à prendre la parole lors du rassemblement de la grève afin d’appeler à une manifestation antifasciste le même soir. Ce soir-là plus de 20.000 personnes ont manifesté à Athènes et se sont battues contre la police, une police qui de nouveau et malgré l’assassinat couvrait les fascistes qui attaquaient les manifestant.e.s. Jusqu’en 2013 AD bénéficiait d’un certain statut d’immunité de la part de l’État, des tribunaux et de la police. C’est à ce moment-là qu’en prenant l’initiative par en bas dans les syndicats nous avons demandé qu’il y ait une grève générale contre les fascistes, pour la fermeture de leurs bureaux et pour leur emprisonnement. Les syndicats ont accepté. Mais ils ont appelé à une manifestation uniquement au centre de la ville et non pas jusqu’au quartier général de l’AD. KEERFA a participé à l’organisation de la grève, mais elle a aussi appelé à manifester jusqu’à leur quartier général. Finalement, 60.000 manifestant.e.s sont allé.e.s jusque-là ! Une semaine plus tard, j’ai été réveillé par un appel d’un journaliste qui m’a dit « allume ta télé ». J’ai vu Michaloliakos, le chef de l’AD menotté. Ce jour-là, ils avaient menotté tous les dirigeants de l’AD. (…) Et si finalement ils ont été arrêtés, c’est parce que le mouvement était si fort que même l’État ne pouvait plus les couvrir. En 2012-2013 dans les sondages Aube Dorée atteignaient 20 à 25%.
Nous avons agi fermement, sans sous-estimer la menace fasciste en même temps que nous n’avons pas paniqué lorsque l’Aube Dorée est entrée au parlement. Telle était la réaction au sein de la gauche et au sein des partis démocrates. D’abord ils les sous-estimaient et après ils paniquaient. (…) Dans ce sens-là c’est clair que la gauche anticapitaliste, en prenant les initiatives, peut barrer la route au fascisme. En Grèce l’AD ne se renforce plus dans les sondages. Ils avaient 70 locaux et il n’en reste que 12 ouverts. Partiellement et sous protection. (…)